Historionomie - Le Blog de Philippe Fabry

21 août 2016

La fourchette historionomique de la Chine

M'étant occupé, il y a quelques jours, de rechercher la "fourchette historionomique" de Poutine, savoir le cône des possibles au sein duquel les événements à venir sont susceptible d'évoluer, il me semble intéressant de me livrer au même exercice quant à l'autre front, le front asiatique.

Et, comme pour la Russie, je vais tenter de faire cela en reprenant quelques parallèles historiques et en tentant d'analyser quelles sont leurs possibles projections.

 

Le schéma de la puissance montante  alliée au tellurocrate

Les deux tellurocrates dont je parle habituellement sont Napoléon et Hitler, opposés tous deux à la thalassocratie de leur temps, l'Angleterre pour Napoléon et l'Angleterre puis les Etats-Unis, le passage de témoin entre les deux thalassocraties se faisant durant la guerre contre l'Allemagne nazie.

Quant à Hitler, son allié contre l'Angleterre, puis les Etats-Unis à partir de 1941, était le Japon, dont j'ai déjà évoqué le parallèle avec la Chine.

Mais Napoléon a bénéficié également de l'alliance, au moins objective, d'une puissance montante par-delà la mer : il s'agissait des Etats-Unis (et je remercie un jeune lecteur de ce blog, Nassim, d'avoir attiré mon attention là-dessus). En effet, tandis que l'Angleterre était empêtrée en Europe dans la guerre contre Napoléon, les Etats-Unis envahirent le Canada en 1812, avec la volonté de le conquérir et d'expulser définitivement l'Angleterre de ce qu'ils estimaient être leur sphère d'influence légitime, et s'ensuivit un conflit avec la thalassocratie européenne qui dura jusqu'en février 1815, soit près d'un an après le renversement de Napoléon (mais avant les Cent-Jours). 

Tout comme entre l'Allemagne nazie et le Japon, l'alliance fut plus objective qu'autre chose : deux puissances profitaient de pouvoir combattre simultanément un ennemi commun, mais sans stratégie commune ni concertation, chacun poursuivant de son côté ses propres buts stratégiques.

Comme la dernière fois, j'ai préparé des cartes sommaires qui permettront de constater qu'au sein du parallèle historique il faut noter une évolution géographique, laquelle peut être d'une certaine aide au moment de tenter une projection prospective.

 

 La première carte ci-dessous montre la situation géographique en 1812 : en rouge la thalassocratie et son empire, en noir l'empire du tellurocrate - en l'occurrence Napoléon, et en jaune la puissance montante américaine - alors récemment augmentée de l'achat de la Louisiane à la France - se portant à l'assaut des possessions impériales de la thalassocratie britannique : le Canada.

1812

La deuxième occurrence, ci-dessous, donne à voir la situation en 1941. La thalassocratie et son empire sont toujours en rouge ; puisque la Seconde guerre mondiale a vu la transition de la puissance thalassocratique de l'Empire britannique vers les Etats-Unis, je les ai fait figurer ensemble. En noir, l'on trouve bien évidemment l'empire nazi, avant l'invasion de l'URSS. En jaune figure la puissance montante japonaise, récemment augmentée de ses conquêtes en Mandchourie et en Chine. D'un trait jaune, j'ai fait figurer ce que serait, dans les années suivantes, la zone d'extension maximale de l'Empire du Japon.

1941

Le fait est que, tout comme à propos des tellurocraties l'on avait observé un déplacement vers l'est à chaque occurrence, on voit pour la puissance montante on déplacement vers l'ouest. Et puisque le successeur du Japon à ce titre est, je l'ai déjà expliqué par ailleurs, la Chine, le déplacement se poursuit.

Aussi, je propose la carte ci-dessous, montrant la nouvelle configuration : en rouge la thalassocratie américaine. Elle n'a guère d'empire en Asie, sauf à considérer que les alliés chez lesquels elle a parfois des bases implantées : Japon, Philippines, Corée du Sud, Taïwan, Australie, et bien sûr à compter ses possessions comme Guam qui, à cette échelle, ne sont pas visibles. Ces alliés-vassaux des Etats-Unis sont à portée immédiate de frappe de la Chine comme les possessions britanniques l'étaient du Japon en 1941 et le Canada des Etats-Unis en 1812. En noir figure la Russie de Vladimir Poutine, le nouveau tellurocrate. Enfin en jaune, la Chine, la nouvelle puissance montagne alliée au nouveau tellurocrate, avec d'un trait jaune la limite de l'espace qu'elle compte vraisemblablement dominer à brève échéance, en rejetant les Etats-Unis jusqu'à Hawaï.

2016

Comme pour la tellurocratie, la puissance montante est destinée à tomber devant la thalassocratie, mais cela peut se faire à un coût plus ou moins important, et après des mouvements d'ampleur plus ou moins grande.

Dans le premier cas, celui de la guerre de 1812, l'on observe malgré tout un conflit assez limité quoique long, avec des pertes relativement faibles et peu de mouvement, et notamment peu de territoires perdus puis repris.

Dans le deuxième cas, celui de la guerre du Pacifique, la durée est voisine mais la guerre fut beaucoup plus dévastatrice, avec de lourdes pertes notamment dans la population civile, et avec conquête et reconquête de territoires importants.

Le conflit à venir entre Chine et Etats-Unis pourrait donc prendre l'une ou l'autre tournure : dans le meilleur des cas, le conflit ne sortirait guère des limites de la mer de Chine, les combats seraient essentiellement maritimes et la guerre s'achèverait vraisemblablement sur un statu quo cependant favorable aux Américains, leur autorité étant réaffirmée tandis que le régime chinois aurait à gérer intérieurement l'échec impérial, ce qui pourrait déboucher sur une implosion politique.

Si le conflit prend plutôt la tournure de la guerre du Pacifique, et notamment que la Chine parvient à causer d'importants dommages aux forces américaines pendant les premières phases de combats (ce qui est possible, car les technologies de cyberguerre et guerre spatiale favorisent l'agresseur) alors il faut s'attendre à ce que les Chinois réussissent des premiers mouvements de grande ampleur, et puissent s'emparer de Taïwan, de la Corée du Sud, des Philippines, du Vietnâm, voire pousse ses pions jusqu'à l'Australie et le Japon. J'ai également déjà parlé de ce qu'il pourrait se passer du côté de l'Inde

Il s'agirait alors vraisemblablement du pire scénario possible pour l'Amérique sur ce front asiatique, obligeant les Américains à engager des ressources colossales pour regagner le terrain perdu, et rendant d'autant plus compliquée la guerre en Europe contre la Russie de Poutine - ce qui favoriserait, donc, une mainmise de la Russie sur l'Europe telle que je l'envisageais dans le "scénario médian" ; en effet, il faut tenir compte du fait que puisque ces conflits se dérouleront en même temps, les deux "fourchettes hitstorionomiques" sont liées, interdépendantes. Or, dans la mesure où 60% des forces navales américaines sont dans le Pacifique, leur mobilisation voire destruction partielle rendrait plus difficiles à défendre les routes maritimes amenant en Atlantique les renforts vers l'Europe, qui seraient harcelées par les sous-marins russes.

Par ailleurs, l'extension du territoire russe jusqu'au Pacifique rend aussi possible une participation des navires russes à la guerre sur ce deuxième front, comme les récents et futurs exercices conjoints dans la région avec la Chine permettent de le laisser penser.

Et pour visualiser parfaitement le déplacement et l'accroissement de l'espace de déroulement de ces trajectoires historiques, revoici les trois cartes à la suite.

Trois occurrences

Note : comme alliance de la puissance montante avec la tellurocratie et contre la thalassocratie, je pourrais aussi mentionner le cas de la célèbre et désastreuse expédition de Sicile (415-413 av J.-C.), menée par les Athéniens contre Syracuse en pleine guerre du Péloponnèse.

Expédition sicile

Dans la carte ci-dessus, Syracuse, sur la côte est de la Sicile, est en jaune, comme la puissance montante qu'elle était. En rouge est l'empire athénien, et en noir la tellurocratie spartiate.

Alors qu'Athènes était en guerre contre Sparte, les Athéniens décidèrent de lancer une expédition contre Syracuse afin de mettre fin à la montée en puissance de Syracuse, s'assurer définitivement l'empire des mers et contrôler la route du blé vers Sparte. L'expédition fut un désastre complet, toutes les forces athéniennes furent détruites, la laissant par la suite démunie face à la Sparte de Lysandre, qui la défit en - 404.

Je pourrais donc tenir compte de cet exemple pour établir mon cône des possibles, mais ce serait oublier qu'Athènes n'appartenait pas à ce que j'ai appelé une civilisation de type B, et il ne me semble donc pas possible que les Etats-Unis, qui constituent un tel type B, puissent subir un tel désastre contre la Chine que cela permette à la Russie de Poutine de les vaincre totalement - possibilité que j'ai exclue dans l'article sur la fourchette historionomique russe.

 

Le schéma de la conquête romaine des Gaules

Le parallèle que je vais exposer ici est d'un autre type et s'appuie sur d'autres considérations.

En effet, les lecteurs de mon Histoire du siècle à venir savent que ce que j'appelle cycle A, la trajectoire applicable à la Grèce antique comme à l'Europe moderne, "démarre" toujours dans une région conquise par la civilisation de cycle B (Rome, Etats-Unis) précédente. Ce fut la Grèce après l'effondrement de l'empire mycénien, les Gaules après l'effondrement de l'empire romain. Dans mes prévisions pour l'après-empire américain, je suggère que ce sera l'Asie orientale, en particulier la Chine et ses environs, qui constitueront l'équivalent et le coeur de la prochaine occurrence de cycle A. Je me base pour avancer cette hypothèse sur une situation historique assez similaire de la Chine par rapport à l'Occident (jamais véritablement colonisée par les Européens, pays riche et populeux avec quatre fois la population des Etats-Unis, pays ayant à son crédit de nombreuses inventions comme le papier, la poudre à canon...) à celle de la Gaule par rapport aux Gréco-romains (contrée largement ignorée par la colonisation grecque sauf sur son rivage méditerranéen, environ quatre fois plus peuplée que l'Italie romaine, ayant inventé le tonneau, le savon...). 

Il me semble que l'on peut considérer comme moderne Gaule la Chine et ses environs immédiats, spécifiquement les pays voisins qui ont fréquemment constitué ses possessions : la Corée, le Vietnâm, Taïwan. Comme les Gaules, cela représente une mosaïque de peuples où les considérations ethniques demeurent bien vivante : à l'intérieur de la Chine elle-même, le pouvoir est détenu par les Han, largement majoritaire (plus de 90% de la population), concentrés sur le territoire de la Chine historique (la moitié ouest de l'actuelle), et qui ont établi leur empire sur le territoire de la Chine actuelle, comme le montre cette carte :

China_ethnolinguistic_1967

Par ailleurs, on observe là aussi un déplacement géographique significatif, toujours vers l'Ouest : dans mon livre, je parle de la crête et Mycènes pour le premier cycle, la Grèce et Rome pour le second, puis l'Europe et les Etats-Unis pour l'actuel. Il paraît donc logique que le prochain point de départ d'un cycle A se trouve sur la rive occidentale du Pacifique.

Or donc, puisque la Chine devrait vraisemblablement être la zone de départ du prochain cycle A, et donc être avant cela intégralement conquise et intégrée à l'empire américain, alors, dans la mesure où nous recherchons la fourchette historionomique de la Chine, la conquête de la Gaule par Rome peut donner d'autres éléments de parallèle intéressants.

Aussi me suis-je replongé dans l'histoire de nos ancêtres les gaulois, et je pense avoir vu comment ce parallèle peut apparaître.

En effet, juste avant que Rome ne commence à mettre le pied en Gaule, celle-ci était dominée par un peuple riche, et militairement puissant, les redoutables Arvernes, qui avaient bâti une puissance confédération qui était l'instrument de leur hégémonie sur les autres Gaulois.

 

Sans titre

Ci-dessus, la confédération arverne à l'époque du roi Bituitos. En vert foncé le peuple arverne, en vert clair ses vassaux. L'historien grec Strabon leur attribuait une hégémonie sur toute la Gaule ; il ne s'agissait sans doute pas d'une domination directe, d'un empire, mais de la reconnaissance de la puissance arverne comme la plus importante parmi les peuples gaulois, et d'une sorte de leadership.

Il semble que la meilleure preuve de la puissance arverne, et la réalité du leadership de ce peuple sur le reste de la Gaule, réside dans la stratégie de conquête adoptée par César : au cours de cette campagne longue de huit ans, le Romain s'ingénia à soumettre toute la périphérie gauloise, pour terminer par le gros morceau arverne. L'on voit bien le mouvement d'encerclement sur cette carte :guerre-de-gaulesEt ci-dessous, l'on voit l'état de la Gaule en -52, avant les derniers feux de la guerre qui en verraient les épisodes les plus fameux, la victoire gauloise de Gergovie et la défaite d'Alésia. la partie non conquise de la Gaule correspond à la zone traditionnelle de domination arverne, et Gergovie, d'ailleurs, était une place arverne. Vercingétorix lui-même était un Arverne. Aussi bien la "révolte" de - 52 est-elle un soulèvement à l'initiative des Arvernes encore indépendants, cherchant à recouvrer leur ancienne domination sur la Gaule - et vraisemblablement à restaurer la monarchie, au profit de Vercingétorix.

Gaule_-52

En effet, et c'est là que nous allons en venir à notre parallèle, la monarchie arverne avait été détruite, en même temps que l'empire arverne sur les peuples gaulois voisins et l'hégémonie sur la Gaule, lors de la première confrontation de ce peuple avec Rome, dans les années 120 avant J.-C.

-125 Arvernes

La carte ci-dessus montre la Gaule en l'an -125, sous le règne du roi arverne Bituitos, ainsi que les possessions de la République romaine. L'on voit la cité grecque de Massilia (aujourd'hui Marseille) alliée de Rome.

Au nord de Massilia était le peuple gaulois des Salyens.

En - 125 Les Salyens attaquent Massalia, alliée de Rome et des Eduens (autre peuple gaulois, ami de Rome). Les Romains, à l'appel de Massilia, marchent sur les Salyens dont les chefs, battus, se réfugient chez leurs alliés Allobroges, vassaux des Arvernes, qui se trouvent donc entraînés dans le conflit. Les Arvernes menaçant les Eduens, ceux-ci appellent également Rome à l'aide.

Les Arvernes de Bituitos demandent alors la paix au consul Domitius Ahenobarbus, qui refuse. En - 121, lors de la Bataille du Confluent, 200 000 Gaulois auraient affronté 30 000 romains. Bituitos y fut fait prisonnier, et les Arvernes vaincus. Les Romains créèrent la province qui porterait le nom d'une ville nouvellement fondée, Narbonne. La défaite des Arvernes fit semble-t-il éclater leur confédération, en portant un coup terrible au prestige qui fondait leur hégémonie, et notamment en abattant la puissante monarchie - Bituitos fut exilé -  au profit d'un régime oligarchique. Les Arvernes demeuraient cependant un peuple riche et puissant, quoiqu'abaissé, et la monarchie devait conserver des partisans parmi le peuple en raison de son rôle dans la redistribution des richesses - ce qui expliquerait en partie le succès "populaire" de Vercingétorix.

Avec les Romains, les autres grands gagnants de cette guerre étaient les Eduens, qui supplentèrent les Arvernes dans la suzeraineté des Bituriges et les Ségusiaves, et bâtirent à leur tour une puissante confédération. La carte ci-dessous montre cette évolution territoriale :

-120 arvernes

Par la suite, Rome devait intervenir une nouvelle fois pour défaire l'invasion des Cimbres et des Teutons une quinzaine d'années plus tard, mais ce n'est qu'en 58 que devait débuter la conquête systématique de la Gaule, par César, appelé par les Eduens contre les envahisseurs helvètes. Durant les premières années de la campagne, les Arvernes se tinrent prudemment en retrait, espérant sans doute échapper à la conquête romaine. Mais lorsqu'ils se virent encerclés par la puissance romaine, et cependant que les Gaulois vaincus acceptaient mal cette nouvelle domination étrangère, ils tentèrent, derrière Vercingétorix, de prendre la tête de la résistance gauloise à l'envahisseur romain. Leur échec scella le destin de la Gaule.

 

Peut-on tirer de tout cela quelques éléments pour mieux déterminer la fourchette historionomique de la Chine ?

Il me semble que l'on peut comparer la domination, en Chine, des Han sur le Tibet et le Xinjiang ouïghour, notamment, à la confédération bâtie par les Arvernes, en considérant que l'Asie de l'Est au sens large est l'équivalent des Gaules, ainsi que je le suggérais plus haut. On peut tenter de le visualiser en faisant cette carte, où j'ai tenté de faire apparaître le parallèle avec la carte montrée plus haut sur la Gaule :

Chinarvernes

Partant de ce postulat, qui me semble valide, on peut envisager la future confrontation entre Chine et Etats-Unis comme l'équivalent de la confrontation de -125. Elle pourrait d'ailleurs commencer par un affrontement de périphérie entre alliés des deux puissances, par exemple entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, ce qui serait plus proche de l'affrontement des Salyens et de Massilia. Mais l'affrontement pourrait aussi débuter de manière plus directe par une agression chinoise sur un petit voisin, les Philippines ou Taïwan.

La partie la plus éclairante de l'analogie est évidemment dans les conséquences de la confrontation.

De ce que nous avons vu de celles du conflit de -125 à - 121, cela pourrait aboutir à une défaite chinoise importante, équivalente à celle du Japon de 1945, entraînant un démembrement de la Chine comme il en alla de la confédération arverne. Le Tibet et les régions ouïghoures, Xinjiang notamment, deviendraient indépendantes. L'Etat chinois se replierait vraisemblablement sur les régions Han. Les Indiens pourraient, dans cette configuration, être les nouveaux Eduens : alliés des Etats-Unis dans la confrontation contre la Chine, eux-mêmes étant menacés par l'impérialisme chinois, alors qu'ils sont dans une phase de croissance économique semblable à ce qu'était celle de la Chine il y a une quinzaine d'années et sera dans quinze ans une puissance comparable à ce qu'est la Chine aujourd'hui, devenant la plus grande puissance d'Asie orientale.

Dans le même temps, les Américains auront considérablement affermi leur présence en Asie de l'Est, renversant probablement le régime de Corée du Nord. Comme la monarchie de Bituitos, il est vraisemblable que le régime communiste chinois ne survivra pas à la défaite et verra l'établissement d'un régime plus complaisant envers la puissance américaine.

De manière générale, l'on voit que le parallèle avec l'intervention romaine de -125 aboutit à des projections assez similaires à celles résultant du parallèle avec la Guerre du Pacifique. C'est donc vraisemblablement dans les environs d'un tel scénario que se trouvent les probabilités maximales de cette "fourchette historionomique" de la Chine.

 

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15 août 2016

Le judaïsme a-t-il été prosélyte ?

Lors de plusieurs discussions récentes que j'ai pu avoir à propos du judaïsme, notamment au sujet du parallèle que j'établis entre le judaïsme antique et l'islam, l'on a fréquemment voulu m'expliquer que le judaïsme n'a jamais été prosélyte.

Je voudrais donc rappeler la démonstration de ce prosélytisme en recensant les preuves de tout type : littéraires, archéologiques, démographiques qui attestent de manière certaine l'existence d'un prosélytisme juif dans l'Antiquité qui n'avait rien à envier à celui du christianisme et de l'islam depuis leur apparition.

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Les sources antiques

Les sources Gréco-romaines

Il y a évidemment, les sources hostiles aux Juifs, et qui s'alarment de les voir pulluler. Dans La Cité de Dieu, Saint Augustin Attribue à Sénèque cette citation : "« Les coutumes de  cette nation détestable se sont propagées avec  tant de force qu’elles sont reçues parmi  toutes les nations ; les vaincus ont fait la loi  aux vainqueurs»" (Saint Augustin, Cité de Dieu, liv. VI, ch.  xi.)

On trouve également une série de dispositions légales prises par les empereurs successifs afin d'enrayer la propagation des croyances orientales, et notamment la foi juive, ce qui témoigne d'un souci du pouvoir devant la progression de ce culte.

Ainsi l'on trouve Domitien faisant confisquer les biens des convertis à Rome, l'interdiction de la circoncision par Hadrien (le même qui chassa les Juifs de Jérusalem après la révolte de Bar Kokhba en 135).

Les sources juives

Ecrits doctrinaux

Bien que les écrits doctrinaux juifs datent de la formation du judaïsme rabbinique, ils contiennent des témoignages de ce qu'avait été le prosélytisme juif de l'Antiquité pré-chrétienne.

L'on trouve notamment:

Dans le Midrash : «Quiconque amène un païen à la connaissance de Dieu, c’est comme s’il l’avait créé» (Beréshit Rabba , 8, 10)
Dans le Talmud : 
«Israël n’a été exilé que pour qu’il s’accroisse par les prosélytes» (Pesa‘him , 87)

Certes l'on trouve aussi, dans les mêmes textes, d'autres passages qui sont hostiles au prosélytisme, y voient la cause de nombreux ennuis et une forme de parasitisme du judaïsme par des intérêts non-spirituels. Mais précisément, cette contradiction dans ces textes atteste d'un passage d'une religion prosélyte vers une religion qui se replie sur elle-même et voit d'un mauvais oeil un prosélytisme qui risque de polluer l'héritage à préserver. S'appuyer sur les passages de ces textes du judaïsme rabbinique hostiles au prosélytisme pour expliquer que le judaïsme n'est pas et n'a jamais été prosélyte est donc une erreur, spécifiquement au regard des éléments matériels attestant de l'existence de ce prosélytisme.

Témoignage de l'évangile de Matthieu

On trouve dans l'évangile de Matthieu (23, 15) cette condamnation de Jésus à l'égard des Juifs : «Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui parcourez les mers et les terres pour gagner un prosélyte, et, quand vous lavez gagné, vous le rendez digne de la géhenne deux fois plus que vous!»

Témoignage de Philon d'Alexandrie

Bernard Lazare relevait, dans son Antisémitisme, relevait une citation du philosophe juif Philon d'Alexandrie (dont je n'ai pour l'instant pas retrouvé le lieu exact dans Philon ; Lazare donne Contre Flaccus comme source pour les autres citations, mais celle-ci n'en vient pas) : « Nos coutumes gagnent et convertissent à elles les barbares et les Hellènes, le continent et les îles, l’Orient et l’Occident, l’Europe et l’Asie, la terre entière d’un bout à l’autre. » Le plus grand auteur juif de l'époque considérait donc que le prosélytisme juif était très puissant et considérait avec fierté la progression de sa foi chez les non-juifs.

Les cas de conversion

Outre la conversion de Grecs et de Romains séduits par la religion juive, l'on connaît aussi, historiquement, des cas de conversions de masse.

Il y a des exemples de conversions liées à celle d'un chef politique, comme le christianisme connut par exemple celle des Francs à la suite de Clovis. Ainsi, le roi yéménite Dhu Nuwas, au VIe siècle, se convertit-il au judaïsme et se lança dans la persécution des chrétiens.

Il y a aussi des conversions forcées, comme le fameux exemple de la conquête de l'Idumée par les Hasmonéens, sur laquelle je renverrai à l'article très synthétique de Katel Berthelot, du CNRS, « Les conquêtes hasmonéennes et la judaïsation des Iduméens (Ier-IIe siècles avant notre ère)",  Conversion / pouvoir et religion, 8 juillet 2016.

Notons simplement ici qu'elle souligne que les recherches archéologiques ont montré que les Juifs ont détruit les temps païens en conquérant l'Idumée, ce qui corrobore les témoignages de Flavius Josèphe et Ptolémée.

Flavius Josèphe raconte ainsi que le roi des Juifs, Jean Hyrcan: « leur permit de demeurer dans le pays à condition qu’ils se fassent circoncire et acceptent de vivre selon les lois des Judéens. Eux, par attachement pour la terre ancestrale, se soumirent à la même circoncision et au même mode de vie, sur les autres (points), que les Judéens. Et désormais ceux-là sont devenus eux-mêmes Judéens (ou : Juifs) » (Antiquités juives XIII, 257-258)

Ptolémée l'Historien indique, dans son Histoire d'Hérode : « Les Iduméens et les Judéens diffèrent […]. On appelle Judéens ceux qui le sont naturellement depuis l’origine ; et Iduméens, ceux qui n’étaient pas Judéens à l’origine, mais Phéniciens et Syriens. Ayant été vaincus par les Judéens et contraints de se circoncire, de contribuer au peuple (c’est-à-dire de verser un impôt lié à leur association avec les Judéens) et de respecter les mêmes usages, ils furent appelés Judéens ».


Mais l'argument véritablement massue pour démontrer l'importance du prosélytisme juif dans l'Antiquité, c'est sans aucun doute la démographie.

La démographie du judaïsme antique

Si l'on regarde les données démographiques, la nécessité historique d'un fort prosélytisme juif apparaît clairement, sans quoi lesdites données sont inexplicables.

En effet, au VIIIe siècle avant Jésus-Christ, les royaumes d'Israël et de Juda comptait une population d'environ 160 000 personnes (Israël Finkelstein & Niel Asher Silberman, La Bible dévoilée, Folio Histoire, p. 182).

Au Ier siècle de notre ère, population juive dans l'Empire environ 4,5 millions (Eduard Lohse, Le Milieu du Nouveau Testament, Paris, Seuil, 1953, p. 152. L’Histoire Universelle des Juifs publiée sous la direction d’Elie Barnavi et Denis Charbit (Hachette, 2002) donne une estimation similaire.)

En huit cents ans, la population juive aurait donc été multipliée par vingt-huit, chiffre parfaitement invraisemblable pour un accroissement naturel. Pour rappel, à cette époque les populations, hors périodes d'épidémies catastrophiques, s'accroissaient grosso modo de 10% par siècle ; par ailleurs la population mondiale, durant l'accélération démographique énorme entre 1200 et 2000, passa de 400 millions à 6 milliards, a été multipliée par "seulement" 15. Ainsi donc, si l'on suit la moyenne de l'époque, la population juive n'aurait pu arriver, par accroissement naturel, qu'à doubler approximativement en huit siècles, pour arriver à quelque chose comme 350 000 juifs au Ier siècle. Et même si, par extraordinaire, la population israélite avait connu un accroissement naturel équivalent à celui de l'humanité dans les huits cents dernières années, qui ont vu la Révolution industrielle et les progrès de la médecine, l'allongement de l'espérance de vie et la plongée de la mortalité infantile, elle aurait compté au Ier siècle 2,4 millions d'individus ; c'est-à-dire que même en présence d'un accroissement démographique digne des plus prolifiques siècles de l'Humanité, on observerait encore un manque de 40% par rapport à la population effectivement estimée au Ier siècle.

Prenons le problème sous un autre angle : au VIe siècle de notre ère, le christianisme en ses diverses branches devait compter grosso modo 60 millions d'individus (la population estimée sur le territoire recouvert jusque-là par l'Empire romain, en admettant que l'essentiel de la population était alors convertie au christianisme et avant l'arrivée de l'islam). Aujourd'hui, cette religion compte environ 2,5 milliards de fidèles, soit une multiplication par plus de 40 en 1500 ans.Au VIIe siècle, l'empire musulman Omeyyade comptait environ 62 millions d'habitants. Aujourd'hui, l'islam représente 1,6 milliards de fidèles à travers le monde, soit une multiplication par 25 en 1500 ans (et si l'on considère que seule la moitié de la population de l'empire Omeyyade s'était convertie à l'islam, on obtient un accroissement du même ordre de grandeur que celui du christianisme sur la même période).

Il ressort de ceci que le passage d'une population juive de 160 000 individus environ au VIIIe siècle avant notre ère à 4,5 millions au Ier siècle de nore ère est d'une ampleur comparable à l'évolution démographique des religions modernes. Or le rôle historique des conversions dans l'expansion démographique de ces deux religions n'est pas à démontrer.

Nous avons donc :

- d'une part une impossibilité démographique du passage d'une population hébreue de 160 000 individus au VIIIe siècle avant notre ère à une populaiton juive de 4,5 millions sous l'Empire romain par simple accroissement naturel

- d'autre part un accroissement d'un ordre de grandeur similaire à celui observé chez les grandes religions prosélytes.

Il faut en conclure que le caractère prosélyte du judaïsme antique est une certitude démographique.

 

Conclusion : la certitude du caractère prosélyte du judaïsme antique

Il est donc manifeste que le prosélytisme juif de l'Antiquité est prouvé de toutes les manières imaginables : les auteurs gréco-romains hostiles à ce prosélytisme le déplorent, l'un des plus grands auteurs juifs de l'Antiquité s'en félicite ; l'évangile l'évoque, et le phénomène a été suffisamment réel pour provoquer des réactions du gouvernement romain pour tenter de l'enrayer.

Par ailleurs, on trouve des témoignages doctrinaux juifs justifiant et prônant une attitude missionnaire. Des historiens antiques, juif (Flavius Josèphe) comme grec (Ptolémée), parlent de la conversion forcée de l'Idumée au judaïsme, et l'Histoire témoigne qu'au VIe siècle encore, un roi pouvait se convertir au judaïsme et devenir à son tour prosélyte en persécutant les chrétiens.

Enfin, pour enfoncer le clou, les données démographiques démontrent que, même dans l'hypothèse où le judaïsme aurait connu un accroissement naturel digne des siècles les plus prolifiques de l'humanité, la moitié de la population juive sous l'Empire romain ne trouverait encore explication de son existence que par le prosélytisme, ce qui n'est pas une proportion négligeable et donne au caractère missionnaire du judaïsme antique un dynamisme équivalent à celui du christianisme et de l'islam à travers les siècles.

Il ressort de tout ceci que le prosélytisme juif de l'Antiquité est un phénomène incontestable, amplement documenté et démontré.

 

Pourquoi, alors, cette certitude historique est-elle aussi prompte à être contestée ?

J'y vois deux raisons.

- D'abord la confusion historique : nos contemporains ont du judaïsme l'idée de ce qu'il est aujourd'hui, une religion non prosélyte, d'un faible nombre de fidèles en comparaison des deux autres monothéismes. Et ils font l'erreur de projeter cette vision dans le passé en imaginant que le judaïsme a toujours ainsi. Ils commettent ainsi un gros anachronisme et se rendent incapable de mesurer la profonde rupture qu'a constitué la mutation vers le judaïsme rabbinique après la destruction du Second Temple par les Romains.

- La deuxième raison est une raison d'intérêt culturel : il est flatteur pour les Juifs de considérer que leur religion n'ait jamais eu besoin de recourir au prosélytisme actif pour s'étendre, que son rayonnement spirituel ait été tel que des foules se seraient spontanément précipités pour se convertir sans qu'on aille les chercher. Or ceci est parfaitement faux, et le judaïsme n'a atteint, en proportion, des résultats similaires à ceux du christianisme et de l'islam qu'en employant des méthodes similaires.

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13 août 2016

La fourchette historionomique de Poutine

Alors qu'en mer de Chine du sud se font entendre de plus en plus fort, outre les bruits de botte, le ronflement des hélices et le sifflement des réacteurs, comme vous pourrez vous en rendre compte en consultant notre page La guerre de Xi, je voudrais revenir du côté de l'Europe et de Poutine.

Il y a quelques jours, Erdogan s'est rendu à Moscou, et le ton de la rencontre laisse penser que nous assistons bien à un revirement stratégique de la Turquie en direction de la Russie., que j'ai appelé "revirement à l'italienne", en référence au parallèle qu'on peut faire avec le revirement de Mussolini vers Hitler en 1936 après une phase de tensions.

Par ailleurs, le sommet de l'OTAN qui s'est tenu les 8 et 9 juillet derniers semble avoir résulté en une réaffirmation de l'unité de l'Alliance. Je dis bien "semble", car il est toujours difficile de faire un bilan objectif de ce genre d'événement dès les jours qui suivent : ceux qui y participent veulent toujours donner l'impression d'un succès, et commentent donc par des déclarations optimistes non nécessairement en phase avec la réalité. Cependant, si l'on a bien vu la France et l'Allemagne insister, comme l'on pouvait s'y attendre, sur la nécessité de maintenir le dialogue en refusant de voir dans la Russie de Poutine un "ennemi", il faut admettre qu'il ne semble pas y avoir eu de dissension majeure et que plusieurs décisions concrètes ont été entérinées pour parer au plus pressé, savoir la menace russe pesant sur les pays Baltes, même si les déploiements de troupes alliées envisagées seraient visiblement insuffisants à bloquer une attaque russe sur lesdits pays, ils devraient garantir, au moins en partie, une application de l'article 5, les pays ayant des troupes sur place devant se considérer de facto comme attaqués en cas d'invasion russe. Sans pouvoir dire si elle sera suffisante, la montée en force est donc indéniable.

En tout cas, il y a un net progrès dans la prise de conscience du danger que représente la Russie de Poutine,avec par exemple ce rapport de l'armée britannique pour laquelle Poutine utilise l'Ukraine pour entraîner et aguerrir ses troupes en vue de la confrontation.

Bien sûr, le coup d'Etat survenu en Turquie entretemps, et ses conséquences susdites, ont refait partir le curseur du côté du danger maximum, puisqu'une OTAN ayant perdu son pilier sud serait naturellement moins à même de contrer des visées russes en Europe de l'Est ; inversement, Poutine sera d'autant plus enclin à agir en l'absence du risque d'attaque à revers.

Tout ceci me pousse à revenir sur la question du "péril Poutine", d'un point de vue historionomique, afin de voir si le danger est mesurable.

En effet, ceux de mes lecteurs qui auront lu mon dernier livre savent déjà que je pense que la connaissance des schémas historiques doit nous permettre de prévoir les grandes lignes du futur, mais aussi que ces grandes lignes se présentent sous la forme d'une "fourchette" à l'intérieur de laquelle demeure une marge de variation. Par exemple, une guerre peut être certaine, sans que son degré de gravité et d'ampleur puisse être exactement prévu, mais seulement estimé dans une certaine mesure. C'est cela que je souhaite faire aujourd'hui : établir le meilleur et le pire des cas.

Et cela me paraît possible grâce aux deux analogies historiques que j'ai déjà présentées sur ce blog concernant la situation de la Russie face à l'Europe :

- il y a d'abord la trajectoire similaire à celle de la Russie poutinienne, dans un schéma de 70-80 ans, à celle de la France napoléonienne et de l'Allemagne hitlérienne

- Il y a ensuite le parallèle avec l'Antiquité : la situation entre la Russie, l'Europe et l'Amérique est similaire à celle qui prévalait entre la Macédoine, la Grèce et Rome à la fin du premier tiers du IIe siècle avant notre ère, à l'époque du roi Persée de Macédoine

Notons d'ailleurs que la Macédoine de Persée, comme la Russie de Poutine, s'inscrit dans la catégorie de ce que j'appelle les impérialismes revanchards, suivant le modèle déjà présenté dans l'article présentant le parallèle avec Poutine et Hitler. Si l'on prend le schéma simplifié du tableau présenté dans ledit article, l'on retrouve bien la trajectoire :

Schéma

Macédoine

Fondation de l’empire

- 222 : Empire d'Antigone Doson après la victoire contre Sparte

Défaite humiliante et effondrement du régime

- 197 : Défaite de Philippe V contre Rome. Perte de la Thessalie et de l'hégémonie sur la Grèce.

Militarisme nationaliste

Persée monte sur le trône et redresse l'armée.

Réarmement et premières actions militaires

- 172 : Attentat contre Eumène de Pergame

Irrédentisme agressif

Extension de l'influence avec des traités en Grèce

Tentative diplomatique des démocraties

Signature d'une trêve avec Rome

Déclenchement de la guerre d’agression

- 171 : Attaque de Persée et victoire de Callinicos

 

A ces deux analogies, j'en ajouterai une troisième, également importante : celle de la Carthage d'Hannibal, qui répond aussi au schéma de l'impérialisme revanchard ; étant donné le parallèle existant et exposé dans mes livres entre l'histoire romaine et l'histoire américaine, et le fait que la Russie est la Carthage de l'Amérique, l'ennemi héréditaire pour la suprématie globale, il doit en être tenu compte. Je n'ai pas fait d'article à ce sujet, mais voici le tableau synthétique reprenant le schéma :

Schéma

Carthage

Fondation de l’empire

- 307 : défaite d'Agatocle de Sicile, affirmation carthaginoise sur l'Afrique

Défaite humiliante et effondrement du régime

- 241 : Défaite dans la Première guerre punique contre Rome.

Guerre civile (guerre des Mercenaires) et perte du pouvoir par l'oligarchie au profit des démagogues barcides.

Militarisme nationaliste

Militarisme des Barcides (famille d'Hannibal Barca)

Réarmement et premières actions militaires

Conquête du sud de l'Espagne.

Irrédentisme agressif

Attaque sur Sagonte.

Tentative diplomatique des démocraties

Tentative de négociation de Rome.

Déclenchement de la guerre d’agression

- 218 : Attaque d'Hannibal

 

Dans ces diverses situations historiques, l'ampleur de la guerre, des réussites de l'envahisseur et des destructions engendrées a varié : Persée a pratiquement été confiné chez lui après un léger succès initial ; Napoléon et Hitler ont, grâce à d'importants succès initiaux, réussi à bâtir un empire éphémère en Europe ; Hannibal a remporté des succès initiaux écrasants, causant à Rome des dégâts catastrophiques et la mettant au bord de la destruction. Tous ont fini par être vaincus par ce que j'ai appelé la "thalassocratie" du temps (Rome, l'Angleterre ou l'Amérique, selon), mais le degré de puissance atteint par l'impérialiste revanchard et les dégâts provoqués par la guerre dans l'entretemps n'ont pas été du même ordre.

Et c'est de cela que je souhaite parler aujourd'hui, parce qu'on me demande souvent ce que cela donnerait. Eh bien, précisément, avec ces divers exemples, nous tenons, me semble-t-il, notre "fourchette historionomique", allant du moins mauvais au pire des scénarii.

(Note : la plupart des cartes ont été réalisées en utilisant l'excellent site Géacron)

Le moins mauvais scénario : la Troisième guerre macédonienne

Il faut espérer que la confrontation de l'Europe et des Etats-Unis avec la Russie de Poutine sera aussi facile que la guerre qui opposa Rome et ses alliés grec à la Macédoine de Persée.

Macédoines

Revenons un peu en arrière. Nous voyons ci-dessus,  comment, à la suite de la Deuxième guerre macédonienne (terminée en -197), l'empire macédonien de Philippe V (première carte) dut renoncer à son hégémonie sur la Grèce (deuxième carte), qui redevint indépendante après la proclamation de la liberté des cités grecques par le consul romain Flamininus en -196.

La Macédoine  était en outre contrainte à l’alliance avec Rome, notamment dans la guerre contre Antiochos, à l'Orient.

En -179, Philippe V meurt, et son fils Persée lui succède à la tête de la Macédoine. Il est revanchard et rêve de rendre à son royaume sa puissance passée, avant la défaite contre les Romains. Tout en renouvelant le traité d’alliance avec Rome, il commence à préparer la guerre : il remet son armée sur pied, amasse un trésor de guerre, et cherche à se créer des alliances ; il trouve des amis chez ceux qui haïssent Rome, notamment les exilés et criminels Grecs. Les Achéens, attachés à la liberté politique de la tradition grecque, n’apprécient pas le despotisme du monarque macédonien, mais certains parmi les aristocrates défendent néanmoins un dialogue avec lui, y voyant un moyen de ralentir l’évolution vers la dépendance envers Rome.

La nouvelle guerre entre Macédoine et Rome éclata en -172. Des pans de la Grèce virent triompher le parti démagogue pro-macédonien : la Béotie s’allia avec Persée, et sombra dans la guerre civile entre pro-romains et pro-macédoniens. Même chez les Grecs non hostiles à Rome, les victoires initiales de Persée suscitèrent de l’enthousiasme : Polybe explique (Histoire générale, XXVII, 7) que, si ses compatriotes avaient conscience des avantages de la domination romaine comme de la tyrannie passée de la Macédoine, voir l’orgueil romain mis en difficulté n’était pas pour déplaire à la fierté hellène.

Après quelques succès militaires, notamment à Callinicos, permis par l’impréparation romaine face à un adversaire déterminé à la guerre depuis plusieurs années, Persée fut vaincu à Pydna, après quatre ans de guerre, par Paul-Emile. Le roi fut fait prisonnier et le royaume de Macédoine divisé en quatre républiques sous contrôle romain.

Pydna 168

La Grèce, après la victoire romaine (carte ci-dessus), fit l’objet d’une « reprise en main ». Paul-Emile fit le tour de la région en sanctionnant ceux qui avaient pris le parti de la Macédoine. La Grèce était désormais condamnée à une vassalisation croissante.

Cette guerre ne fut pas l'une des plus meurtrières de Rome : en dépit de sa longue durée, les mouvements furent peu nombreux, Persée n'ayant pas les moyens de mener des opérations de grande ampleur et les Romains attendant d'être parfaitement préparés pour frapper. Les destructions furent donc relativement limitées.

Plusieurs éléments penchent vers ce scénario plutôt favorable : la prise de conscience progressive du danger que représente la Russie de Poutine, que j'évoquais en début d'article, mais aussi la disparité de taille et des forces : tout comme l'Amérique aujourd'hui, le potentiel militaire (démographique, notamment) et économique de l'Italie romaine dépassait largement les capacités macédoniennes. Par ailleurs, si finalement la dissuasion nucléaire continue de jouer sur le même mode que durant la guerre froide, les confrontations militaires conventionnelles devraient également demeurer limitées : Poutine pourrait être vaincu sans aller beaucoup plus loin que les pays Baltes et la mer Noire.

Cependant, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'exposer, la supériorité de l'OTAN sur le papier n'est pas une assurance contre des résultats militaires surprenants, comme ceux qu'obtinrent Hitler ou Napoléon.

Le scénario médian : la trajectoire d'Hitler et de Napoléon

Ici, je ne reviendrai pas sur le détail, les deux articles cités précédemment étant assez complets. Je vais donc m'intéresser plus spécifiquement à la question de l'expansion territoriale possible de la domination russe dans le cas où Vladimir Poutine rencontrerait des succès comparables aux succès initiaux de Napoléon et Hitler.

En effet, j'ai pu constater que la géographie a souvent un certain rôle historionomique, par exemple le déplacement vers l'ouest de ce que j'ai appelé dans mon livre le cycle A-B, ainsi qu'un changement d'échelle territoriale et de population. De même, à l'échelle du monde, la géographie de l'Europe apparaît aussi torturée -avec une forte concentration de péninsules, d'îles et de presqu'ïles - que celle de la Grèce par rapport au monde méditerranéen (ce qui a vraisemblablement un rôle historionomique en favorisant l'apparition de particularismes locaux, et donc de nations diverses, par séparation physique des populations).

Or, sur les deux premières "occurrences" européennes d'un impérialisme revanchard, celui de la France napoléonienne et de l'Allemagne hitlérienne, on observe une certaine constance, quoi qu'à travers un déplacement. Voyons plutôt.

France vassaux

Comme je l'avais expliqué dans mes précédents articles, les guerres proprement napoléoniennes, causées par l'impérialisme napoléonien et non plus par le phénomène révolutionnaire, débutent en 1805. La France a alors pour alliée, depuis 1796 et le Traité de San Idelfonso, l'Espagne, avec laquelle elle avait fait la paix en 1795 et qui avait quitté la Première coalition pour se retourner contre l'Angleterre. Pour la France napoléonienne, l'Espagne a donc tenu de rôle de l'allié un peu contraint et de second rang qu'a tenu l'Italie fasciste auprès de l'Allemagne nazie : un pays qui s'allie après avoir rompu avec le camp d'en face, qui offre une aide assez inefficace dans la guerre globale, et nécessite finalement de mobiliser des forces importantes pour l'occuper en raison de ses insuffisance ; le "bas-ventre mou" en somme.

Sur la carte, figure donc en bordeau l'Empire français et son alliée l'Espagne. En rouge figurent les pays conquis, vassalisés ou alliés contraints ; je n'y ai pas fait figurer la Russie, car elle fut un allié particulier, temporaire, sur un relatif pied d'égalité. La ligne bleue marque les frontières du Saint Empire romain germanique, dont la couronne était alors détenue par François Ier, qui dut y renoncer pour être seulement empereur d'Autriche.

Allemagne vassaux

Sur la carte ci-dessus, c'est l'Allemagne nazie et son alliée l'Italie fasciste qui apparaissent en noir, et en gris les territoire annexés, occupés, vassalisés ou alliés, exception faite des territoires d'Union soviétique, qui demeura alliée jusqu'en 1941 avant d'être envahie à son tour.

Si l'on fait abstraction de l'Afrique du Nord, qui était sous le contrôle du régime de Vichy et sur laquelle le contrôle allemand fut donc très ténu, à l'exception des zones "visitées" par l'Afrikakorps en Tunisie et en Libye, l'on constate un déplacement vers l'Est de la zone d'expansion impériale, suivant le déplacement du centre de gravité, l'axe franco-espagnol se situant un millier de kilomètres plus à l'ouest que l'axe germano-italien : l'Espagne et le Portugal sont neutres et échappent à la domination allemande, cependant que les Balkans et la Grèce y succombent.

Alors, évidemment, deux occurrences, cela fait un peu court pour affirmer qu'il y a là une sorte de règle, mais le fait que la capacité de domination territoriale n'ait finalement guère changé entre Napoléon et Hitler alors que les moyens de transport avaient fait des progrès phénoménaux durant le quasi siècle et demi les séparant, l'on peut suggérer que les choses continueront de suivre ce cours-ci. Et ce d'autant plus que cela correspond à des éléments factuels stratégiques importants : la France est le seul pays d'Europe continentale à disposer en propre de l'arme nucléaire. Or si, dans l'hypothèse où une invasion conventionnelle russe de l'Europe serait possible sans emploi de l'arme nucléaire par les Américains, qui refuseraient de risquer une guerre nucléaire contre la Russie pour sauver des Européens, et où la France elle-même ne voudrait pas risquer d'être rayée de la carte pour sauver ses voisins européens, il demeure que la France serait sans doute prête à tirer pour protéger son propre territoire : cela imposerait donc, militairement, à la Russie de s'arrêter à la frontière française, voire belge si la France était prête à protéger son petit voisin francophone, hypothèse que j'ai conservé admise dans la carte suivante, même si Poutine voudrait sans doute, pour le symbole, s'emparer de Bruxelles. Ainsi donc, la France se trouverait dans une situation semblable à celle de l'Espagne de Franco, déclarant une neutralité pour s'extraire du conflit tout en étant trop capable de se défendre, avec sa dissuasion nucléaire, pour que Poutine cherche à aller jusqu'à l'Atlantique. Ceci donnerait la carte de domination russe suivante, avec un nouveau déplacement vers l'Est d'un millier de kilomètres en Europe, suivant le nouvel axe, que j'ai fait figurer ici comme étant Russo-turc, intégrant le parallèle que j'ai fait entre la Turquie d'Erdogan et l'Italie fasciste dans le concert européen, et qui demande encore à être confirmé.

Russie vassauxNous aurions donc, en violet, la Russie poutinienne (et l'enclave de Kaliningrad) avec la Crimée annexée, et l'allié turc. En mauve, les territoires qui, si se produit un scénario correspondant à la trajectoire de Napoléon et d'Hitler, pourraient tomber sous la coupe de la Russie poutinienne, soit par occupation, soit par alliance avec des gouvernements issus des courants populistes et soutenus aujourd'hui par le Kremlin.

Et comme la Russie s'étend aussi hors d'Europe, et pour être complet, j'ai fait cette carte pour montrer l'ère de domination totale qu'elle pourrait atteindre, durant un bref apogée, de quelques mois à quelques années, le temps que la puissance américaine se mette en branle pour repousser et renverser Poutine.

Russie vassaux monde

Ci-dessous, pour visualiser le déplacement, comme une vague, j'ai comparé les trois cartes.

Trois occurrences

Tout ceci arriverait si Poutine attaque l'Europe - vers 2018, dis-je depuis longtemps - et remporte des succès initiaux d'une ampleur comparable à ceux d'Hitler (écrasant la France réduite à l'Etat français) et Napoléon (écrasant l'Autriche et démembrant le Saint Empire), qui consisteraient en une percée jusqu'à Berlin et une capitulation de l'Allemagne.

Ce scénario serait naturellement plus grave que le précédent, car la majeure partie de l'Europe serait touchée par les destructions, et devrait subir durant une période non négligeable une hégémonie russe très martiale, avec des régimes autoritaires. La guerre serait plus longue, et plus dure, car le terrain perdu devrait être repris.

Ce scénario est d'autant plus probable que l'OTAN est vraisemblablement entrain de perdre son pilier sud, la Turquie, qui pourrait en plus devenir un ennemi. En outre, les Etats-Unis risquent d'être très occupés ailleurs avec la montée des tensions en mer de Chine qui pourraient tourner à la guerre ouverte, et mobiliser des forces importantes qui ne pourraient être employées pour défendre une Europe assez désarmée aujourd'ui.

Mais si l'on suit la trajectoire de la Deuxième guerre punique, alors la situation serait encore plus catastrophique.

 

Le scénario du pire : les éléphants d'Hannibal

Je ne reviendrai pas sur les rappels historiques insérés au tableau plus haut.

J'ajouterais qu'Hannibal comme Hitler et Napoléon, a obtenu des résultats initiaux fabuleux grâce à une audace extraordinaire : jouer pratiquement son va-tout sur les premières actions, dans une stratégie basée sur le mouvement fulgurant vers l'adversaire, l'encerclement (la bataille de Cannes en fait le maître incontesté, et Napoléon et les armées nazies le pratiqueront à des échelles toujours plus vastes) et les armes de choc : s'il y a eu la Grande Batterie de Napoléon, les Panzerdivisionen d'Hitler, il y eut d'abord les éléphants d'Hannibal.

Revoyons l'importance des résultats obtenus par Hannibal avec quelques cartes :

Carthage 218

Ci-dessus nous voyons le territoire carthaginois, en vert fluo, et le territoire romain, en rose foncé, à la veille de la guerre en 218 avant J.-C. En bleu figure le trajet emprunté par Hannibal.

Carthage 215Ci-dessus nous voyons la poursuite de la route empruntée par Hannibal. Nous voyons les territoires de Gaule cisalpine (nord de l'Italie) dont Rome a perdu le contrôle avec le passage d'Hannibal, et les cités du sud de l'Italie, conquises par Hannibal au détriment de Rome, dès 215 avant J.-C.

Il faut savoir qu'à ce moment-là, les Romains ont déjà perdu environ 80 000 hommes morts sur les champs de bataille, des pertes dantesques (bataille de la Trébie : 20 000 Romains morts, Trasimène 15 000 morts, Cannes 45 000 morts) correspondant à environ 10% de la population masculine de l'Italie romaine. Dans les quelques années suivantes les Romains devraient encore subir de lourdes pertes (environ 40 000 hommes jusqu'en -209 : 20 000 à Bétis, 13 000 à Herdonia et 6000 à Ausculum). Soit au total quelque chose comme 15% de la population masculine adulte romaine  ; à quoi il faut ajouter les rapines et les destructions de récoltes, par lesquelles Hannibal espérait contrainre les Romains à la paix.

 Finalement, la mobilisation romaine devait permettre de reprendre le dessus, et de défaire Carthage dont le territoire serait réduit à la portion congrue après dix-sept ans de guerre, comme l'on voit ci-dessous.

Carthage 201
Bien évidémment, la Russie de Vladimir Poutine n'a aucunement les moyens d'envahir le territoire américain comme Hannibal le fit du territoire romain. Cependant, il est capable, comme je l'ai déjà dit, de s'emparer de territoires en Europe qui sont considérés comme une partie essentielle de l'Empire américain (comme l'expliquait Brzezinski).
Mais, surtout, la Russie est le seul pays à avoir la capacité nucléaire de véritablement, sinon détruire les Etats-Unis, du moins leur causer des dégâts catastrophiques : si l'on appliquait à la population américaine le ratio des destruction d'Hannibal, on arriverait à un chiffre minimal de 15 ou 20 millions de morts. Naturellement, une guerre nucléaire pourrait dépasser encore fortement ce chiffre. L'Amérique frapperait aussi la Russie avec ses armes nucléaires, et il est vraisemblable que si les deux ne s'anéantissaient pas lors des premières frappes, le plus à même d'achever l'autre seraient les Etats-Unis, étant donné qu'ils disposent du bouclier antimissile, et que les frappes russes se disperseraient vraisemblablement entre l'Europe et les Etats-Unis, quand ces derniers viseraient uniquement la Russie.
Mais quand bien même la victoire serait in fine américaine, les dommages à l'économie et à la population occidentale, américaine comme européenne, seraient dans ce scénario-ci les plus importants et les plus cauchemardesques.
Voici donc les trois scénarii qui me paraissent dessiner la "fourchette historionomique" de Poutine. La confrontation à venir entre la Russie poutinienne et l'Occident se situera quelque part dans le cône des possibles dessiné par ces trois trajectoirs historionomiques impliquant ce que j'appelle un "impérialisme revanchard", dans le cadre d'un schéma de 70 ou 80 ans. Dans tous les cas, il y a une confrontation, une défaite de la tellurocratie - la Russie en l'occurrence, une victoire de la thalassocratie - aujourd'hui les Etats-Unis, et un renforcement de l'hégémonie de cette dernière sur le monde. Mais selon la trajectoire exacte empruntée, les choses peuvent aller plus ou moins vite et être plus ou moins douloureuses. Il est possible qu'il reste une infime probabilité à chaque extrême, soit que la Russie de Poutine s'effondre subitement avant de se lancer dans des aventures militaires, soit que la guerre nucléaire entraîne l'effondrement de la civilisation, mais j'en doute.
Intuitivement, j'aurais tendance à penser que nous resterons quelque part entre le scénario le moins mauvais et le scénario médian. Mais peut-être que j'essaye de me rassurer.

Posté par Philippe Fabry à 00:45 - Commentaires [9] - Permalien [#]
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31 juillet 2016

Vers une guerre sino-indienne ?

En ce qui concerne la grande guerre à venir, j'ai assez parlé de Poutine et des vraisemblables mouvements russes. C'est pourquoi je n'écris plus guère sur le sujet : j'ai dit l'essentiel, et le "suivi" des évènements est fait à travers la page Facebook de La guerre de Poutine

En revanche, je n'ai en définitive que très peu parlé de l'autre grand front de cette guerre, le front asiatique, autour de la Chine. Nous avons d'ores et déjà créé une page dédié au suivi de l'actualité dans cette région, intitulée La guerre de Xi. Son lancement est l'occasion pour moi d'aborder de manière plus complète cette question de la physionomie du conflit à venir dans cette région.

Je ne reviendrai guère sur les grandes lignes du parallèle avec le Japon Meiji et Showa que l'on trouvera ici et avec quelques détails supplémentaires , où l'on trouvera aussi les éléments généraux concernant le danger des ambitions chinoises en mer de Chine.

Sur ce dernier sujet, avec une perspective américaine sur le danger chinois dans le Pacifique, voir cette vidéo en anglais. Elle appelle selon moi trois remarques :

1) Seule une intervenante évoque rapidement un parallèle possible avec le Japon, mais ne constate pas à quel point il n'est pas seulement possible mais avéré

2) Aucun des intervenants ne souligne l'alliance militaire de fait entre Chine et Russie : lorsque l'un des deux entamera les hostilités avec l'Amérique, l'autre saisira l'occasion pour avancer ses pions face aux Etats-Unis, car ce sera une opportunité à saisir.

3) Le reportage est américano-centré : il se soucie surtout de l'Asie du Sud-Est et du Pacifique, et ne parle guère de l'Inde, cible importante.

 

Aujourd'hui, c'est précisément de cela dont je voudrais parler : la menace d'un conflit armé entre l'Inde et la Chine.

En effet, j'avais déjà évoqué ici le fait qu'économiquement l'Inde, désormais plus compétitive que la Chine, devient chaque jour un concurrent plus dangereux, un véritable rival pour le titre d'atelier du monde. Je soulignais aussi un événement démographique majeur à venir : en 2022 l'Inde ravira à la Chine le titre de pays le plus peuplé du monde, ce qui ôtera à l'Empire du milieu un important élément de prestige qui est en même temps un avantage stratégique d'un point de vue militaire.

On peut ajouter à ceci que la Chine est aujourd'hui dans une phase démographique curieusement très favorable à la guerre, contrairement à ce que l'on pense souvent. Car si la politique de l'enfant unique a engendré des familles resserées où l'envoi à la guerre du fils serait naturellement plus mal vécu que quand il y a plusieurs enfants, on doit noter que les 15-24 ans en Chine, c'est environ 190 millions de personnes, dont 100 millions de mâles, car le différentiel H/F est très élevé. Ce qui signifie que la Chine peut perdre dix millions de jeunes hommes virtuellement SANS conséquence démographique à long terme, puisque ces gens ne pourraient de toute façon pas se reproduire. Et ce nombre double si vous ajoutez les 25-34 ans. Si l'on réfléchit comme un statisticien communiste - ce que sont, ne l'oublions pas, les dirigeants chinois - cela s'appelle une opportunité démographique : aucun pays n'a jamais pu se vanter d'avoir 20 millions d'hommes à perdre sans conséquence démographique. Et si l'on songe que dans 30 ans ils ne seront plus disponibles et que l'Inde aura alors 400 millions d'habitants de plus que la Chine, soit 30% de plus, et un PIB alors plus important que celui de la Chine, la fenêtre de tir apparaît bien étroite.

Il faut savoir ensuite que de nombreux éléments de contexte font que, un demi-siècle après la guerre sino-indienne, les tensions persistent dont cet article, quoique vieux d'un an, fournit une bonne synthèse. Et ces dernières semaines, le risque de confrontation a encore grimpé d'un cran.

D'abord, nous avons assisté à une provocation sino-pakistanaise dans province du Cachemire occupé par le Pakistan.

De son côté, l'armée indienne a augmenté sa présence à la frontière chinoise (Tibet occupé). Et l'on ne parle pas d'un petit déploiement mais de plus d'une centaine de tanks T 72, toute une brigade blindée, qui devrait être montée à une division après que le Pentagone ait informé les Indiens de ce que la Chine masse elle-même des troupes de son côté de la frontière.

A la suite de cela, de grands médias ont commencé à envisager sérieusement l'hypothèse d'un futur, sinon imminent, conflit armé entre Inde et Chine.

Nous avons aussi appris que l'armée chinoise avait fait plusieurs incursions en territoire indien au début du mois de juillet ; il a aussi également été question de "repérages" par hélicoptère.

L'Inde présente en effet plusieurs raisons d'être la première cible de la Chine, bien avant que celle-ci ne décide de s'en prendre à ses voisins en mer de Chine.

La première raison, je l'ai évoquée ci-dessus, vient du caractère imminent du dépassement démographique de la Chine par l'Inde, et dans les années qui suivront d'un dépassement économique ; cela crée un sentiment d'urgence, et l'on sait que l'émergence d'une nouvelle puissance face à une puissance installée est de nature à dégénérer en ce genre de conflit. La Chine, habituée à être, face aux USA, la puissance émergente, est pourtant déjà menacée par une Inde émergente qui constitue pour elle un défi prioritaire, et d'autant plus prioritaire qu'elle se trouve entre elle et ses fournisseurs d'hydrocarbures. C'est d'ailleurs pour cela que, depuis des années, la Chine s'efforce d'encercler l'Inde par terre et par mer.

Indechine

Ci-dessus, la Chine, avec en violet son "collier de perles" autour de l'Inde, son allié pakistanais et le "Corridor économique" (en noir) financé par la Chine pour avoir un accès direct à la Mer d'Arabie et aux hydrocarbures.

 

La deuxième raison est que dans la perspective de sa confrontation avec les Etats-Unis (à un terme de plus en plus court), la Chine peut considérer qu'elle doit au préalable se débarasser d'un rival puissant qui pourrait devenir allié des USA et la frapper dans le dos. C'est ce que représente l'Inde, dont les Etats-Unis cherchent à se rapprocher depuis des années. Dans cette optique, la Chine pourrait recherche un conflit localisé afin de modifier de fait le tracé des frontières à son avantage, en repoussant la frontière indienne au pied de l'Himalaya, et non sur sa crête, transformant ainsi la plus haute chaîne montagneuse du monde en grande muraille pour le flanc sud de la Chine, transformant ainsi l'Ouest de la Chine en forteresse. 

Indechine2Ci-dessus, en vert l'actuelle frontière sino-indienne. En rouge la nouvelle frontière que pourrait tenter d'obtenir la Chine par une guerre éclair, en s'emparant des provinces limitrophes de la Chine : l'Himachal Pradesh, l'Uttarakhand, le Sikkim et l'Arunachal Pradesh, qu'elle convoite depuis longtemps.

Enfin, l'Inde n'étant pas formellement alliée des Etats-Unis, la Chine pourrait s'en prendre à elle sans craindre une intervention immédiate américaine, et cela fait des Indiens la cible idéale d'un test militaire permettant de détourner l'attention de la population, par un engagement nationaliste, des difficultés économiques que rencontre le pays depuis un an.

 

La dernière raison pour laquelle je suis enclin à penser que les hostilités en Asie devraient démarrer par ce conflit entre Chine et Inde est plus "historionomique" et nous ramène au parallèle avec le Japon impérial.

L'Inde : la Chine de la Chine ?

Il faut en effet se souvenir que c'est du côté de la Chine que se trouvent les origines du volet Pacifique de la Seconde guerre mondiale.

Revenons un peu en arrière : en 1894-1895 se tint la première guerre sino-japonaise, par laquelle l'Empire du Japon, en pleine modernisation depuis le début de l'ère Meiji (1868) contraignit l'Empire de Chine, dont le développement économique était plus en retard, à lui céder plusieurs îles, dont Taïwan, et la suzeraineté sur la Corée. Le Japon fut cependant empêché par la pression occidentale et russe d'obtenir toutes les concessions territoriales qu'il souhaitait.

Ce n'est qu'à partir des années 1930, et spécifiquement de 1937, que l'expansionnisme japonais se déchaîna en Chine, avec à la clef un bilan humain de plus de 20 000 000 de morts. Comme chacun sait cette guerre, que les Japonais prévoyaient courte à l'origine, espérant placer des gouvernements vassaux sans avoir à occuper et administrer eux-mêmes des territoires aussi vastes, s'enlisa, dura huit ans et se termina par la défaite japonais dans la Seconde guerre mondiale.

Entretemps, l'invasion chinoise avait, pour une bonne part, provoqué l'embrasement de l'Asie. En effet, les agissements du Japon contre la Chine entraînaient une forte réprobation internationale, notamment des Etats-Unis, du Royaume-Uni et des Pays-Bas, présents dans la région par leurs colonies et possessions, qui instaurèrent un embargo général sur le pétrole et les matières premières afin de contraindre le Japon à cesser son agression et à négocier la fin du conflit. Refusant de se soumettre, le Japon préféra tenter sa chance dans l'agression générale, avec Pearl Harbor et l'attaque générale des possessions britanniques et néerlandaises en Asie, profitant de ce que les puissances européennes étaient paralysées par la guerre contre l'Allemagne et les succès germaniques.

 

La Chine, depuis l'instauration de la République populaire en 1949, suit une trajectoire similaire. La première guerre sino-indienne, en 1962, a permis à la Chine de faire reculer sa frontière, quoiqu'elle ait été bridée dans son avancée par la pression soviétique et américaine. A partir de cette date, elle a renforcé sa coopération avec le Pakistan, Etat créé en 1947 par détachement de l'Inde et qui, aujourd'hui, est pratiquement devenu un vassal de la Chine, tenant un peu le rôle de la Corée entre Chine et Japon jadis.

Aujourd'hui, le gouvernement chinois pourrait être tenté de reprendre une escalade militaire avec l'Inde pour les raisons et les buts invoqués ci-dessus, et sur le modèle de ce que fit le Japon, sans avoir forcément la maîtrise des événements, qui pourraient dégénérer : l'Inde comme la Chine sont des puissances nucléaires, ainsi que le Pakistan. Nul ne sait jusqu'où pourrait aller un conflit, surtout si les Chinois sont prêts à recourir à la même brutalité que les Japonais jadis contre eux.

En tous les cas, il susciterait une forte réprobation internationale, en particulier des Etats-Unis qui ne manqueraient sans doute pas de soutenir l'Inde. Des sanctions économiques seraient à prévoir, qui pourraient achever d'ébranler l'économie chinoise et pousser les dirigeants chinois à des aventures en mer de Chine, développement d'autant plus probable si dans le même temps la Russie de Poutine pousse ses pions en Europe et occupe l'attention de l'OTAN. On serait alors dans un schéma de guerre mondiale tout à fait similaire à celle de 1940, et que j'ai déjà évoqué sur ce blog.

Pour l'instant, suivant les mêmes pratiques que la Russie de Poutine, la Chine de Xi joue l'hypocrisie. Et, toutes deux ensemble, les forces de l'Axe de notre temps se préparent.

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25 juillet 2016

Erdogan : Vers un revirement à l'italienne ?

Depuis un mois, il s'est passé énormément de choses du côté de la Turquie d'Erdogan. D'abord ces excuses concernant le Su 24 russe abattu en novembre 2015, et il y a dix jours ce putsch manqué et la purge généralisée qui lui a succédé et est toujours en cours ; le tout sur fond de négociation toujours difficiles avec l'UE au sujet de l'éventuel avenir européen de la Turquie, qui après avoir eu un espoir d'accélération lors de la négociation sur la crise des migrants a vu un retour à la prudence européenne. A cela il faut ajouter que les relations turco-américaines se détériorent régulièrement depuis plusieurs mois en raison de l'alliance des Etats-Unis avec les Kurdes pour lutter contre l'Etat islamique.

Tout ceci, et quelques récents éléments sur lesquels je devrai revenir, me conduisent nécessairement à revoir mes prévisions dans une certaine mesure.

En effet, mes lecteurs réguliers se souviendront que j'avais envisagé il y a quelques mois que la Turquie puisse être la "Pologne de Poutine", c'est-à-dire sa première proie "facile" comme la Pologne le fut pour Hitler. J'avais noté que Poutine pourrait en effet chercher à déstabiliser le régime en excitant le PKK, en renouant avec la tradition soviétique de financement et d'armement de ce groupe terroriste, et en jouant les pompiers pyromanes dans le Caucase. Et une fois le pays en proie au désordre Poutine serait débarassé du pilier sud de l'Otan et la menace de tenaille qu'il représenterait en cas d'invasion russe de l'Europe de l'Est ; dans le pire des cas, Poutine pourrait même vouloir démembrer la Turquie et réaliser le vieux rêve russe de reprendre Istanbul et de s'emparer des détroits du Bosphore et des Dardanelles.

Les récents événements me conduisent, disais-je, à revoir mes prévisions. En effet, le retournement d'Erdogan, par sa rapidité, son ampleur et la réponse russe qui y a été apportée, me laisse penser que c'est un autre schéma historique que le schéma polonais qui risque de se réaliser; et ce schéma, c'est celui de l'Italie fasciste.

Et je dois ici faire un mea culpa. En effet, mon ami Julien Lalanne, dont j'ai déjà eu l'occasion de signaler qu'il utilisait souvent mes propres concepts historionomiques mieux que moi, m'avait suggéré, en décembre dernier, l'idée qu'Erdogan puisse être le Mussolini de Poutine, au sein d'un nouvel Axe Ankara-Moscou. J'avais écarté cette thèse au profit du parallèle avec la Pologne, et je pense aujourd'hui que j'ai eu tord et qu'il a été très clairvoyant.

Au risque de me répéter, essayant d'avoir, même si c'est difficile pour une discipline nouvelle dans laquelle la méthode se construit pas à pas en même temps qu'elle s'appliquer, j'essaye de conserver toujours une attitude scientifique, ce qui implique de reconnaître les erreurs d'appréciation aussitôt qu'elles apparaissent et de tenter de les analyser au mieux. En cela je ne crois pas que reconnaître une erreur de diagnostic affaiblit ma démarche : je ne me considère pas comme un diseur de bonne aventure dont l'intérêt du discours serait aboli au premier faux pronostic - d'autant que ceux qui auront lu mon dernier livre se souviendront que j'explique que les prévisions précises sont difficiles à faire. En l'occurrence, l'agression de Poutine contre l'Europe est toujours aussi certaine ; le rôle et le sort de la Turquie dans les événements à venir sont plus accessoires et donc plus difficiles à cerner.

J'en reviens donc à mon sujet et vais tenter d'exposer rapidement pourquoi je dis que la Turquie d'Erdogan pourrait bien plutôt suivre la trajectoire de l'Italie fasciste.

Nous sommes en 1934. Hitler, au pouvoir depuis quelques mois, essaie de mener à bien son projet prioritaire : la réunion pangermanique de l'Autriche à l'Allemagne, l'Anschluss. Le putsch nazi échoue mais entraîne la mort du chancelier Dolfuss, dictateur de l'Autriche et allié de Mussolini. Ce dernier, ulcéré - rappelons que le dictateur fasciste méprisait Hitler et s'inquiétait de voir la frontière allemande s'avancer jusqu'à l'Italie - envoie quatre divisions sur le col du Brenner, à la frontière austro-italienne, menaçant d'envahir l'Autriche si Hitler tente de pousser plus avant. Mussolini va jusqu'à se rendre à Vienne, où il déclare avec animosité le 6 septembre 1934 : "Trente siècles d'histoire nous permettent de contempler avec une méprisante pitié les doctrines d'outre-Alpes, soutenues par les descendants des hommes qui ne savaient pas écrire lorsque Rome avait César, Virgile et Auguste".

Hitler, dépité, recule. Il faut donc bien se souvenir que, si les deux dictateurs italien et allemand sont restés dans les mémoires comme les frères du fascisme européen, plongés ensemble dans l'agression de 1940, il y eut toujours de la défiance, spécialement du côté de Mussolini, et l'alliance était loin d'être évidente quelques années plus tôt.

En réalité Mussolini, héritier de la méfiance italienne envers les Germains, chercha dans la première moitié des années 1930 à se concilier les démocraties, prêt à s'allier avec elles contre Hitler, suivant le positionnement de l'Italie à la fin de la Grande guerre.

Ces tentatives diplomatiques échouèrent tant du fait de la répulsion des démocraties contre le fascisme mussolinien que du fait de l'expédition italienne en éthiopie, agression qui mit Mussolini au ban de la communauté internationale en 1936, de même que son soutien armé à Franco, au côté d'Hitler.

Mussolini, qui croyait à l'importance de la force, finit donc par se ranger du côté d'Hitler, en dépit de ses réticences initiales, car l'Allemand s'imposait à l'Europe. Mussolini accepta donc l'Anschluss, puis rejoignit l'Allemagne et le Japon dans le Pacte d'Acier en 1939. Ce basculement eut un effet stratégique très important, puisque l'alliance de revers russe n'existait plus à partir du pacte germano-soviétique, et que la flotte italienne représentait une menace importante en Méditerrannée. L'Allemagne d'Hitler était sécurisée à l'Est et au Sud, et pouvait lutter plus sereinement contre la France et l'Angleterre, sur un seul front initial. Les choses auraient été beaucoup plus compliquées pour lui si Mussolini était resté dans le camp des démocraties.

 

Le récent revirement de Recep Tayip Erdogan face à Poutine dessine un schéma très similaire.

D'abord, Erdogan se comporte effectivement d'une manière qui vicie la démocratie en Turquie depuis un moment, ce qui apparaît clairement dans la dégringolade ces dernières années du pays au classement de la liberté de la presse. On a aussi parlé beaucoup du "néo-ottomanisme" d'Erdogan, qui rêve de restaurer au moins partiellement l'ancien Empire turc, de la même manière que Mussolini rêvait d'Empire romain. En outre on connaît la proximité idéologique d'Erdogan avec les Frères musulmans, dont l'idéologie représente la version islamique du fascisme (un sujet que j'ai déjà un peu commencé à traiter ici mais qu'il faudra que j'approfondisse).

Avec l'annexion de la Crimée et le risque de nouvelles persécutions contre les Tatares ethniquement proches des Turcs ont jeté un premier coup de froid sur les relations turco-russes, mais le déploiement de forces russes en Syrie et le bombardement des turkmènes hostiles à Assad au voisinage de la frontière turque ont achevé d'exaspérer Erdogan, qui a fait abattre un avion russe pour tenter de donner un coup d'arrêt à l'expansionnisme russe dans la région.

Puis la situation a évolué. D'abord, la Turquie d'Erdogan s'est sentie méprisée par les institutions internationales, l'ONU exigeant qu'elle laisse entrer les réfugiés syriens, l'UE lui demandant de ne pas les laisser sortir. Il y a eu, certes, l'accord migratoire, mais aussi des manoeuvres occidentales laissant miroiter une nouvelle fois l'adhésion à l'UE. Ensuite, depuis des mois, l'alliance de la Coalition anti-Etat islamique avec les Kurdes, y compris les factions proches du PKK ennemi du gouvernement turc, est vécu comme une humiliante trahison par un Erdogan s'interrogeant dès lors sur la signification de son appartenance à l'OTAN.

La Turquie d'Erdogan a été également humiliée lors de la guerre arméno-azérie de début mai 2016, ayant été complètement écartée de la résolution du conflit au profit d'une Russie qui s'est posée en suzerain du Caucase et a su imposer sa solution tant à son vassal arménien qu'à l'allié indéfectible de la Turquie qu'est l'Azerbaïdjan. Si le conflit n'est pas allé aussi loin que je l'avais supposé (j'avais envisagé une invasion russe de l'Azerbaïdjan pour humilier Erdogan) l'effet a bien été une reprise en main russe du Caucase à la grande humiliation de la Turquie. Poutine n'a pas eu besoin d'aller plus loin.

Isolé,  constatant l'incapacité de l'OTAN à bloquer les actions de Poutine tant dans le Caucase qu'en Syrie, autant que l'incompatibilité des ambitions ottomanes avec les préoccupations des Occidentaux, Erdogan semble donc se préparer à un renversement d'alliance, en direction de la Russie. Et ce renversement paraît d'autant plus probable que les signaux en son sens ne viennent pas que de Turquie, mais aussi de Russie.

Pour Poutine, ce nouveau scénario est excellent : il peut espérer se débarasser du pilier sud de l'OTAN de manière plus complète, moins coûteuse et plus facile que s'il avait fallu poursuivre la stratégie de la tension et de la déstabilisation de la Turquie.

Aussi, le jour-même où avait lieu le coup d'Etat, Alexandre Douguine, le propagandiste en chef de Poutine, était-il à Ankara pour donner une conférence au cours de laquelle il déclarait : "la Turquie et la Russie ont le même ennemi : le premier de tous est l'hégémonie américaine et le terrorisme islamique radical, son instrument".

Les organes de propagande de Moscou, dans les jours suivant le putsch, suggéraient une culpabilité américaine dans le putsch.

Quoi qu'il en soit, le putsch a encore envenimé les relations entre les Etats-Unis et la Turquie.

John Kerry a même suggéré que la question de l'appartenance à l'OTAN de la Turquie aller se poser.

Les Turcs, de leur côté, profitent du putsch pour tenter de resserrer leurs liens avec la Russie : ils accusent maintenant les putschistes d'avoir été responsables de la destruction du Su 24 russe à l'origine de la brouille entre Russie et Turquie. Ce qui est abondamment repris par la propagande russe.

Enfin et non le moindre, l'on a appris il y a quelques jours par Zaman France que depuis le début de la purge, les officiers arrêtés ou limogés, plutôt pro-OTAN, sont tous remplacés par des "eurasiatiques", partisans de l'alliance avec la Russie, la Chine et l'Iran, contre l'Amérique.

Il est prévu que Poutine et Erdogan se rencontreront dès ce début août.

Les indices sont donc nombreux d'un "revirement à l'italienne", une trajectoire pour la Turquie d'Erdogan face à la Russie semblable à celle de l'Italie fasciste face à l'Allemagne nazie. Et, naturellement, ils sont inquiétants. Car le but essentiel de Poutine, la disparition de ce pilier sud de l'OTAN capable d'ouvrir les détroits de la Mer Noire aux alliés et un second front dans le Caucase et en Crimée dans le cas d'une invasion russe de l'Europe de l'Est sera accomplie plus totalement encore par un tel renversement d'alliance que par une déstabilisation du pays.

Ce scénario italien, donc, pourrait bien être encore pire que le scénario polonais que j'avais d'abord envisagé.

 

Quoiqu'il en soit, scénario polonais ou italien, Poutine profite désormais d'une Turquie affaiblie , et pour laquelle la solidarité otanienne est compromise. Ce ne sont pas de bonnes nouvelles pour l'Europe.

Poutinerdogan

 

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17 juillet 2016

Aide-mémoire sur le problème du terrorisme islamiste

Comme tout le monde, j'ai naturellement été très choqué de l'attentat qui a frappé  la ville Nice, aussi odieux que meurtrier. Et comme n'importe quel auteur de blog j'imagine, sans prétention aucune mais simplement en songeant à ma propre expérience en tant que lecteur d'autres blogs, que mes lecteurs habituels auront peut-être l'idée de venir ici avec l'envie de savoir "ce qu'en pense l'auteur".

A vrai dire, je n'ai rien de plus à dire que je n'ai déjà dit à l'occasion des précédents sinistres événements, ou lors de certaines de mes réflexions. Sur ce douloureux problème du terrorisme islamiste, je renverrai donc seulement à quelques anciens billets, afin de redonner les quelques clefs de compréhension, et d'appréhension de l'avenir, que j'ai essayé de fournir par le passé.

D'abord, il y a le fait que ce n'est pas la première fois que nous sommes frappés le 14 juillet. C'était déjà le cas l'an dernier, lors d'une tentative qui a été plutôt étouffée : l'affaire de Berre-l'Etang, dont on nous a dernièrement expliqué de manière confuse qu'elle n'était pas liée au terrorisme, quoique l'individu interpellé fut en possession de dizaines de kilos d'explosifs.

Ensuite, je rappellerai ma conviction profonde qui est que, contrairement à la théorie du "blowback", le terrorisme islamiste n'est pas un effet de l'action occidentale, ce que j'expliquais ici : http://www.historionomie.com/archives/2015/09/09/32601643.html

Il existe par lui-même comme dégénerescence moderne de l'islam non réductible à un "retour aux sources", ainsi que je l'exposais là : http://www.historionomie.com/archives/2015/11/17/32885840.html

Si j'explique pourquoi la position "cela n'a rien à voir avec l'islam" est compréhensible du point de vue des musulmans modérés, j'ai aussi dit pourquoi, selon moi, il faut pour autant que ceux-ci aient conscience des liens de l'islamisme avec l'islam : http://www.historionomie.com/archives/2014/10/08/30729337.html

Inversement, j'ai expliqué ici en quoi la désignation de l'islam comme mal absolu tape à côté du problème, grâce au parallèle avec le judaïsme antique : http://www.historionomie.com/archives/2015/07/17/32372122.html

J'ai depuis longtemps expliqué pourquoi le monde ne sera pas englouti par l'islam radical : http://www.historionomie.com/archives/2014/09/30/30683736.html

Et dans mon dernier livre j'ai même tenté d'exposer comment l'islam évoluera dans le futur : http://www.historionomie.com/archives/2016/03/11/33427470.html

 

Pour finir, cependant, je dois rappeler que les attentats ont un effet profond qui ne disparaît pas, et présentent un effet cumulatif qui pourrait devenir très dangereux dans nos sociétés : http://www.historionomie.com/archives/2015/09/02/32570648.html

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27 juin 2016

Brexit, Référendum de 2005 et démocratie : mythe et limites

Avec le vote du Brexit la semaine dernière et les différents remous qu'il soulève, qu'il s'agisse du président de Goldman Sachs et ancien commissaire européen Peter Sutherland appelant à "contourner" le referendum, la controverse sur la pétition demandant un nouveau vote ou encore celles sur l'âge des votants (cf. tableau ci-dessous), commence à se poser la question de la mise en oeuvre du Brexit, et du "risque" de voir ignoré un résultat démocratique. 

Ceux qui ont voté le plus massivement "Brexit" seront ceux qui auront le moins longtemps à subir le résultat de ce vote, selon YouGov. Par corrollaire, l'on peut juger que dans une quinzaine d'années, du fait du décès de la population la plus massivement pro-brexit, la population britannique sera à nouveau pro-UE... mais en sera privée.

Aussi, naturellement, voit-on ressurgir chez nous, en France, la légende noire du référendum de 2005 sur la Constitution européenne, selon laquelle nos élites se seraient "assises" sur le résultat du référendum, et ainsi ignoré la volonté du peuple. La suite de l'argumentaire se déroule facilement sur cette prémisse :  puisque les élites françaises et européennes ignorent les résultats des votes ou font "revoter" jusqu'à ce que les gens votent dans le sens qu'ils veulent, alors nous sommes dans une dictature, une tyrannie, etc... (et d'aucuns poursuivent ce raisonnement pour arriver à la conclusion que, par exemple, la Russie de Poutine est au moins aussi démocratique que les pays de l'Union européenne...)

 

Or, la prémisse de ce raisonnement est fausse, et par conséquent c'est tout le raisonnement qui l'est. En effet, dire que le vote de 2005 a été "ignoré" est au mieux un simplisme, au pire un mensonge (par omission ou non, selon les individus).

Certes, fin 2007, la France de Nicolas Sarkozy a ratifié le traité de Lisbonne, qui entérinait une bonne partie des dispositions proposées au referendum de 2005, et rejetées à cette occasion. Mais pour autant, on ne peut pas parler de démocratie bafouée. 

En effet, voici un extrait du programme présidentiel de Nicolas Sarkozy de 2007 :

 

 Vous voyez dans l'encadré rouge le projet européen de Nicolas Sarkozy. Le principe du traité de Lisbonne est clairement mentionné, ainsi que l'intention de revenir sur la décision référendaire.

Or Sarkozy a été largement élu en 2007 avec 18 983 138 voix, quand le référendum de 2005 avait donné au "Non" 15 449 508 voix.

C'est-à-dire que l'élection de Sarkozy peut être considéré comme anéantissant le résultat du référendum sur deux plans :

- tant pour des raisons de chronologie

- que de nombre de voix (3 500 000 de plus pour Sarkozy en 2007 que pour le "Non" en 2005).

Cela veut dire que le Traité de Lisbonne peut être considéré comme validé par une légitimité démocratique supérieure à celle du vote 2005.

A quoi il aut ajouter que l'élection de Sarkozy fut appuyée en outre par celle de la majorité présidentielle élue le mois suivant  avec 11 859 658 voix au premier tour et 10 134 914 voix au deuxième tour ; un score certes inférieur au score référendaire, mais qui étaye la décision populaire du mois précédent. 

 

La première conclusion de tout ceci est que le caractère "antidémocratique" de la ratification du traité de Lisbonne est inexistant. Ceux qui utilisent cet argument pour dénoncer les élites européennes et françaises mentent - il y a bien d'autres arguments valides, mais pas celui-ci. Il n'y a eu aucune ignorance d'un vote populaire, il y a simplement eu des votes contradictoires.

 

Et j'en arrive à mon deuxième point, le plus important : la naissance de ce genre de mythe est précisément due à un flou institutionnel sur la décision démocratique.

En effet, j'ai souligné que l'élection de Sarkozy était postérieure au vote du referendum et avait remporté plus de voix.

Cependant on pourrait, légitimement, souligner que d'autres facteurs doivent entrer en compte : une élection générale peut-elle aller contre le résultat d'une consultation spécifique ? Comment se hiérarchisent démocratie directe et démocratie représentative ? Se hiérarchisent-elles ? Là-dessus, rien n'est dit nulle part. Et ce n'est pas sans poser de gros problèmes.

Des problèmes au sujet desquels, après les Français, c'est au tour des Anglais de se disputer. Cet article résume bien le champ de ruines que risque de laisser derrière elle la consultation sur le Brexit.  En bref, politiquement le blocage dans la mise en oeuvre de la sortie de l'UE risque bien de rendre nécessaire la tenue d'élections générales, le Parlement étant actuellement pro-Bremain, et il n'est certainement pas dit que ces élections générales ne porteraient pas à nouveau à la Chambre une majorité pro-Bremain. 

Et alors quoi ? Cette nouvelle majorité, qui montrerait une volonté démocratique de demeurer dans l'UE, devrait conduire le Brexit au nom d'une consultation référendaire ne la liant nullement d'un point de vue constitutionnel ? (Rappelons que l'Angleterre n'a pas de constitution écrite). 

On se retrouverait, au contraire, dans un scénario correspondant à 2005-2007 en France. Mais alors, comme chez nous, les populistes s'agiteraient en criant au déni de démocratie. Alors que l'on serait en fait dans une situation de démocratie contre démocratie, d'indécision démocratique, car c'est de cela qu'il s'agit. 

 

Faut-il alors se contenter de hurler tous azimuts au déni de démocratie, ou se lamenter de ce que l'on pense à faire revoter - ce qui arrivera de toute façon un jour, puisque toute démocratie tient des élections générales régulières, et que des élections générales sont l'occasion de remettre tous les sujets sur la table ? ceux qui s'offusquent de la possibilité de "revoter" au nom de la démocratie ont simultanément une position anti-démocratique, laquelle n'est pas malveillante mais résulte précisément du caractère contradictoire de ce genre de situation. 

Ne faudrait-il pas, au contraire, se décider à aller à la racine du problème et poser enfin les questions constitutionnelles qui s'imposent : quelle est la force du referendum par rapport à une élection générale, qu'est-ce qui l'emporte ? Un referendum a-t-il une date de péremption ? Cette date arrive-t-elle dès les élections générales suivantes ?

Et si le referendum n'a pas de date de péremption, est-il un instrument pertinent pour traiter  certaines questions qui nécessitent une réponse plus complexe que "oui" ou "non" ? Peut-on vraiment, par une réponse unique, ponctuelle, non réitérée, mettre fin à un processus politique conduit par les représentants démocratiquement élus durant un demi-siècle ?

Lorsque l'on songe qu'en droit français - j'ignore le droit anglais là-dessus - une phase (si brève et symbolique soit-elle la plupart du temps) de conciliation est nécessaire avant de pouvoir lancer une procédure de divorce, qui ne concerne que deux personnes et parfois pour un lien juridique vieux de seulement quelques mois, peut-on vraiment croire qu'il doit, et même peut, être plus simple pour un pays de quitter un processus confédéral vieux de soixante ans ? ne doit-on pas considérer que le peuple, au minimum, devrait exprimer deux fois son avis avec un laps de temps entre les deux ?

Il n'est même pas nécessaire de faire deux consultations pour cela. 

En effet, la pratique semble démontrer que c'est bien l'élection générale qui a le dessus, puisqu'elle vise à élire les gens censés mettre en oeuvre la volonté populaire, et non répondre à une question théorique qu'il s'agit ensuite de mettre en oeuvre.

Ainsi, si vous votez une décision théorique puis ne votez pas les moyens de la mettre en oeuvre, la décision doit être considérée comme annulée - ce n'était qu'une velléité.

Inversement, lorsqu'après qu'une décision théorique a été prise, la décision pratique de la mettre en oeuvre est prise, le résultat est incontestable, à la fois réfléchi et déterminé.

 

Ainsi donc si je devais proposer une solution à ce problème démocratique, il me semble que la voie de la sagesse serait de prévoir systématiquement une élection générale après la décision théorique, dans le cas où celle-ci est contraire aux voeux du gouvernement représentatif en place. En cas d'élection du camp vainqueur du referendum, la décision serait bien mise en oeuvre, la volonté démocratique étant confirmée ; elle serait alors incontestable. 

Dans le cas contraire, elle serait annulée. Là encore, ce serait incontestable.

Mais pour que tout ceci soit incontestable, il faudrait que ce soit prévu à l'avance. 

Cela me semble un processus à la fois logique et empirique, et pas un bricolage institutionnel ad hoc pour obtenir un résultat prédéfini. Mais tant que le débat se limitera bêtement à savoir s'il faut revoter ou pas cette question précise, on avancera pas et cela n'empêchera pas le problème de se représenter : il y aura toujours un flou comme en 2005 et aujourd'hui,et ce genre de situation met en danger la démocratie en l'établissant comme pseudo-négation d'elle-même, ce qui donne du grain à moudre aux populistes et fragilise les institutions.

 

 

19 juin 2016

Questions historionomiques 8 : Poutine : vers une invasion de l'Europe ?

Vous trouverez ci-dessous trois documents distincts et complémentaires : ma vidéo avec Sébastien Letocart, l'article cité dans la vidéo traitant de l'état comparé de l'armée allemande et des armées alliées en 1940, et enfin l'entretien que Sébastien a réalisé avec Aldo-Michel Mungo, également évoqué dans la vidéo.

Dans cette dernière vidéo consacrée à Vladimir Poutine et à la Russie, il est question de l'actuel face-à-face OTAN/Russie, de la stratégie de Vladimir Poutine, des interrogation sur la cohésion de l'OTAN en cas de crise majeure, spécifiquement une attaque militaire de la Russie poutinienne en direction de l'Allemagne.

Article "Que valait la Wermacht en 1940  ? "

Entretien d'Aldo-Michel Mungo avec Sébastien Letocart :

La mise en pratique de la doctrine du continent eurasiatique dominant le monde selon Alexandre Douguine, soit le projet territorial et politique supposé de Vladimir Poutine, est-elle militairement réaliste en considérant les forces en présence ?

La Russie mettant la main sur l’Allemagne entière est un scénario qui fut envisagé par le Général Robert Close (Commandant adjoint au Collège de défense de l'OTAN à Rome) en 1976 lorsqu’il devient commandant de la 16e Division blindée. Une thèse développée dans un livre qui lui a assuré une notoriété internationale : L'Europe sans défense ? Le Général Close dresse dans cet ouvrage le relevé détaillé de la situation alarmante de la défense militaire de l'Europe. L'ouvrage a créé un séisme au sein de l'OTAN. Et provoqué la colère des milieux de gauche : l’armée soviétique et ses alliés du Pacte de Varsovie pouvaient en effet se mettre en marche au matin du jeudi de l’Ascension, et de son long Week End de quatre jours, passer le rideau de fer par « surprise », traverser les plaines d’Allemagne et se retrouver au bord du Rhin deux ou trois jours plus tard sans que l’OTAN ne puisse réagir, la population et les militaires, tous pris au dépourvu, étant partis en vacances.

Cependant, si nous considérons la situation actuelle, de toute son histoire, depuis Pierre le Grand, la Russie n’a jamais été aussi éloignée du Rhin. Il y a en effet une sorte de « mouvement de balancier historique» récurrent entre la Russie et l’Allemagne, la Russie s’approchant tour à tour de l’Atlantique ou s’en éloignant.

En vérité, le scénario du Général Close ne fait plus sens en 2016…

La Russie n’avait jamais été aussi proche de l’Atlantique qu’en 1945 et jusqu’à la chute du Mur de Berlin en 1989. En effet, à cette époque, l’armée soviétique se trouvait postée à peine à 500km de Strasbourg. Aujourd’hui, elle est 1000km plus loin en ce qui concerne l’enclave de Kaliningrad, et même à 2500km de la Cathédrale pour l’écrasante majorité de ses troupes et de son aviation, soit la nécessité pour les chars russes, en cas d’offensive, de devoir traverser la Biélorussie et la Pologne ou bien l’Ukraine, la Hongrie et la Tchéquie. Ce qui signifie 2000km à combattre contre les troupes locales entraînées aux standards OTAN avant d’affronter la première armée du continent, la Bundeswehr, le tout sous le feu de plus de 3000 avions de combats de l’OTAN, alors que la Russie en possède à peine 1500 appuyés par une vingtaine d’awacs et une vingtaine de ravitailleurs, un nombre totalement insuffisant pour contrôler l’espace aérien européen ; condition sine qua non pour gagner une guerre terrestre. Une traversée des plaines centrales européennes qui ne se ferait donc pas sans heurts, c’est le moins qu’on puisse dire, la Pologne – ainsi que la Tchéquie – étant deux pays vaillants et bien armés1.

Les blindés russes

Dans les années 70, les chars d’assaut soviétiques étaient au moins égaux à ceux des pays d’Europe de l’ouest. Ce n’est plus du tout le cas actuellement. L’essentiel du matériel russe est désormais vétuste. Leur dernier modèle, le T-14, montré lors du défilé en 2015 sur la Place Rouge, est unique en ce sens qu’il en est au stade du prototype – donc pas encore en production ni véritablement opérationnel avant plusieurs années - et qu’il est même tombé en panne la veille du défilé… Il sera alors seulement une sorte d’équivalent des chars occidentaux comme l’Abrams (USA), le Leclerc (France), le Léopard 2 (Allemagne) ou le Chieftain anglais qui, eux, sont des chars notamment capables de tirer tout en roulant, ce qui n’est pas le cas des chars russes conventionnels – les T-72, T-80 et T-90 – ceux-ci étant contraints de marquer l’arrêt pour pouvoir tirer et donc devenir une cible immobile! Sur le plan des blindés, la Russie n’est donc pas du tout de taille à rivaliser avec les forces de l’OTAN, d’autant qu’elle a commencé à retirer du service les T-72 et T-80 obsolètes pour ne garder que les T-90 au nombre incertain de 500 machines opérationnelles face aux plus de 1000 blindés occidentaux modernes en service sur le sol européen, en attendant l’hypothétique mise en service du T-14…

L’aviation russe

Au niveau aérien, le nouvel appareil russe, le Soukhoï PAK-FA T-50, lui aussi à l’état de prototype, sorte d’équivalent du F-22 américain – avion US en service depuis près de 10 ans – sera éventuellement en service dans les cinq prochaines années, selon les dires du chef du département de l’armée de l’air russe. Étant donné l’état actuel des finances, ils ne pourront en commander que… 55 à l’horizon 2020! Par comparaison, les USA possèdent 180 F-22. L’essentiel des forces aériennes russes reposent sur des MiG-29 Fulcrum et des Su-27 Flanker (et dérivés) auxquels s’ajoutent les vieux MiG-31, Su-24 et Su-25, des avions qui ont été mis en service dans les années ’70 et ‘80. Ce sont ces avions que nous avons pu voir intervenir en Syrie, et c’est ainsi que les russes nous ont montré leur considérable et persistant retard technologique. Pas une seule bombe guidée ne semble avoir été tirée… À l’exception de deux Kab-1500 guidées au laser (bombes de 1500kg) contre des objectifs durcis du Califat, larguées par un Su-34 Fullback. Les russes ont utilisé des bombes dites « lisses » pour atteindre les objectifs au sol et c’est normal : en dehors de quelques missiles air-sol à guidage électro-optique ils n’ont commencé à développer des bombes guidées au laser que pour les chasseurs de génération 4+ et 4++ dont ils ne possèdent qu’une centaine d’exemplaires actuellement. Quant aux armements guidés par GPS ceux-ci sont dépendant du système Glonass (GPS russe) particulièrement défaillant ce qui explique également l’absence des drones. De plus, ces avions russes des années ’70 et ’80 sont en acier et non en fibres de carbone comme les avions de l’OTAN de la même époque! Conséquence : ils sont particulièrement lourds à manœuvrer, consomment énormément de kérosène et sont facilement détectables par les systèmes anti-aériens.

Dans la conception et la vision russe de la guerre aérienne, le pilote du bombardier a un rôle secondaire. C’est un officier au sol (ou dans un avion de commandement aéroporté) qui, à partir d’un poste opérationnel, décide du tir, du largage des bombes. Le pilote ne prend pas d’initiatives personnelles contrairement aux pilotes de l’OTAN. Il s’agit d’un mode opératoire très ancien de l’armée russe qui na jamais changé. Dès lors, l’utilisation des nouvelles technologies de l’armement dit « intelligent » est plus compliquée de par leur philosophie militaire restée inerte et qui la rend, en quelque sorte, victime d’elle-même. C’est là une constante dans l’histoire de l’aviation russe.

Aviation russe versus aviation israélienne en 1967

Pourquoi, par exemple, les israéliens sont-ils parvenus en 1967 à éliminer toutes les forces aériennes arabes en 48 heures qui, numériquement, étaient pourtant largement supérieures ? Les israéliens avaient constatés durant les escarmouches qui ont précédé ce conflit de 1967, que les pilotes égyptiens et syriens, contre lesquels ils se battaient au niveau des lignes de frontières, avaient un comportement absurde à certains moments. En effet, ceux-ci quittaient le combat et cherchaient refuge en l’air dans des nuages inexistants au Moyen-Orient. La doctrine soviétique consistait à se cacher dès qu’il y avait un quelconque risque de perdre le combat puis ensuite revenir. Mais sans nuages, très rares dans cette région du monde, cette technique, bien évidemment, n’était d’aucune utilité… Il s’agissait là d’un manque total d’adaptabilité au terrain. C’est ainsi que les russes avaient formé les pilotes égyptiens et syriens, les israéliens ayant très vite compris ont ainsi décimé l’aviation arabe avec beaucoup de facilité.

Attaques à la roquette

Les premières attaques russes en Syrie furent des attaques à la roquette par avion (air – sol), ce que les français utilisaient fort bien en Algérie ou les américains durant la guerre du Vietnam, donc une technique totalement obsolète, pour ne pas dire anachronique…

ASMP

À l’époque du Général Close, en 1976, avec sa théorie de poussée de l’armée soviétique en 48 heures vers le Rhin, l’armée française n’avait pas de missiles tactiques nucléaires, pas d’ASMP – air-sol moyenne portée – portés par avion. La doctrine d’emploi en est très simple : si les forces russes menacent les frontières nationales d’un ou plusieurs pays (ce qui serait le cas dans le cadre d’une offensive terrestre russe en Europe centrale), deux avions (Mirage 2000N ou Rafale) équipés chacun d’un ASMP vitrifient la concentration de chars russe à titre d’ultime avertissement avant un tir anti-cités.

Les américains disposent eux des bombes nucléaires tactiques B61 dont une centaine sont prépositionnées en Europe (en Allemagne, Italie, Pays-Bas, Belgique et Turquie) certains escadrons aériens des pays hôtes sont qualifiés pour tirer cet armement mais sous contrôle étatsunien, et donc du seul feu vert de l’hôte de la Maison Blanche. Ces bombes sont en cours de modernisation pour pouvoir à l’instar de l’ASMP être tirée à moyenne distance de l’objectif.

C’est dire qu’en cas d’attaque massive sur l’Europe, si les USA hésitent, la France, elle, n’hésitera pas. Concernant cette « mesure d’avertissement » par ASMP, comme les bombes nucléaires B61 (stockées en partie dans le Limbourg belge à Kleine Brogel), ce sont des armes tactiques de théâtre d'opération, c'est-à-dire qu'elles servent sur le champ de bataille. Ce ne sont donc pas des armes qu'on largue avant que l'adversaire ne passe à l'attaque…

Force nucléaire

La principale et véritable modernisation militaire à laquelle Poutine a procédé concerne essentiellement son matériel nucléaire, car quand on n’entretient pas et ne modernise pas ce type de matériel, il devient totalement obsolète. Les principales dépenses de Poutine ont donc concerné les forces nucléaires terrestres. Terrestre ? En effet, il existe trois composantes dans la force stratégique nucléaire russe (contrairement à la française, qui en compte deux) :

  1. Les missiles intercontinentaux qui sont essentiellement lancés à partir de trains, donc de sites mobiles (donc terrestre).

  2. La force nucléaire océanique, et là les sous-marins russes représentent aujourd’hui entre 10 et 15% de ce qu’ils étaient au temps de l’URSS (période Brejnev). Nombre de sous-marins ont été mis hors service et rouillent actuellement dans les ports de l’Arctique. Il semble que la Russie possède actuellement six de ces SNLE opérationnels au lieu de 67 en 1984 (La France en possède 4 depuis 30 ans)

  3. La force nucléaire aérienne, les bombardiers qui transportent des missiles nucléaires stratégiques sont aujourd’hui au nombre d’une quarantaine, ceux-ci devant faire toutes les missions sur l’ensemble de l’hémisphère nord. Insistons sur le fait qu’un avion faisant une mission de 8 ou 10 heures ne peut faire de mission le lendemain. D’après les estimations, il devrait rester 16 Tu-160 Blackjack en service opérationnel, ce qui signifie qu’il y a à disposition au maximum 8 avions pouvant réaliser des missions en même temps. Le reste des bombardiers stratégiques capables d’emporter l’armement nucléaire stratégique sont des Tu-95 Bear et des Tu-22 Backfire. A titre de comparaison les USA possèdent 70 B-52H (20 en réserve) Stratofortress, 96 B-1B Lancer et 20 B-2A Spirit soit 206 bombardiers stratégiques contre une quarantaine. En 2013, le taux de disponibilité des bombardiers américains était le suivant, 75 % pour le B-52, 58 % pour le B-1B et 46,8 % pour le B-2

 

L’OTAN pourrait-il se « déballonner » face à Poutine?

Ce qui a surtout permit à Hitler de gagner en 1939-1941, ce fut la rapidité de sa « Blitzkrieg » et la masse de troupes au sol. Mais il faut savoir cependant que lorsque la capitulation française eu lieu il ne restait pas pour plus de 48 heures de fuel disponible pour les chars allemands ! Les chars français étaient pourtant techniquement nettement supérieurs aux chars allemands, ce qui n’a pas empêché la victoire nazie. Du côté français et anglais, il y avait eu, avant l’attaque allemande, beaucoup d’arrogance et de certitudes aveugles.

Aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Les USA et l’UE ne sont nullement naïfs ou aveugles concernant Poutine. Ce dernier, de plus, n’a clairement pas les moyens militaires pour enfoncer l’OTAN, tout simplement à cause de notre supériorité technologique et opérationnelle.

Pour envahir la Pologne puis l'Allemagne, tout en se défendant sur leurs côtés contre les hongrois et les tchèques, les russes devraient déplacer et stationner en Biélorussie et à Kaliningrad les deux tiers de toutes leurs forces terrestres et aériennes (+ doubler leur flotte de la Baltique) ce qui prendrait au moins deux mois, se ferait sous la surveillance satellitaire, et serait une violation du traité de l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) qui provoquerait une première série de sanctions et une mobilisation militaire sans précédant. Les troupes et tout le matériel militaire entre l'Atlantique et l’Oural sont figés géographiquement et il faut un accord multipartite pour le déplacer. Donc au terme du déplacement des troupes russes, les américains auront massés en Pologne et Allemagne au moins 500 chars Abrams ramené des states, sans parler des Chieftain anglais et Leclercq français prépositionnés en Allemagne. Voilà quelques exemples de la difficulté pour les russes de jouer aux « malins ».

 

 

Guerres courtes, problèmes de financements…

En nombre d’hommes – moins de 300.000 face aux 1.600.000 hommes de l’Union Européenne - la Russie est aussi très nettement en position d’infériorité par rapport aux troupes de l’OTAN, d’autant plus qu’ils sont assez mal équipés et peu entraînés.

Donc, le scénario de l’invasion russe en Europe semble assez peu réaliste et peu probable car Poutine ne pourra pas se permettre cette guerre pour des questions de distance, de moyens militaires, mais également financiers.

Poutine fait des guerres courtes car il ne peut se permettre des conflits qui demandent de l’endurance. Son pays s’appauvrit – cf. sanctions – et jusqu’à présent, il s’attaque surtout à des pays qui n’ont pas d’alliés entraînant une quelconque automaticité. La Turquie ne tombera probablement pas dans le piège du conflit arméno-azerbaïdjanais ; il y a suffisamment de gens intelligents et lucides au pouvoir en Turquie que pour avoir vu venir la manœuvre assez grossière, d’autant plus que le danger était nettement plus important pour la Turquie au moment où les troupes russes étaient massivement en Syrie. De plus, l’espace aérien syrien est considéré par les forces de l’OTAN comme le leur ; il y aurait eu là prétexte à maints accrochages avec la Russie, et pourtant, cela n’a pas eu lieu…

Il est probable que si la problématique des minorités russophones dans les pays baltes est exacerbée, Poutine pose la question suivante : « Européens, êtes-vous prêts à mourir pour ces pays ? », mais il ne devrait ni ne pourrait aller au-delà, et vraisemblablement pas s’aventurer dans une guerre aérienne et navale avec les forces de l’OTAN dans la mer baltique. La base russe de Kaliningrad est enclavée et n’a pas de contact frontalier avec le territoire russe. Quoiqu’ils puissent mettre en l’air comme avions, ils ne tiendront pas vingt minutes… Quoiqu’ils mettent dans la mer baltique, tout sera aussitôt coulé. Les forces en présence et en faveur de l’Occident sont beaucoup trop importantes. Le seul scénario que Poutine pourrait mettre en œuvre serait celui d’une provocation en prenant en otage un territoire balte, s’asseoir à la table de négociation en ayant la posture de ne pas vouloir lâcher ce territoire, comme il le fit en Géorgie qui est toujours en otage et en Ukraine où il ne recule pas non plus. Il s’agit d’une tactique particulière, celle des guerres jamais véritablement terminées ou « hybrides ». Des guerres qui ont permis l’illusion de la puissance retrouvée.

Quant aux 365 milliards de $ de réserves de la Russie, ce sont des infos transmises par le Kremlin (…), c'était il y a un an, et depuis lors, on n’a plus d'infos…

Menace de chantage nucléaire ? (cf. « Satan 2 »…)

L’OTAN n’envahira jamais un seul mètre carré de la Russie. Les Etats Majors occidentaux connaissent très bien Poutine, ainsi que son entourage. On sait comment il pense et réfléchit et là où il peut chercher à trouver des points faibles.

Centralisation du pouvoir poutinien et « purges »

Tout dictateur ou autocrate cherche à mettre en œuvre des purges pour rendre son exercice du pouvoir absolu, c’est-à-dire une centralisation totale dans les mains d’une personne. Poutine ne souhaite plus écouter ceux qui pourraient encore le rappeler à la réalité, surtout la sphère économique et financière du pays (Medvedev). L’aile économique et financière du pays, consciente de la fragilité de l’économie russe, risque d’être bientôt remerciée, une telle purge et la centralisation qui en découle permettront une prise de décision très rapide pour partir en guerre. Mais en écartant le "clan libéral", Poutine va scier la petite branche sur laquelle il est assis. Le régime s'écroulera en peu de temps. Les militaristes sont des incapables économiques qui vont complètement ruiner la Russie en un temps record.

Outre les sanctions financières qui ont été renouvelées, la Russie aura bientôt d’énormes recettes en moins : le gaz américain va remplacer l’approvisionnement russe d’ici 5 ans dans la péninsule ibérique, les poches de gaz israéliennes sont exploitées, la Turquie va pouvoir, elle aussi, se passer du gaz russe. Cela pourrait donc pousser Poutine à entrer en guerre. Mais, pour ce faire, et c’est le nerf de celle-ci, il faut de l’argent. Or, en cas de déclenchement d’une guerre, les sanctions économiques deviennent alors totales : les avoirs et les comptes en banque sur la planète sont bloqués. Poutine n’y a pas cru lorsqu’il s’en est pris à l’Ukraine car au moment de la guerre contre la Géorgie, rien ne s’était alors passé ; désormais il a vu ce que ça coûte. Ce sont des sanctions qui peuvent tout du moins l’amener à réfléchir, ou plutôt son entourage peut l’y pousser, et c’est précisément cet entourage dont il va sans doute se débarrasser pour ne plus entendre la vérité. Comme tout dictateur, il perd le sens des réalités mais en même temps il faut tenir compte du fait que Poutine aime beaucoup l’argent. C’est là le propre de nos sociétés modernes interconnectées, il y a tellement à perdre à ne plus « jouer le jeu » qu’on est obligé, lorsque qu’on a des envies de guerre, d’être plus subtil qu’Hitler. Ce dernier était dans une certaine mystique qu’on ne retrouve pas chez Poutine. L’Allemagne nazie a pu tenir longtemps essentiellement grâce à la complicité des banques suisses qui changeaient en dollars et francs suisses l’or volé et qui aidaient donc à financer l’effort de guerre allemand. Sans les banques suisses l’Allemagne nazie se serait écroulée dès 1942-1943. Poutine, lui, a de grandes ressources en matières premières, certes, mais il n’a pas d’argent !

Alliance avec Poutine – Chine ?

De plus, qui pourrait être l’allié de Poutine ? La Chine ? Celle-ci lorgne sur la Sibérie qu’elle estime être en partie sienne. Peut-on sincèrement croire aux alliances entre des grandes puissances dictatoriales (cf. pacte germano-soviétique) ?

Scénario envisageable pour les décennies à venir

Ce qui reste le plus probable, c’est un certain risque d’un aventurisme russe vers les pays baltes, celui à l’est de l’Ukraine risquant de stagner et de durer encore des années jusqu’à ce que cette partie soit finalement rattachée à la Russie même si cela s’avère être en contradiction totale avec les traités internationaux… Cela dit, deux lignes rouges ne devront certainement pas être franchies, tout du moins tant que Poutine ne sera pas décédé (période de 20 ans environ), c’est l’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN et l’adhésion de l’Ukraine dans l’Union Européenne. Pour cela, il faudra attendre l’effondrement de la Russie que Poutine est, de toute façon, en train de ruiner. À terme, et alors seulement, dans une échelle de 20 à 30 ans, on pourra songer à intégrer ensuite la Russie dans l’Europe.

Les problèmes que connaît la Russie avec l’Islam sont similaires à ceux que nous avons en Europe de l’ouest – dynamique démographique, prosélytisme, attentats etc. - et sont peut-être même à un stade bien plus avancé. Il n’est pas improbable que les musulmans finissent par prendre leur indépendance définitive et que des épurations ethniques aient lieu dans les parties à dominante russe du pays, phénomène que nous connaîtrons probablement aussi en Europe de l’ouest.

Rigidité de l’armée russe

Il y a une rigidité intellectuelle de la part des russes qui ne leur permet pas de s’adapter facilement et rapidement. En soi, les russes sont capables d’équiper leurs avions avec des bombes guidées, mais ne le font pas… Le kit de conversion n’est pas très compliqué à installer, mais pourtant de telles bombes, en Géorgie, en Ukraine ou en Syrie, on ne les a pas vues… Ils en ont peut-être, qui sait ? Car, c’est ce qu’il y a de plus efficace et de moins coûteux pour atteindre une cible, car il faut utiliser une seule bombe contrairement aux bombes lisses qu’on largue en grand nombre et qui toucheront, éventuellement, l’objectif.

Ce genre de lacune s’observe dans l’ensemble de l’appareil militaire russe car il y a une difficulté manifeste à évoluer.

Systèmes anti-aériens S300 et S400

Là où les russes s’avèrent redoutables, c’est dans les systèmes anti-aériens S300 et S400 (le chiffre correspondant au nombre de kilomètres de portée des missiles), ils ont là une grande avance dans les systèmes de suivi et de radar. Le fait d’en avoir implanté en Syrie signifie mettre sérieusement en danger la sécurité de l’aviation israélienne, ce qui constitue un danger très significatif pour les années à venir dans la région étant donné le grand croissant chiite qui se constitue à partir de l’Iran. Il ne faudra guère longtemps avant que ce dernier ne soit bientôt pourvu, lui aussi, de ces systèmes S300 et S400 russes. De plus, les mollahs iraniens n’arrêteront pas leur programme d’armement nucléaire car ils poursuivent un vieux projet de domination du Moyen-Orient et d’établissement de l’Iran en tant que grande puissance planétaire, genre de projet auquel on ne renonce pas facilement... Néanmoins, les F-22 américains sont désormais équipés de bombes guidées de 125kg opérationnelles qui peuvent complètement anéantir ces systèmes anti-aériens russes.

Intervention en Syrie

Une des raisons de l’intervention en Syrie est bien évidemment la conservation de la base navale de Tartouse car, depuis Pierre Le Grand, la Russie souhaite avoir un accès aux mers chaudes. Néanmoins, sans mépriser l’adversaire ni le sous-estimer, l’espérance de vie d’un groupe aéronaval russe en mer méditerranée ne vaut vraiment pas tripette face à la sixième flotte américaine.

Le coup de maître de Poutine, c’est de s’être implanté au Moyen-Orient, et plus spécifiquement en Syrie, à portée et au milieu des champs pétrolifères du Moyen-Orient afin de mettre la main dessus et de poursuivre le chantage qu’il avait mis en place – et qui a échoué – avec son gaz vis-à-vis de l’Europe et aussi de renforcer son alliance avec l’Iran.

 

 

Impossibilité d’une attaque russe massive sur l’Europe

Un scénario d’agression russe de très grande ampleur doit prendre en compte un nombre considérable de paramètres. Une telle attaque ne pourrait en vérité que se terminer sous forme d’une calamiteuse débâcle avant la fin des 48 premières heures…

  1. L'agression serait obligatoirement le fait de troupes régulières russes aériennes, terrestre et navales. Le premier soldat russe qui franchit la frontière polonaise (troupes obligatoirement massées dans l'enclave de Kaliningrad et en Biélorussie, ce qui aura automatiquement déclenché un pré positionnement de l'Otan) déclenchera la mise en œuvre immédiate de l'article 5 du traité Nato et l'article 51 de la charte des Nations Unies. Poutine devra donc avoir positionné ses troupes tout le long de ses frontières, y-compris celles des alliés de l'Otan (Ukraine, Azerbaïdjan, Géorgie etc.) et évidemment de la Turquie. Il n'a objectivement ni l'aviation suffisante ni les forces terrestres suffisantes pour cela. L'aviation américaine et canadienne sont peut être absentes du sol européen, mais les plans permettent de déployer plus de 1000 avions en 48h venant d'outre-Atlantique. Il ne faut pas oublier non plus que les pays de l'Union européenne sont sous parapluie nucléaire de la France et que les premiers chars russes qui atteindront la frontière allemande seront vitrifiés par un tir d'ASMP (Air-Sol moyenne portée). Ce sera l'ultime avertissement avant un tir balistique anticité (= nucléaire), et ça ce n'est pas de la politique fiction… L’automaticité de l’article 5 de l’OTAN est sans ambiguité.

 

  1. L'aviation russe est incapable de prendre le contrôle aérien du ciel européen: pas assez d'Awacs, pas assez de ravitailleurs, et surtout un système GPS (Glonass) totalement défaillant (ce qui explique l'absence d'une force de drones et de missiles guidés). Mais surtout il faudrait aux russes le double de chasseurs pour contrôler l'immense front d'une telle agression. Faire comme si la bataille allait se dérouler sur un front limité à la Pologne et en considérant qu’au sud, les Tchèques, les Hongrois (les Ukrainiens avides de revanche) et les Turcs iraient boire le thé pendant ce temps-là a quelque chose d’un peu surréaliste ; sachant que dès le premier char passant la frontière, TOUTES les forces OTAN passent AUTOMATIQUEMENT (sans décision politique) sous Commandement unifié (QG du Saceur à Casteau en Belgique) avec les conséquences militaires que cela implique…

 

  1. Les chiffres de Philippe Fabry ne sont pas bons: rien que pour les 28 pays de l'Union européenne il y a +3520 avions de combat auxquels s'ajoutent le transport, les hélicos etc. Les russes ne disposent que de +1300 avions de combat (sur le papier…). Si Poutine passe la frontière russe, il va prendre la plus belle raclée militaire de tous les temps… Le seul scénario plausible (et pris en compte à l'OTAN) est celui des pays Baltes car là, Poutine peut essayer de refaire le scénario Crimée/Ukraine avec des troupes irrégulières (russes mais sans insignes).

 

  1. Concernant la menace nucléaire, chaque système de lancement de missiles balistique nucléaire russe est surveillé par satellite 24/24 et détecte les mises à feu. Les sous-marins lanceurs d'engins (SNLE), qui ne sont plus très nombreux, sont pistés par des SNA (sous-marins nucléaire d'attaque) dès la sortie de leur base. L'ouverture des écoutilles des missiles déclenche un torpillage immédiat, les américains ont tellement de SNA à la mer et disposent de balises sonores dans toutes les passes sous-marines empruntées qu'on n'a quasiment jamais perdu la trace d'un SNLE russe…

Mais il faut savoir qu’un tel déploiement de forces à prépositionner, que l'on est averti des semaines bien à l'avance. Il ne faut pas oublier REFORGER (Return Force in Germany), une capacité à ramener en Europe des troupes et du matériel US en des temps très courts, sans parler de la facilité de ramener une masse importante de chasseurs-bombardiers.

Dans les académies militaires, des brevetés d'Etat Major (Officiers BEM) passent leur temps sur toute une série de scénario. A Tampa en Floride il y a un Etat-major interarmées qui a informatisé tous les différents scénarios, sous-scénarios etc. Ce sont des logiciels d'aide à la prise de décision qui sont utilisés. Quand la Guerre du Golfe a éclaté, ils ont sortis les plans et suivi ce qui était prévu: telle division à tel endroit avec tel armement etc.

On peut donc raisonnablement affirmer que le décalage technologique OTAN versus Russie est encore bien plus grand que celui qu’il y avait entre les forces françaises et allemandes en 1939.

Aldo-Michel Mungo - formation de politologue à l’Université Libre de Bruxelles, Auditeur à l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN – ancienne École de guerre) à Paris (1989 - 1990), expert en géostratégie. Fondateur et Directeur de la rédaction du magazine militaire Carnets de Vol (1984 - 2011) ; Fondateur et Directeur de la rédaction des magazines Armées & Défense et Défense 2001 (1989 - 2004) ; actuellement Président du parti libéral « La Droite » en Belgique.

1 Pologne : 250.000 militaires de métier, 500 chars T-72, 120 Léopard 2, 48 avions F-16 Bloc 52 (les plus modernes) et 40 MiG-29. Tchéquie : plus faibles mais un tout petit pays (à peine la Belgique) 25.000 hommes, une centaine de chars et une quinzaine de chasseurs (des Gripen de dernière génération, excellents pour la défense).

 

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15 juin 2016

Les hooligans du Kremlin : pourquoi Poutine sabote l'Euro des Russes

Vous avez peut-être vu les images effrayantes des émeutes à Marseille entre supporters, et notamment Russes et Anglais.

Si vous vous êtes intéressés à la question, vous aurez entendu que les hooligans russes, curieusement, étaient "très organisés". Vous aurez peut-être été surpris que leurs opérations commando ont été si bien effectuées qu'aucun d'entre eux n'a été interpellé.

Vous aurez peut-être aussi entendu les réactions ahurissantes provenant de la classe politique russe, qui a félicité les hooligans qui ont cassé de l'anglais.

Si vous êtes habitués à me lire ou simplement à garder en permanence à l'esprit que Poutine est un agent du KGB - inutile de dire "ex", car il l'est toujours, vous vous direz sans doute, sachant que les organisations de supporters russes sont subventionnées par Moscou, et que les associations de hooligans russes sont proches des milieux nationalistes de la poutinosphère, que de telles opérations commando ont tout de l'opération de déstabilisation fomentée par les services russes, sur ordre du Kremlin.

Mais alors, pourquoi ? Car si l'on réfléchit deux minutes, l'on voit mal, dans un pays en état d'urgence où des manifestation contre la Loi Travail et les blocages de la CGT sont là pour perturber le fonctionnement à grande échelle, ce que peut bien changer une bande de hooligans russes, si nombreuse soit-elle, qui fait le coup de poing sur le port de Marseille ?

La question m'a tourmenté ces derniers jours et j'ai trouvé la réponse, comme souvent, à force de lire la propagande russe de Sputnik, qui explique ce que le Kremlin veut que l'on pense de cette affaire.

La Pravda 2.0 a livré sur l'affaire des récits tels que celui-ci, qui incriminent totalement les Britanniques et transforment les hooligans russes en défenseurs de l'honneur de la patrie.Cela nous éclaire sur le but de la manipulation.

En effet, il faut se souvenir comment la propagande du Kremlin présente quotidiennement l'Europe au bon peuple russe : l'Europe hait la Russie, l'Europe est décadente, l'Europe est instable, insécure, remplie de migrants islamistes pilleurs et violeurs ; tout cela étant le résultat de la démocratie libérale.

Et voici l'Euro ! Et des milliers de Russes qui se rendent en France pour participer aux festivités. Quelle menace pour les mensonges d'Etat ! Ces gens risquent de rentrer ravis, après un mois, d'avoir partagé de bons moments avec les Européens, d'avoir fraternisé, d'avoir apprécié leur voyage et s'être fait une opinion très différente de la propagande qu'on leur sert à domicile. Et naturellement, ce message se serait diffusé, à leur retour, et ce sont des centaines de milliers, des millions de personnes qui auraient commencé à douter de la propagande et à écouter les voix dissidentes qui existent encore en Russie.

Alors le Kremlin a trouvé la solution : saboter dès le départ l'Euro des Russes, pour faire correspondre les événements à sa propagande.

Car quelles sont les conséquences de ce coup ? Les Russes ont une image déplorable, ils sont désormais regardés avec méfiance ; eux-mêmes - ceux qui n'étaient pas dans le coup et ne sont pas des hooligans - doivent se sentir en danger, puisque leurs médias racontent que les supporters russes ont été agressés. La police française, naturellement, est poussée à la vigilance devant les Russes, et ils le vivent mal ; d'autant que leurs autorités font tout pour faire monter la tension.

Par ailleurs, les supporters britanniques, échauffés par les terribles blessures d'un de leurs compatriotes dans les première échauffourées, sont devenus très hostiles aux Russes, dont ils salissent le drapeau, ce qui crée de nouveaux incidents. L'image que les supporters russes retiendront de l'Europe ne risque donc pas d'être celle de la fraternité sportive et de la douceur de vivre, de la sécurité et de la liberté. La manoeuvre a réussi : ils sont exclus de la fête - et peut-être finiront-ils par l'être de la compétition.

Bref, pour les supporters russes, l'Euro est foutu : ce ne sera que haine, tension, méfiance et bagarres, et c'est exactement ce que veut le Kremlin, qui réussit à transformer un danger pour sa propagande en opportunité de propagande : les images diffusées par les médias russes alimentent le ressentiment envers les Anglo-saxons - qui n'ont pas été visés au hasard, et préparent le jour où il faudra mobiliser la population pour la confrontation, juste à la veille des exercices de l'OTAN en Pologne.

 

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Posté par Philippe Fabry à 23:56 - Commentaires [73] - Permalien [#]
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China or Russia first ? Le véritable (et vain) enjeu international de la présidentielle américaine

On se souvient de la décision prise par Churchill et Roosevelt, une fois l'Amérique entrée dans la Seconde guerre mondiale : Germany first. Cette grande stratégie fut dictée par le danger de voir Hitler vaincre l'Union soviétique en Europe, si les Américains se concentraient sur le Pacifique, et de voir ainsi se constituer sur le continent une forteresse nazie devenue inexpugnable en raison de l'accès d'Hitler aux ressources du sol soviétique - ce qui n'aurait sans doute pas changé grand-chose à l'histoire longue, car cela aurait vraisemblablement résulté en une guerre froide opposant l'Allemagne nazie aux alliés Anglo-saxons, plutôt que l'Union soviétique ; mais là n'est pas mon propos.

Comme son nom l'indique, la stratégie consistait en une concentration des efforts d'abord sur la victoire en Europe contre l'Allemagne, afin notamment de sauver l'allié britannique et l'allié soviétique, la défaite du Japon pouvant être reportée à plus tard, et apparaissant comme plus facile dès lors que l'URSS pourrait se joindre au combat sur ce deuxième front, une fois débarrassée d'Hitler.

Aujourd'hui, un débat stratégique de même nature imprègne la campagne présidentielle américaine, un débat que, pourtant, je n'ai vu formulé nulle part, en dépit du fait qu'il explique beaucoup de choses en même temps qu'il en dit long sur la compréhension de la situation géostratégique mondiale par la première puissance.

Ce débat porte sur la question de savoir, précisément, si les Etats-Unis doivent aujourd'hui se concentrer prioritairement sur l'adversaire russe ou sur le rival chinois. Comme hier l'Allemagne nazie et le Japon impérial menaçaient les alliés de l'Amérique en Europe et dans le Pacifique, aujourd'hui la même menace apparaît à travers le jeu de ces deux grandes puissances ambitieuses : inutile de rappeler les manoeuvres poutiniennes en Europe, ni l'intensité croissante des provocations chinoises qui cherchent à annexer toute la mer de Chine et violent les frontières de l'Inde.

Et les Américains pensent qu'ils ont le choix de la priorité.Si l'on ne comprend pas cela, l'on est conduit à faire sur l'analyse des positions des candidats des contresens assez énormes qui, de fait, son portés quotidiennement dans les médias depuis des mois.

Revoyons ce qu'ils disent.

Depuis le début de sa campagne, Trump tape violemment sur la Chine, et ce encore récemment lorsqu'il est apparu qu'il serait le candidat du parti républicain à la suite de sa victoire dans l'Indiana : il a alors déclaré : «Nous ne pouvons plus continuer de laisser la Chine violer notre pays. C'est ce qu'il est en train de faire. C'est le plus grand vol de l'histoire du monde», ce qui a naturellement fait hoqueter les Chinois, dont la presse officielle l'a traité de raciste.

Inversement, l'on sait que Trump se montre plutôt cordial dans ses déclarations envers Vladimir Poutine, avec lequel il promet, une fois président, d'avoir de bonnes relations - même si son spot de campagne anti-Hillary a fait un parallèle entre Poutine et l'Etat islamique le désignant explicitement comme ennemi de l'Amérique, dans le même temps qu'il vilipende l'OTAN, dont il envisage l'éclatement sans trop d'états d'âme.

De son côté, Hillary Clinton n'est pas particulièrement amène avec la Chine, mais son discours reste moins brutal que celui de Trump.

En revanche, elle a développé un discours très pro-OTAN , et compare Poutine à Hitler.

Et l'on voit donc se dessiner le clivage : si Trump comme Clinton sont conscients de l'existence de deux dangers chinois et russe, ils ont des visions opposées quant au danger prioritaire : pour Trump, il s'agit de la Chine, et pour Clinton, de Poutine. La grande question internationale de cette élection présidentielle est donc "who's first ?", on commence par qui ? Une question que les commentateurs de la campagne présidentielle ne semblent pas avoir soulevé, alors qu'elle est centrale, et explique la position de l'un et de l'autre, qui est de choisir quel est le danger prioritaire contre lequel il faut lutter.

Pour autant et dans le même temps, cette discussion est tout à fait vaine, et pourrait illustrer une forme d'aveuglement américain à une réalité géostratégique : l'Amérique n'aura pas le choix. La Chine et la Russie sont des alliés militaires de fait, qui organisent des exercices conjoints, et si leurs buts stratégiques à long terme peuvent diverger - sur la Sibérie notamment - à plus brève échéance ils trouvent un intérêt à cette alliance anti-américaine, par laquelle la Chine espère instaurer son hégémonie sur le Pacifique occidental et l'Océan Indien jusqu'à l'Afrique, et la Russie sur l'Europe et l'espace méditerranéen.

jeux puissancesLes sphères d'influence selon l'axe russo-chinois.

Dès lors, il faut comprendre que lorsque des opérations militaires commenceront sur l'un des deux fronts, l'autre s'embrasera aussitôt, car la Russie comme la Chine ne laisseraient jamais les Américains s'occuper tranquillement de l'autre et risquer de se retrouver ensuite seul face à la puissance américaine. La Russie et la Chine, ce Nouvel Axe succédant à l'axe germano-nippon, espère bien grignoter la puissance américaine comme leurs aînés ont dépecé l'Empire britannique en quelques mois.

Par conséquent, le véritable enjeu international, derrière les discours de la présidentielle américaine, est parfaitement vain, car il s'agit de se disputer sur un choix que les Américains n'auront pas.

 

Posté par Philippe Fabry à 14:35 - Commentaires [3] - Permalien [#]
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