Historionomie - Le Blog de Philippe Fabry

01 décembre 2016

Poutine prépare tranquillement l'invasion des Pays Baltes.

Quelques informations sont tombées ces derniers jour que nous avons relayées dans notre page La guerre de Poutine, et qui, mises en relation avec des informations un peu plus anciennes, tendent à montrer que les projets d'annexion de Poutine en Europe de l'Est avancent à grands pas.

Ainsi avions-nous noté il y a quelques mois que Poutine avait recréé la 1ere armée blindée de la Garde en 2015 ; force à vocation offensive dissoute en 1998, sa nouvelle mouture doit compter entre 500 et 600 chars d'assaut, 600 à 800 transports de troupes blindés, 300 à 400 pièces d'artillerie et 35 000 à 50 000 hommes.

Il est également apparu ces jours derniers que la Russie avait décidé de remettre en service 3000 tanks T-80. Les experts militaires occidentaux essaient de se rassurer en expliquant que cela serait le signe des difficultés du Kremlin, obligé de remettre de vieux tanks en service plutôt que de tout miser sur le coûteux Armata, le nouveau char de troisème génération dont la propagande russe se gargarise régulièrement et dont la production en série a démarré cette année. Cependant, il ne faut pas non plus croire que le caractère médiocre d'un matériel nous met à l'abri de tout danger : je rappellerai une nouvelle fois que les Allemands défirent les Alliés de manière retentissante en 1940 alors qu'ils avaient moins de blindés et moins d'avions, et que la moitié des blindés allemands avaient un niveau d'armement et de blindage tout juste équivalent à celui des automitrailleuses françaises.

Dans ce contexte, la nouvelle des prévisions logistiques du ministère de la Défense russe devrait mettre l'OTAN dans un état d'alerte élevé : il est prévu pour 2017 un transit de plus de 4000 wagons de matériels et de troupes de la Russie vers la Biélorussie, ce qui représente une hausse de 8000 % par rapport à l'année précédente et 2000% par rapport à 2013, dernière année du grand exercice Zapad de "guerre à l'Ouest". L'article en lien note justement que la quantité de troupes et de matériels transportables dans un tel nombre de wagons est équivalente à la totalité de la 1ere armée blindée évoquée plus haut. L'article envisage donc, sans doute à raison, une annexion pure et simple de la Biélorussie pour l'an prochain.

Mais les choses ne s'arrêtent pas là.

En effet, la semaine passée, nous avons aussi appris que les missiles Iskander qui avaient été placés dans l'enclave de Kaliningrad sous prétexte d'exercices vont y rester.

Non seulement ces missiles à capacité nucléaire peuvent frapper Berlin en trois minutes, ce qui est un outil de menace et de chantage commode pour le Kremlin, mais leur version conventionnelle est aussi redoutable : à têtes multiples, elle peut causer autant de dommages qu'une frappe nucléaire tactique, mais sans entraîner de radiations et, surtout, sans franchir ce pas de l'escalade nucléaire. Ces missiles fourniront donc une belle couverture sur le flanc ouest, tandis que les troupes déployées en Biélorussie permettront un encerlement total des pays Baltes, ne demeurant comme accès terrestre au reste de l'OTAN que le corridor de Suwalki. Et une fois la Biélorussie annexée comme la Crimée, Poutine ne supportera guère ce trou balte dans sa chère Grande Russie. Il sera près à l'envahir dès la fin de l'an prochain - ce qui ne signifie pas qu'il le fera immédiatement, cela pourra attendre quelques mois.

AnnexBiéloEn rouge la Grande Russie après annexion de la Biélorussie et avant l'annexion des pays Baltes.

 

Et Moscou s'entraîne également à paralyser ou ralentir la réaction de l'OTAN : les hommes de Poutine sont de redoutables cyberguerriers, et ont récemment perpétré une attaque de grande ampleur contre les réseaux de télécommunications allemands.

Poutine ne se cache même plus : il a récemment déclaré que "les frontières de la Russie ne se terminent nulle part". La propagande russe essaie de faire passer cela pour une simple blague. Les imbéciles la croient.

 

 

 

 

 

 

 

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24 novembre 2016

Macron, Fillon, FN et les nouveaux clivage politiques.

Mon dernier article sur Contrepoints, dans la lignée de ma série sur la dynamique du clivage.

https://www.contrepoints.org/2016/11/24/272706-macron-fillon-fn-nouveaux-clivages-politiques

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11 novembre 2016

TRUMP : vers l'isolationnisme impérialiste

Dans mon précédent billet, j'évoquais rapidement ce que l'élection de Trump va vraisemblablement signifier pour la démocratie américaine et les institutions des Etats-Unis.

Après les conséquences intérieures, je voudrais à présent lancer quelques idées sur les conséquences de cette élection et l'arrivée au pouvoir de Donald J. Trump sur la politique étrangère américaine.

Et mon premier mot sera pour réfuter de la manière la plus absolue le mythe de "l'isolationnisme" de Donald Trump et du mouvement qui l'a porté.

En effet, l'on entend beaucoup dans les médias, qui jusqu'ici ont déjà si mal analysé le phénomène, l'idée que l'Amérique serait à la veille d'une nouvelle période d'isolationnisme, que l'Amérique va se retirer d'Europe, d'Asie, bref de partout et ne plus s'intéresser qu'à elle-même, en laissant notamment messieurs Xi et Poutine faire leurs petites affaires sans être inquiétés.

Il y a plusieurs points à préciser : d'abord, il faut expliquer ce qu'est l'isolationnisme américain, parce que visiblement la plupart des gens emploient ce mot sans savoir ce qu'il recouvre vraiment ; ensuite, je m'occuperai de rappeler les positions déclarées par Donald Trump lui-même, qui ne vont pas du tout dans le sens que l'on dit, et enfin j'expliquerai, au vu de tout cela, à quoi il faut s'attendre.

I - L'isolationnisme à l'américaine

C'est un sujet que j'avais déjà évoqué ici il y a trois ans. Je me contenterai donc de reprendre ce que j'ai déjà écrit :

"les Etats-Unis ne seront pas du genre à se coucher. Jamais. Il font partie de ces quelques nations de l'Histoire, je l'ai déjà évoqué, qui ne conçoivent tout simplement pas la multipolarité. Rome était l'une d'entre elles, comme l'explique remarquablement Paul Veyne dans un article disponible en ligne intitulé Y a-t-il eu un impérialisme romain ?  Je recommande vivement la lecture de cet article, car la description de la mentalité romaine en matière de politique internationale est étonnamment évocatrice de  celle de l'Amérique.

En effet pour les Etats-Unis, comme jadis pour Rome, il n'y a que deux possibilités acceptables : être seul, ou être le maître. Être seul fut la première doctrine géopolitique américaine, la doctrine Monroe, établie en 1823, qui voulait interdire toute intervention européenne sur le continent américain, qui serait considérée comme une agression par la jeune puissance. La contrepartie de cette doctrine géopolitique était que les Etats-Unis demeureraient neutres vis-à-vis de l'Europe et se garderaient d'intervenir dans ses propres affaires.

Mais durant la deuxième moitié du XIXe siècle s'épanouit la « première mondialisation » qui fit apparaître clairement à l'Amérique ce fait qu'elle ne pourrait pas demeurer ainsi seule, isolée entre ses deux océans. Vint donc le « Corollaire Roosevelt » à la doctrine Monroe, qui fit pratiquement dire à celle-ci l'inverse de ce qu'elle disait jusqu'à présent : désormais les Etats-Unis s'estimeraient fondés à intervenir hors d'Amérique partout où leurs intérêts seraient menacés. Ne pouvant être seule, l'Amérique devait être hégémonique. Par le discours de Roosevelt,  en 1904, les USA s'autoproclamaient gendarmes du monde. A aucun moment de son histoire, depuis son indépendance, l'Amérique ne s'est perçue comme une nation parmi d'autres.

Cette mentalité, précisément, vient de l'Indépendance : pour le peuple américain, connaître à nouveau la dépendance envers une puissance étrangère serait quelque chose d'équivalent à la mort et, en définitive, le seul moyen de n'être dépendant de personne, faute d'être isolé de tous, est d'être un suzerain universel."

A cela je n'enlèverai pas une ligne. J'ajouterai simplement, pour enfoncer le clou, que l'isolationnisme américain ne signifie plus le repli sur soi depuis 1941 : l'attaque sur Pearl Harbor et la déclaration de guerre nazie ont achevé de prouver aux Américains que même si l'on cherche à éviter les affaires du monde, elles vous happent. La solution restante est donc de contrôler le monde.

Aujourd'hui l'isolationnisme américain n'implique pas un repli sur soi, mais une recherche de l'unipolarité totale : le discours de Donald Trump tend à dire que l'Amérique fera désormais ce qu'elle voudra, où elle voudra, dans son intérêt, et ne sera plus la bonne poire. Il y a en cela une rupture : il s'évince du discours de Trump que l'Amérique sera désormais beaucoup moins accomodante, et beaucoup plus unilatérale.

II - Ce qu'a vraiment dit Trump

Contrairement à ce qui a été dit et bêtement répété, il n'y a rien dans le discours de Trump qui laisse penser que celui-ci veuille opérer un retrait américain du monde, ni à la mise en place d'une politique non-interventionniste. Il s'agit seulement de corriger les axes et la doctrine d'intervention (pour se faire une idée sur ces sujets, on peut notamment se reporter, comme synthèse, à cette vidéo qui montre des extraits sous-titrés de ses discours).

- A propos de Poutine, dès son discours de déclaration de candidature à la présidence des Etats-Unis, il a évoqué le fait que la Russie était un rival des USA qui surveillait la capacité militaire, notamment nucléaire, américaine et qu'il fallait maintenir la supériorité. De même pour la Chine. A aucun moment Trump n'a envisagé de simplement laisser le champ libre à la Russie ou à la Chine. Lorsqu'il parle "favorablement" de la Russie, notamment dans la lutte contre Daech, c'est en soulignant que les bombes coûtent cher et qu'à ce compte-là, autant laisser les Russes larguer les leurs, cela fera toujours ça de moins à payer pour les USA : pour Trump il est question d'utiliser Poutine, pas de s'y soumettre ou de lui faire des concessions aux dépens des Etats-Unis.

- A propos du monde musulman, les termes dans lesquels Trump critique l'intervention en Irak sont de la même eau : il insiste sur le fait que jusque-là les USA avaient toujours su jouer la rivalité Iran-Irak, deux pays de puissance équivalente, et que détruire l'un des deux était à coup sûr renforcer l'autre - ce que l'on a vu, d'ailleurs. Là encore, donc, son idée n'est pas du tout que les Etats-Unis devraient se replier et ne plus intervenir, mais intervenir plus intelligemment et, il faut l'avouer, avec moins d'idéalisme démocratique et plus de pragmatisme, voire d'égocentrisme, national. C'est en ce sens, d'ailleurs, qu'il remarquait que quitte à être allés en Irak et de s'en retirer, il fallait le faire en gardant la main sur le pétrole : presque du pur impérialisme, mais l'on ne peut contester que si les USA avaient gardé la main sur le pétrole, Daech n'en aurait pas profité et aurait eu plus de mal à s'installer, à recruter et donc à durer.

- A propos de l'OTAN comme de l'Asie, Trump ne parle pas de purement laisser tomber les alliés, mais essentiellement de les faire payer : son idée est que la Pax Americana est chargée de nombreux passagers clandestins qui profitent des lourds investissements américains dans la défense et la sécurisation des voies de communication sans payer leur juste part. A ceux-là il dit "payez, ou débrouillez-vous". Evidemment, cela fait trembler les classes politiques européennes, qui ont profité du parapluie américain pour diminuer les budgets de défense afin d'utiliser l'argent pour financer des mesures clientélistes. Cette réaction de l'Amérique de Trump, qui est d'ailleurs dans la continuité de ce que George W. Bush avait déjà évoqué en 2000, est aussi la conséquence de ce qu'avec l'avènement de l'euro, l'Europe a en grande partie cessé de financer les dépenses américaines via le privilège du dollar. Les Etats-Unis ont continué à être aussi dispendieux, mais commencent à se dire que cela suffit.

- Enfin, le discours qu'il a tenu sur les généraux "médiatiques" américains est éloquent : il les accuse d'être des faibles tremblant devant les soldats amateurs en guenilles de l'Etat islamique, et dit que McArthur et Patton doivent se retourner dans leurs tombes. Se référer aux deux généraux les plus célèbres et les plus durs de l'histoire américaine du XXe siècle, impliqués dans les plus importantes opérations extérieures des Etats-Unis (Seconde guerre mondiale, guerre de Corée...) n'est pas un discours isolationniste au sens où l'ententend couramment les gens.

En réalité, ce qui ressort du discours de Trump sur la politique internationale, ce n'est pas un désengagement des Etats-Unis, c'est le refus d'un interventionnisme miteux, coûteux, non rentable, et émaillé de reculades ou de demies-défaites.

 

III - A quoi s'attendre ?

Ainsi donc, "l'isolationnisme" moderne américain est devenu synonyme d'unipolarité, et non pas de non-interventionnisme, mais d'interventionnisme plus centré sur les propres intérêts américains que sur l'intérêt collectif.

C'est également ce qui ressort des discours de Donald J. Trump pour ce qui est de la politique internationale.

Ainsi donc, il ne faut pas s'attendre à un repli américain, mais certainement à un changement de ton : un discours beaucoup plus directif et moins consensuel vis-à-vis des alliés, et un ton accomodant avec les adversaires de l'Amérique, comme Poutine, uniquement dans la mesure où ils feront preuve de respect des intérêts américains.

 

L'élection de Donald Trump ne signifiera pas un retrait américain, mais au contraire l'accentuation de l'hégémonie américaine, qu'on se le dise. C'est l'affirmation d'une Amérique qui maintient son rôle impérial mais refuse de l'exercer en étant le dindon de la farce. Le mouvement, désormais, va au-delà du Niet de Reagan aux soviétiques, c'est un basculement équivalent à celui de l'ère Roosevelt : Donald Trump continuera de porter un gros bâton, mais en plus, il parlera fort.

Abigstick

 

 

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10 novembre 2016

TRUMP président : et maintenant ?

En février 2015, j'ai écrit un billet intitulé "America will be back". J'y expliquais que le succès populaire énorme du film American Sniper, de Clint Eastwood, annonçait l'apparition d'une lame de fond importante, un retour de fierté américaine qui porterait vraisemblablement en 2016 au pouvoir une rupture comparable à celle que fut l'élection de Ronald Reagan :  le candidat d'opposition à l'establishment, le candidat de la régénération politique, remède à une sclérose institutionnelle résultant de deux décennies de ronronnement administratif, d'entre-soi élitiste, de magouilles politiciennes, de scandales d'Etat sans conséquence, de culpabilisation nationale.

Dans les années 1960 et 1970, l'on vit ça avec le scandale du Watergate, la honte du Vietnâm, l'insignifiance de Ford et la mollesse bien pensante de Carter. L'Amérique diminuée, humiliée face à une URSS obtenant les accords d'Helsinki, face à la Révolution iranienne... Et tout à coup, Ronald Reagan fustigeant l'establishment, moqué comme un acteur de seconde zone, mais expliquant qu'il y en avait assez de la soumission aux caprices soviétiques, et que son projet était de regarder les dirigeants communistes dans les yeux et de leur dire "Niet". Et il fut élu par un peuple las d'élites qui humiliaient leur Amérique.

Aujourd'hui nous avons vu cela avec le scandale des écoutes de la NSA, la honte de l'Irak, les reculades face aux Chinois, à Poutine, aux mollahs...

A nouveau, le peuple américain a eu envie de dire Niet.

Je n'ai pas prévu Trump. Mais c'est un mouvement comme cela, qui lui était prévisible, qui l'a porté au pouvoir. Ce n'est pas un mouvement fasciste, ce n'est pas un mouvement raciste, xénophobe principalement, et tous ceux qui utilisent cela comme explication n'ont rien compris à la dynamique en cours. Trump a surfé sur une vague, il était le candidat le plus à même de le faire du fait de sa capacité, par sa fortune personnelle et l'image de total franc-tireur qu'il a pu donner, en n'ayant l'air d'être acheté par aucun sponsor tout en n'étant absolument pas du sérail, et en étant un personnage déjà connu du peuple américain.

Mais la vague n'a pas été créée par Trump. La vague était là, et elle montait déjà. Ce qui a importé dans son propos, c'est moins ce qu'il a dit que ce que cela signifiait. Quand il dénonçait une certaine émigration de latinos ou se moquait d'un handicapé, ou humiliait Jeb Bush en lui parlant en plein débat comme s'il le croisait dans la rue, le contenu de ses propos n'importait pas : ce qui importait c'est que cela démontrait son indépendance d'esprit et son indifférence à ce qu'on pourrait penser de lui dans les salons de Washington. Bref, c'était exactement ce que voulait la vague qui montait : un bon gros Niet. Ou, plus justement, un bon gros F***.

 

Et ce que l'on peut attendre de la présidence de Trump est dans la suite logique de cela : il est moins question d'un programme, il est moins question des décisions que le personnage va prendre que de ce que sa simple élection signifie : un grand coup de pied dans une fourmilière, dans l'espoir que les intérêts installé, les castes ronronnantes, les deals constitués, les habitudes des magouilles, les arrangements usuels, tout ceci saute afin de remédier à la sclérose. Car c'est un fait : les sociétés démocratiques sont mises en danger par la sédimentation ; les groupes d'intérêts qui s'installent, les fortunes qui s'établissent, les castes qui se constituent, les clientèles qui se figent encrassent le système et finissent par le bloquer en coupant du peuple les élites lovées dans l'entre-soi, d'une part, et d'autre par la séparation des pouvoirs est atteinte car elle est contournée par des connivences de castes ; rien n'est plus nuisible à une démocratie que l'unanimité, puisque les institutions démocratiques jouent sur l'opposition des pouvoirs. Il n'y a qu'à voir comment le Tea Party a été étouffé par les élites républicaines préférant le compromis avec les élites démocrates pour comprendre de quoi je parle.

Un séisme comme celui de l'élection de Trump, en soi, peut constituer un traitement de choc : les deals habituels volent en éclat, les castes se rompent et leurs membres s'égaillent, les partis se recomposent, les clivages redynamisent les institutions. C'est cet effet là, principalement, que l'on peut attendre de l'élection de Trump, et cela quoi que fasse véritablement Trump. C'est en cela que son élection à elle seule est un événement politique dont il faut se féliciter, en voyant bien que l'élection d'Hillary, au contraire, aurait prolongé et accentué la sclérose, peut-être de manière irrémédiable. Je me réjouis donc de l'élection de Trump pour la raison qu'elle va, selon moi, redonner un coup de fouet à la démocratie américaine.

Et peut-être un coup de fouet plus important encore que sous Reagan : un coup de fouet comparable à ce que fut l'accession au pouvoir de Teddy Roosevelt, qui devint président par accident : accepté comme vice-président de McKinley par des Républicains qui comptaient sur les voix populaires qu'il pouvait leur apporter mais craignaient son intransigeance contre la corruption, Roosevelt devint président après l'assassinat de McKinley et commença un grand ménage à Washington : il combattit les monopoles néfastes des "malfaiteurs de grande fortune", et s'employa à rétablir la démocratie américaine en s'en prenant aux "Barons voleurs". Certes, il pratiqua aussi le protectionnisme, comme Trump promet de le faire, et un libéral comme moi ne peut s'en réjouir ; mais il faut voir que Roosevelt assainit grandement la démocratie américaine, et que la prospérité et le bon fonctionnement de la démocratie américaine dans les décennies qui suivirent furent en partie son héritage.

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On peut donc espérer que cette élection aura pour conséquence de nous faire gagner quelques années de démocratie américaine et de liberté supplémentaires, notamment si Trump applique son programme de diminution des réglementations et des impôts.

Par ailleurs, si j'ai bien compris, trois juges à la Cour Suprême seront nommés durant son mandat ; ce qui sera fait par Trump et devra être approuvé par une Chambre et un Sénat républicains, au moins pour celui ou ceux qui seront nommés avant les élections de mi-mandat. On aura donc encore pour un moment une Cour Suprême qui devrait demeurer conservatrice et garantir la Constitution et le Bill of Rights.

 

Au plan du soi-disant "isolationnisme" de Trump, j'aurai également des choses à dire, et là aussi sans doute des parallèles avec Roosevelt et Reagan, mais c'est de la politique internationale, et donc fera l'objet d'un autre billet dans, j'espère, les prochains jours.

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05 novembre 2016

La Russie de Poutine : petit état chiffré

La Russie de Poutine c'est :

- 2% de la population mondiale pour 21% de la consommation mondiale d'héroïne et 5% de la consommation mondiale d'opiacés

- un taux d'homicide annuel de 10,2  pour 100 000 habitants  (contre 4,2 aux USA, 1,2 en France et 0,8 en Allemagne)

- 900 000 avortements par an, contre 220 000 en France, soit un taux deux fois plus élevé en Russie.

- Une proportion de population musulmane d'environ 15%, soit 50% plus élevée que dans les pays les plus "islamisés" d'Europe.

- le 148e rang au classement mondial 2014 de la liberté de la presse, contre 14e pour l'Allemagne, 39e pour la France, 33e pour le Royaume-Uni, 46e pour les USA (Source : Reporters Sans Frontières)

- le 140e rang au classement mondial 2014 de la liberté économique, contre  18e pour l'Allemagne, 70e pour la France, 14e pour le Royaume-Uni, 12e pour les USA (Source : Fondation Heritage)

- le 127e rang au classement mondial 2013 de la corruption contre  12e pour l'Allemagne, 22e pour la France, 14e pour le Royaume-Uni, 19e pour les USA(Source : Transparency International)

La prochaine fois que quelqu'un vous explique comme la Russie de Poutine va bien, comme elle est un exemple moral pour l'Occident décadent, vous n'aurez qu'à copier-coller ces données.

En général on vous répondra que ce sont des données occidentales donc forcément issues de la CIA, etc.

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11 octobre 2016

Russie : Le risque Méditerranéen

Mes lecteurs habituels le savent, depuis un an maintenant j'essaie d'anticiper le comportement de la Russie poutinienne en usant de la comparaison avec les deux précédents "tellurocratiques" en Europe : la France napoléonienne et l'Allemagne hitlérienne.

Je voudrais ici compléter, brièvement, cette analyse par la suggestion d'un autre théâtre de guerre que j'ai négligé dans mes précédents billets sur la question est qui est pourtant commun à l'épopée napoléonienne et à la Seconde guerre mondiale : l'Afrique du Nord et le Proche-Orient.

En effet, Napoléon, alors en tant qu'agent de la France révolutionnaire dont son régime serait la continuation, comme Hitler furent conduits à lancer des opérations dans le sud-est méditerranéen, à chaque fois dans un but stratégique dirigé contre la thalassocratie.

La Campagne de Napoléon en Egypte avait pour but de couper la route des Indes à l'Angleterre et d'affaiblir ainsi sa puissance commerciale.

CampagneEgypte

La guerre du Désert menée par l'Afrikakorps de Rommel, après avoir secouru les Italiens en difficulté, avait pour objectif stratégique de rejeter les Britanniques hors d'Egypte et de s'emparer des pétroles d'Irak avant de faire la jonction avec la Wehrmacht du front de l'Est sur le Caucase.

CampagneDésert

Les mouvements géographiques de l'expansion russe étant voisins de ceux que furent les directions de l'expansion napoléonienne puis hitlérienne, ce qui s'explique par le fait que le théâtre stratégique général demeure l'Europe et son pourtour et donc que les positions stratégiques ne varient pas d'une occurrence à l'autre, les vecteurs d'intervention étant simplement modifiés d'un cas à l'autre par la place géographique différente de la France, de l'Allemagne et de la Russie, il paraît donc logique d'envisager que la Russie poutinienne, à son tour, cherche à accroître son emprise sur la Méditerrannée, notamment pour obtenir la capacité de couper les lignes de ravitaillement européennes en hydrocarbures, en lançant une intervention du même genre, dont la nature reste à déterminer, en Méditerranée, peut-être sous des motifs antiterroristes.

Cependant, en admettant, comme j'ai déjà pu le faire dans les précédents billets, qu'il y a à l'oeuvre des règles de déplacement géographique, on peut penser que l'intervention russe se dirigerait plutôt vers l'ouest méditerranéen :

Expédition EgypteJ'ai fait cette carte très rapidement pour permettre à mes chers lecteurs de visualiser cette idée de projection géographique. Le  fond de carte est un fond de 1936, par conséquent les frontières de l'Europe, et notamment celles de la Russie et de l'Allemagne, ne sont évidemment pas les frontières actuelles, ni celles du temps de Napoléon.

 

Je n'ai pas d'idée plus précise que cela de ce que pourrait être cette intervention, mais je me suis dit que mes lecteurs pourraient être intéressés par cette petite réflexion complémentaire.

 

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19 septembre 2016

Un scénario de guerre mondiale

Il y a quelques jours, j'ai tenté d'expliquer pourquoi la plupart des commentateurs semblent aujourd'hui incapables d'envisager correctement la nature du conflit en cours et à venir entre l'Occident et la Russie poutinienne, mettant spécifiquement en cause le réflexe des vainqueurs qui pousse à envisager le conflit à venir selon les mêmes règles et les mêmes modalités que celui du passé, savoir la guerre froide.

Aujourd'hui je voudrais aborder un autre aspect du problème, une autre entrave à la pensée, qui s'applique non seulement au problème posé par la Russie mais à l'ensemble de la situation mondiale. Cette entrave, c'est l'incapacité à penser la situation de manière globale, et la propension à n'aborder les questions que par thème, par région. Peut-être est-ce lié à la méthode journalistique, pour laquelle il faut toujours proposer des articles brefs en répondant à des questions du genre "que recherche Machin ?" ou "qu'arrive-t-il entre le pays X et le pays Y" ou encore "le point sur la situation en mer de bidule", je ne sais. En tout cas, on a trop l'habitude de traiter les problèmes de manière séparée.

Je pense bien sûr aux problèmes que j'évoque régulièrement sur ce blog, que j'aborde moi-même de manière thématique, quoi qu'en essayant le plus possible de toujours faire le lien avec la situation globale, savoir : la Russie et l'Europe, la Chine et l'Asie, le Moyen-Orient. 

Le fait est que, la plupart du temps, ils sont abordés dans les médias de manière strictement séparée, ce qui fausse la capacité d'analyse et bien sûr de prospective.

En effet, si l'on prend les problèmes séparément, il est aisé de se convaincre que les problèmes sont séparés, et non cumulatifs, et qu'une guerre mondiale ne saurait résulter que de la réalisation simultanée de probabilités qui, prises séparément, apparaissent faibles. Et s'il faut cumuler des probabilités faibles, naturellement la probabilité de voir le pire scénario arriver paraît infime. Comme si l'on vous demandait de faire trois fois "six" d'affilée en lançant un dé. 

Ainsi, en prenant les problèmes séparément, l'on considère :

- Tout montre que Poutine n'a pas les moyens de défier durablement l'OTAN, qu'il pourrait éventuellement s'emparer des pays Baltes mais que la mise en branle de l'OTAN finirait par le vaincre. Donc, au mieux Poutine verrait qu'attaquer n'est pas son intérêt et s'en dispenserait, au pire il tenterait sa chance et serait bien vite écrasé.

- la Chine perdrait évidemment une guerre dans le Pacifique, vue la puissance de la flotte américaine à laquelle il faut ajouter que la plupart des pays de la région : Corée du Sud, Japon, Philippines, Vietnâm, Taïwan, se coaliseraient contre Pékin. Donc au mieux la Chine n'attaquera jamais, au pire il pourrait y avoir des heurts en mer de Chine, bien vite étouffés.

- l'iran, enfin, ne pourrait rien tenter contre l'Arabie Saoudite, qui bénéficie de la protection américaine ; le Pakistan ne pourrait pas risquer une guerre avec l'Inde, etc... tous ces théâtres plus réduits voient également leur stabilité garantie au moins partiellement par l'ordre mondial du gendarme américain. 

- Pour qu'il y ait une guerre mondiale, ou y ressemblant, il faudrait donc que le scénario du pire se réalise en Europe, que concomitamment le scénario du pire se réalise en Asie, et enfin que les Etats-Unis renoncent à empêcher les gens de s'entretuer dans les autres points chauds, ce qui paraît parfaitement improbable. Ainsi donc, la probabilité d'une guerre mondiale serait infime, et il serait catastrophiste, déraisonnable de la considérer. 

Et pourtant.

Pourtant les choses ne fonctionnent pas ainsi. L'ordre mondial ne fonctionne pas ainsi et ceux qui choisissent - et cela peut être conscient ou inconscient, par une habitude résultant du fait qu'on est "spécialiste" de telle région et pas telle autre - de découper ainsi la situation globale en tranches à étudier séparément font une erreur lourde de conséquence, puisqu'elle entraîne le mode de calcul que j'ai décrit ci-dessus, alors que les probabilités ne sont pas indépendantes.

Les choses fonctionnent en réseau, et la preuve en est qu'il y a une variable commune à toutes ces équations : les Etats-Unis. Par conséquent si sa valeur est altérée par la situation sur l'un des théâtres, elle l'est aussi sur les autres, ce qui modifie leur propre état et rend certaines évolutions plus probables.

Et dans ce cas, l'on constate que les probabilités de voir un embrasement général s'accroissent rapidement, car chaque déstabilisation locale accroît le risque d'apparition des autres.

Ainsi, si Poutine envahit les Etats Baltes, cela paraît en soi un problème limité. Mais cela implique un engagement otano-américain assez lourd. Et donc cela crée une opportunité unique pour la Chine, que celle-ci voudrait probablement saisir

Il faut en effet se souvenir, à propos de ce théâtre asiatique et ses parallèles historiques dont je parlais tantôt, qu'en 1941, les Japonais n'auraient sans doute pas attaqué les Américains si Londres n'avait pas été sous les bombardements allemands après avoir subi une déculottée sur le continent. 

Depuis plusieurs années, des tensions existaient entre Japon et Etats-Unis, certes, mais le Japon avait pris garde de mener son expansionnisme sans affronter les Etats-Unis, d'une part, et d'autre part il faut se souvenir qu'en Asie du Sud-Est, il y avait une autre puissance au moins équivalente à celle des Etats-Unis qui endiguait les ambitions nippones : l'Empire britannique (auquel on doit ajouter, dans une moindre mesure, la France présente en Indochine). Sans la guerre en Europe, les Japonais auraient continué à pousser prudemment leurs pions en Chine et à faire des démonstrations de force pour tenir les Occidentaux à distance, sans aller plus loin.

Mais la défaite franco-britannique face à Hitler changeait tout : tout à coup, la conquête de l'ensemble du sud-est asiatique était à la portée du japon. C'était une opportunité unique, face à laquelle le seul obstacle qui demeurait étaient les Etats-Unis. Il fallait donc briser leur marine pour couvrir ensuite la conquête "tranquille" de l'Asie sur des puissances européennes qui avaient d'autres chats à fouetter. Ce fut Pearl Harbor. Mais sans l'agression hitlérienne, sans la guerre en Europe, sans l'affaiblissement britannique ouvrant des perspectives de butin démentielles à faible coût, les Japonais n'auraient sans doute pas pris un risque aussi important qu'agresser les Etats-Unis de la sorte. Dans cette configuration, la variable commune à l'Europe et à l'Asie, c'était la thalassocratie de l'époque : l'Angleterre. Et c'est l'éclatement d'une première crise en Europe qui a créé les conditions d'éclatement de la deuxième, en la rendant beaucup plus probable par une modification subite de l'équilibre local des forces.

De même, les Américains n'auraient probablement pas attaqué le Canada en 1812 si les Anglais n'avaient pas été occupés par Napoléon en Europe ; mais la lutte contre l'Ogre corse entamait fortement la capacité de réaction britannique et rendait très tentante une opération visant à expulser les Anglais d'Amérique. 

 

De la même manière, donc, une attaque de Poutine sur les Pays Baltes, engageant l'OTAN et spécifiquement les Etats-Unis (la capacité, comme la volonté politique, de réaction de l'OTAN en tant que telle étant discutables) créerait une fenêtre d'intervention pour la Chine en Asie, qui pourrait être tentée de frapper ses voisins, voire de bombarder Guam ou de tenter de couler des bâtiments américains pour repousser les Etats-Unis de la région, croyant comme les Japonais pouvoir ensuite obtenir une paix en conservant les gains stratégiques.  Et plus les succès de Poutine seraient importants en Europe, plus la situation stratégique américaine serait compliquée sur ce théâtre et plus la Chine serait prompte à attaquer. 

D'ailleurs, il n'est pas à exclure totalement que la Chine puisse être la première à attaquer ses voisins, après un incident en mer de Chine, provoquant ainsi un engagement américain qui pourrait pousser Poutine à attaquer de son côté. Cela peut marcher dans les deux sens, même si les deux précédentes occurrences semblent plutôt plaider pour une initiative du tellurocrate

Une fois la guerre déclenchée par l'une des deux principales puissances concurrentes de la thalassocratie américaine, sur l'un des deux théâtres les plus impotants, et l'opportunité saisie par l'autre, la situation de guerre est bien installée et déjà "mondiale". 

Mais l'engagement important du gendarme du monde sur les deux théâtres simultanément est alors de nature à laisser s'exprimer également les puissances de second rang jusque-là maintenues dans la peur du gendarme. Des conflits locaux peuvent éclater, avec d'autant plus de probabilité qu'ils peuvent s'inscrire dans la stratégie globale des grandes puissances déjà en guerre. C'est le cas du Pakistan, allié de la Chine, et de l'Inde, courtisée par les Etats-Unis dans le cadre d'une alliance de revers contre ladite Chine ; c'est aussi le cas de l'Iran et de l'Arabie Saoudite, alliés respectifs de la Russie et des Etats-Unis, d'une grande importance stratégique au Moyen Orient. 

Voici comment fonctionnent les probabilités de guerre mondiale : le rôle central des Etats-Unis dans l'ordre du monde fait que, comme l'Empire britannique jadis, son affaiblissement en un point est de nature à provoquer d'autres conflits. Pour que la guerre mondiale arrive, il ne faut pas que convergent de faibles probabilités, il suffit que la crise éclate sur l'un des théâtres principaux pour provoquer l'embrasement des autres. 

Il serait bon d'en tenir compte, plutôt que de se contenter du fait que, sur le papier, la probabilité d'une guerre ici ou là serait infime. 

XiPoutkha

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12 septembre 2016

USA-Russie : Retours de guerre froide ? Non, prémices de guerre chaude

Depuis le début de l'affaire ukrainienne il y a maintenant presque trois ans, on entend souvent parler, à propos des tensions entre Occidentaux, spécifiquement Américains, et la Russie, de "retours" ou de "relents" de guerre froide. L'idée, bien sûr, est que l'on n'avait pas vu de telles tensions, du moins à ce niveau, depuis la chute de l'URSS. Mais il me semble que, derrière cette formule, il y a aussi l'incapacité à penser la nouveauté du temps que nous vivons. C'est, d'une certaine manière, se rassurer en se disant qu'au pire, on repartira pour quelques années de méfiance jusqu'à ce que le régime de Poutine se renverse, comme était tombée l'Union soviétique.

Parler de "retours de guerre froide" à propos de ce qu'il se passe entre Occident et Russie, c'est faire montre de paresse intellectuelle, et s'interdire d'envisager les évolutions auxquelles nous assisterons ; du même coup, c'est s'interdire de s'y préparer, et donc s'exposer à de colossales déconvenues.

Il y a quelques temps, j'ai tenté d'exposer dans un billet la "fourchette historionomique de Poutine", savoir le cône des possibles dans lequel devrait s'inscrire notre futur proche, du meilleur scénario que l'on puisse espérer au pire que l'on doive craindre. Ce que je veux dire aujourd'hui doit servir à compléter cette analyse et à faire comprendre pourquoi le conflit qui vient ne sera pas une simple resucée de la guerre froide.

Je le dirai tout de suite sans faire durer le suspense, et cela ne surprendra pas mes lecteurs habituels : ce ne sera pas une resucée de guerre froide car nous sommes face à une trajectoire longue, de l'ordre de sept à huit décennies, dont la guerre froide était une étape, et dont ce que nous visons aujourd'hui est une autre. Et par une sorte d'ironique mise en abîme, le fait que les commentateurs voient dans ce qu'il se passe actuellement des "retours de guerre froide", c'est-à-dire lisent les éléments nouveaux strictement comme une resucée d'événements historiques récents, impliquant les mêmes acteurs dans les mêmes rôles, peut également être considéré comme un aspect de cette trajectoire historique longue. 

Cette trajectoire longue est celle que j'ai déjà exposée et menant à ce que j'ai appelé des "impérialistes revanchards", au rang desquels je mets Napoléon, Hitler, Poutine, mais aussi Hannibal Barca, entre autres. Les "impérialistes revanchards" ont en commun d'être les champions d'empires déchus, capables de remporter des victoires éclatantes et stupéfiantes faisant vaciller l'ordre international établi. 

Dans ce schéma des impérialistes revanchards, on note trois périodes importantes, correspondant à trois générations différentes : l'établissement initial de l'empire, la guerre s'achevant sur une défaite humiliante de l'empire, et enfin la guerre initiée par l'impérialisme revanchard à proprement parler.

Pour les cas historiques achevés, on peut résumer ainsi :

Hannibal : Etablissement de l'empire carthaginois avec la victoire sur Agatocle de Sicile en -307 ; défaite dans la Première guerre punique en - 241, Deuxième guerre punique -218 à - 202

Napoléon : Apogée du royaume de France à la fin de la guerre de succession d'Espagne, 1715 ; défaite dans la guerre de Sept Ans en 1763 ; guerres révolutionnaires et napoléoniennes 1792-1815

Hitler : Etablissement de l'Empire allemand après la victoire sur la France en 1870 ; défaite dans la Grande guerre en 1918 ; Seconde guerre mondiale 1939-1945

Pour la Russie de Poutine, trajectoire en cours, nous avons : Etablissement de l'Empire soviétique en 1945, défaite dans la guerre froide et dislocation de l'URSS en 1991 ; enfin les prémices actuels de la nouvelle guerre.

Mes chers lecteurs doivent à présent avoir une petite idée de ce que je disais en commençant : il y aura entre le conflit à venir et la guerre froide une différence similaire à celle existant entre la Grande guerre et la Seconde guerre mondiale, entre la guerre de Sept Ans et les guerres napoléoniennes, entre la Première et la Deuxième guerre punique. Inversement, cela signifie que les unes et les autres de ces guerres peuvent être placées dans une même catégorie.

D'abord les guerres d'enlisement...

D'abord, il y a les guerres d'enlisement, qui sont celles qui résultent en la défaite de l'empire initial, dans une mesure paraissant hors de proportion eu égard aux conditions initiales du conflit. Il en va ainsi de la Première guerre punique, conflit d'influence en Sicile qui aboutit, après une longue guerre de positions en Sicile (plus de vingt ans !) à la perte de l'empire maritime carthaginois (Corse, Sardaigne et Sicile). 

Il en va de même de la guerre de Sept Ans (1756-1763), qu'on doit associer à la guerre de succession d'Autriche (1740-1748) qui la précède, la prépare et la cause : ainsi un conflit ayant pour objet une querelle d'influence autour de la maison d'Autriche débouchera finalement sur la perte de l'essentiel du premier empire colonial français au profit de l'Angleterre.

Pour l'Allemagne, la Grande guerre joua ce rôle : là encore, un conflit envisagé comme bref et victorieux s'enlisa longuement, engloutissant d'immenses ressources et aboutissant à une issue initialement invraisemblable : la perte de tout un empire colonial et l'abaissement international.

La guerre froide correspond à cette catégorie. Elle compte de nombreuses guerres qui sont en réalité autant de batailles : la Corée (1950-1953), le Vietnâm (1955-1975) ... Mais du côté soviétique, le seul véritable engagement d'ampleur, qui dessine les limites de sa véritable guerre, c'est l'Afghanistan (1979-1989) qui saigna le prestige et les finances de l'URSS, la fragilisant face à l'offensive stratégique de Ronald Reagan et précipitant sa chute. Une invasion qui devait être simple et garantir l'influence soviétique sur ce pays conduisit à l'effondrement de l'Union et le considérable repli géopolitique de la Russie.

...ensuite les guerres de mouvement

Dans tous ces cas historiques, l'effondrement de l'empire initial provoqua en son sein une grande restructuration, avec d'importants bouleversements politiques et sociaux, et l'arrivée au pouvoir d'une classe dirigeante intégralement renouvelée, s'étant forgée dans l'adversité de la défaite, et autant capables d'esprit de revanche que d'esprit critique quant aux défaillances du défunt système, et de créativité et d'audace propres à subjuguer, au moins temporairement, leurs ennemis. Chez ces héritiers revanchards d'empires ayant été défaits dans des guerres d'enlisement, on trouve toujours une prédilection militaire pour la rapidité, le mouvement, le choc, l'encerclement, la recherche de victoire rapide en frappant l'ennemi au coeur.

A la suite de la Première guerre punique, Carthage sombre ainsi dans la guerre civile dite "Guerre des Mercenaires", marquée par de nombreuses atrocités. L'oligarchie perd le pouvoir, la défaite étant attribuée au manque de volonté de personnages comme Hannon le Grand, symbolisant les intérêts des marchands carthaginois las de la guerre. Un mouvement populiste porte Hamilcar  à la tête de l'armée, et le Barcide renforce le rôle du peuple dans la constitution de Carthage et mène une politique militariste, avec la volonté de bâtir un nouvel empire carthaginois, ce qu'il fait en Espagne. Le jeune Hannibal Barca héritera de son armée réorganisée, et deviendra immortel en menant avec audace, par terre et non par mer, son armée et ses éléphants droit sur le territoire romain, où il remporta une série de victoires stupéfiantes, spécialement avec son chef-d'oeuvre de Cannes, amenant l'ennemi où il le voulait pour l'encercler et le détruire.

On observe un phénomène similaire en France à la suite de la défaite dans la guerre de Sept Ans : le régime monarchique perd avec ses colonies des ressources financières et sort endetté de la guerre, dette qui sera encore alourdie par la tentative de revanche aux Amériques dans la guerre d'Indépendance, et qui finit par provoquer la chute du régime en nécessitant la réunion des Etats-généraux de 1789. La chute de la monarchie et de son appareil porte au pouvoir une nouvelle génération d'hommes jeunes, et renouvelle notamment les cadres de l'armée française, remplaçant les aristocrates par des roturiers ambitieux et prompts à porter des idées neuves ; c'est à cette génération qu'appartiennent Bonaparte et tous ses maréchaux d'Empire, et c'est cette nouvelle armée avec laquelle Napoléon fondit sur l'Autriche via l'Allemagne en 1805, pour écraser les Austro-russes stupéfaits à Austerlitz. 

Il en va encore de même dans l'Allemagne après la Grande guerre : la défaite de 1918 coïncide avec la révolution allemande, la fin de la monarchie impériale, les événements de guerre civile, entre spartakistes et Freikorps, et l'instauration de la République de Weimar et ses épisodes de crise économique. L'armée allemande humiliée est poussée à l'autocritique, et lorsqu'Hitler décide de la rebâtir en violation des traités, c'est en appliquant des principes nouveaux et en faisant la part belle aux armes nouvelles et à leur concentration en vue d'obtenir une victoire décisive et rapide. Leur application dans le plan Hitler-Manstein qui conduisit la bataille de France assura à l'Allemagne, avec le "coup de faucille" de Dunkerque une victoire historique contre ce qui était réputé la meilleure armée du monde à ce moment, l'armée française.

La chute de l'URSS a provoqué en Russie un changement similaire du personnel dirigeant. Finies les élites soviétiques, les vieillards cacochymes comme Berjnev, Andropov ou Tchernenko. Fini le système de factions du Politburo. Finie même la vision de l'arme nucléaire comme arme simplement dissuasive - le chantage nucléaire de Poutine montre une nouvelle doctrine d'emploi.

La malédiction du vainqueur

Dans le même temps, et inversement, les nations victorieuses de la guerre d'enlisement, aucunement portées à l'autocritique par la victoire, voient un vieillissement de leurs élites et une nécrose de leur pensée, incapable de sortir des anciens schémas, convaincus qu'un éventuel nouveau conflit se mènera exactement comme le précédent. Ce faisant, ils se rendent prévisibles, incapables d'improviser avec efficacité, et d'autant plus vulnérables à une audacieuse innovation adverse.

Ainsi de Rome qui, après avoir remporté Carthage une première fois en imitant et en surpassant sa marine, ne vit pas venir Hannibal avec ses éléphants, et subit les désastres de la Trébie, de Trasimène et de Cannes.

Ainsi des Anglais qui pensèrent, en 1805, vaincre Napoléon en l'envoyant s'enliser en Allemagne comme l'avaient fait les armées françaises de Louis XV en 1756, ce qui résulta en la défaite d'Austerlitz qui coûta pratiquement la vie à William Pitt et signifia le début de l'hégémonie napoléonienne sur l'Europe que les Anglais voulaient éviter.

Ainsi encore des Alliés qui espérèrent vaincre Hitler dans une guerre de positions à l'abri de la ligne Maginot, qui furent incapables de réagir à la percée de Sedan et à l'encerclement de Dunkerque, et perdirent la France dont le pillage permit à Hitler de résister longtemps.

Ainsi, aujourd'hui, de ceux qui pensent vaincre Poutine en l'asphyxiant avec des sanctions économiques et de la dissuasion nucléaire.

Ceux qui raisonnent ainsi ont une guerre de retard. Ils s'exposent à de très graves déconvenues, car au vu des expériences passées dans le même domaine, si une chose est sûre, c'est que la nouvelle guerre n'obéira certainement pas aux règles de la précédente, et ceux qui s'entêteront à jouer ainsi subiront des désastres, peu importe leur supériorité sur le papier, car cette supériorité n'a plus de signification dès lors que les règles du jeu sont modifiées. Si tel n'était pas le cas, on ne se souviendrait pas d'Hannibal et de Napoléon, on ne se gratterait pas la tête en se demandant comment la victoire d'Hitler en 1940 a été possible : tous se seraient enlisés dès le début et auraient perdu sans causer trop de dégâts.

Mais il n'est pas impossible que dans les décennies à venir, on se demande avec perplexité comment Poutine aura pu arriver si vite à Berlin.

 

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05 septembre 2016

La révolution néolithique et nous : entrerien sur Atlantico

J'ai répondu aujourd'hui aux questions d'Atlantico sur un parallèle entre la révolution du Néolithique et les mutations technologiques imminentes.

C'est ici :

http://www.atlantico.fr/decryptage/comment-neolithique-met-en-garde-effondrement-possible-notre-civilisation-philippe-fabry-2809628.html

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21 août 2016

La fourchette historionomique de la Chine

M'étant occupé, il y a quelques jours, de rechercher la "fourchette historionomique" de Poutine, savoir le cône des possibles au sein duquel les événements à venir sont susceptible d'évoluer, il me semble intéressant de me livrer au même exercice quant à l'autre front, le front asiatique.

Et, comme pour la Russie, je vais tenter de faire cela en reprenant quelques parallèles historiques et en tentant d'analyser quelles sont leurs possibles projections.

 

Le schéma de la puissance montante  alliée au tellurocrate

Les deux tellurocrates dont je parle habituellement sont Napoléon et Hitler, opposés tous deux à la thalassocratie de leur temps, l'Angleterre pour Napoléon et l'Angleterre puis les Etats-Unis, le passage de témoin entre les deux thalassocraties se faisant durant la guerre contre l'Allemagne nazie.

Quant à Hitler, son allié contre l'Angleterre, puis les Etats-Unis à partir de 1941, était le Japon, dont j'ai déjà évoqué le parallèle avec la Chine.

Mais Napoléon a bénéficié également de l'alliance, au moins objective, d'une puissance montante par-delà la mer : il s'agissait des Etats-Unis (et je remercie un jeune lecteur de ce blog, Nassim, d'avoir attiré mon attention là-dessus). En effet, tandis que l'Angleterre était empêtrée en Europe dans la guerre contre Napoléon, les Etats-Unis envahirent le Canada en 1812, avec la volonté de le conquérir et d'expulser définitivement l'Angleterre de ce qu'ils estimaient être leur sphère d'influence légitime, et s'ensuivit un conflit avec la thalassocratie européenne qui dura jusqu'en février 1815, soit près d'un an après le renversement de Napoléon (mais avant les Cent-Jours). 

Tout comme entre l'Allemagne nazie et le Japon, l'alliance fut plus objective qu'autre chose : deux puissances profitaient de pouvoir combattre simultanément un ennemi commun, mais sans stratégie commune ni concertation, chacun poursuivant de son côté ses propres buts stratégiques.

Comme la dernière fois, j'ai préparé des cartes sommaires qui permettront de constater qu'au sein du parallèle historique il faut noter une évolution géographique, laquelle peut être d'une certaine aide au moment de tenter une projection prospective.

 

 La première carte ci-dessous montre la situation géographique en 1812 : en rouge la thalassocratie et son empire, en noir l'empire du tellurocrate - en l'occurrence Napoléon, et en jaune la puissance montante américaine - alors récemment augmentée de l'achat de la Louisiane à la France - se portant à l'assaut des possessions impériales de la thalassocratie britannique : le Canada.

1812

La deuxième occurrence, ci-dessous, donne à voir la situation en 1941. La thalassocratie et son empire sont toujours en rouge ; puisque la Seconde guerre mondiale a vu la transition de la puissance thalassocratique de l'Empire britannique vers les Etats-Unis, je les ai fait figurer ensemble. En noir, l'on trouve bien évidemment l'empire nazi, avant l'invasion de l'URSS. En jaune figure la puissance montante japonaise, récemment augmentée de ses conquêtes en Mandchourie et en Chine. D'un trait jaune, j'ai fait figurer ce que serait, dans les années suivantes, la zone d'extension maximale de l'Empire du Japon.

1941

Le fait est que, tout comme à propos des tellurocraties l'on avait observé un déplacement vers l'est à chaque occurrence, on voit pour la puissance montante on déplacement vers l'ouest. Et puisque le successeur du Japon à ce titre est, je l'ai déjà expliqué par ailleurs, la Chine, le déplacement se poursuit.

Aussi, je propose la carte ci-dessous, montrant la nouvelle configuration : en rouge la thalassocratie américaine. Elle n'a guère d'empire en Asie, sauf à considérer que les alliés chez lesquels elle a parfois des bases implantées : Japon, Philippines, Corée du Sud, Taïwan, Australie, et bien sûr à compter ses possessions comme Guam qui, à cette échelle, ne sont pas visibles. Ces alliés-vassaux des Etats-Unis sont à portée immédiate de frappe de la Chine comme les possessions britanniques l'étaient du Japon en 1941 et le Canada des Etats-Unis en 1812. En noir figure la Russie de Vladimir Poutine, le nouveau tellurocrate. Enfin en jaune, la Chine, la nouvelle puissance montagne alliée au nouveau tellurocrate, avec d'un trait jaune la limite de l'espace qu'elle compte vraisemblablement dominer à brève échéance, en rejetant les Etats-Unis jusqu'à Hawaï.

2016

Comme pour la tellurocratie, la puissance montante est destinée à tomber devant la thalassocratie, mais cela peut se faire à un coût plus ou moins important, et après des mouvements d'ampleur plus ou moins grande.

Dans le premier cas, celui de la guerre de 1812, l'on observe malgré tout un conflit assez limité quoique long, avec des pertes relativement faibles et peu de mouvement, et notamment peu de territoires perdus puis repris.

Dans le deuxième cas, celui de la guerre du Pacifique, la durée est voisine mais la guerre fut beaucoup plus dévastatrice, avec de lourdes pertes notamment dans la population civile, et avec conquête et reconquête de territoires importants.

Le conflit à venir entre Chine et Etats-Unis pourrait donc prendre l'une ou l'autre tournure : dans le meilleur des cas, le conflit ne sortirait guère des limites de la mer de Chine, les combats seraient essentiellement maritimes et la guerre s'achèverait vraisemblablement sur un statu quo cependant favorable aux Américains, leur autorité étant réaffirmée tandis que le régime chinois aurait à gérer intérieurement l'échec impérial, ce qui pourrait déboucher sur une implosion politique.

Si le conflit prend plutôt la tournure de la guerre du Pacifique, et notamment que la Chine parvient à causer d'importants dommages aux forces américaines pendant les premières phases de combats (ce qui est possible, car les technologies de cyberguerre et guerre spatiale favorisent l'agresseur) alors il faut s'attendre à ce que les Chinois réussissent des premiers mouvements de grande ampleur, et puissent s'emparer de Taïwan, de la Corée du Sud, des Philippines, du Vietnâm, voire pousse ses pions jusqu'à l'Australie et le Japon. J'ai également déjà parlé de ce qu'il pourrait se passer du côté de l'Inde

Il s'agirait alors vraisemblablement du pire scénario possible pour l'Amérique sur ce front asiatique, obligeant les Américains à engager des ressources colossales pour regagner le terrain perdu, et rendant d'autant plus compliquée la guerre en Europe contre la Russie de Poutine - ce qui favoriserait, donc, une mainmise de la Russie sur l'Europe telle que je l'envisageais dans le "scénario médian" ; en effet, il faut tenir compte du fait que puisque ces conflits se dérouleront en même temps, les deux "fourchettes hitstorionomiques" sont liées, interdépendantes. Or, dans la mesure où 60% des forces navales américaines sont dans le Pacifique, leur mobilisation voire destruction partielle rendrait plus difficiles à défendre les routes maritimes amenant en Atlantique les renforts vers l'Europe, qui seraient harcelées par les sous-marins russes.

Par ailleurs, l'extension du territoire russe jusqu'au Pacifique rend aussi possible une participation des navires russes à la guerre sur ce deuxième front, comme les récents et futurs exercices conjoints dans la région avec la Chine permettent de le laisser penser.

Et pour visualiser parfaitement le déplacement et l'accroissement de l'espace de déroulement de ces trajectoires historiques, revoici les trois cartes à la suite.

Trois occurrences

Note : comme alliance de la puissance montante avec la tellurocratie et contre la thalassocratie, je pourrais aussi mentionner le cas de la célèbre et désastreuse expédition de Sicile (415-413 av J.-C.), menée par les Athéniens contre Syracuse en pleine guerre du Péloponnèse.

Expédition sicile

Dans la carte ci-dessus, Syracuse, sur la côte est de la Sicile, est en jaune, comme la puissance montante qu'elle était. En rouge est l'empire athénien, et en noir la tellurocratie spartiate.

Alors qu'Athènes était en guerre contre Sparte, les Athéniens décidèrent de lancer une expédition contre Syracuse afin de mettre fin à la montée en puissance de Syracuse, s'assurer définitivement l'empire des mers et contrôler la route du blé vers Sparte. L'expédition fut un désastre complet, toutes les forces athéniennes furent détruites, la laissant par la suite démunie face à la Sparte de Lysandre, qui la défit en - 404.

Je pourrais donc tenir compte de cet exemple pour établir mon cône des possibles, mais ce serait oublier qu'Athènes n'appartenait pas à ce que j'ai appelé une civilisation de type B, et il ne me semble donc pas possible que les Etats-Unis, qui constituent un tel type B, puissent subir un tel désastre contre la Chine que cela permette à la Russie de Poutine de les vaincre totalement - possibilité que j'ai exclue dans l'article sur la fourchette historionomique russe.

 

Le schéma de la conquête romaine des Gaules

Le parallèle que je vais exposer ici est d'un autre type et s'appuie sur d'autres considérations.

En effet, les lecteurs de mon Histoire du siècle à venir savent que ce que j'appelle cycle A, la trajectoire applicable à la Grèce antique comme à l'Europe moderne, "démarre" toujours dans une région conquise par la civilisation de cycle B (Rome, Etats-Unis) précédente. Ce fut la Grèce après l'effondrement de l'empire mycénien, les Gaules après l'effondrement de l'empire romain. Dans mes prévisions pour l'après-empire américain, je suggère que ce sera l'Asie orientale, en particulier la Chine et ses environs, qui constitueront l'équivalent et le coeur de la prochaine occurrence de cycle A. Je me base pour avancer cette hypothèse sur une situation historique assez similaire de la Chine par rapport à l'Occident (jamais véritablement colonisée par les Européens, pays riche et populeux avec quatre fois la population des Etats-Unis, pays ayant à son crédit de nombreuses inventions comme le papier, la poudre à canon...) à celle de la Gaule par rapport aux Gréco-romains (contrée largement ignorée par la colonisation grecque sauf sur son rivage méditerranéen, environ quatre fois plus peuplée que l'Italie romaine, ayant inventé le tonneau, le savon...). 

Il me semble que l'on peut considérer comme moderne Gaule la Chine et ses environs immédiats, spécifiquement les pays voisins qui ont fréquemment constitué ses possessions : la Corée, le Vietnâm, Taïwan. Comme les Gaules, cela représente une mosaïque de peuples où les considérations ethniques demeurent bien vivante : à l'intérieur de la Chine elle-même, le pouvoir est détenu par les Han, largement majoritaire (plus de 90% de la population), concentrés sur le territoire de la Chine historique (la moitié ouest de l'actuelle), et qui ont établi leur empire sur le territoire de la Chine actuelle, comme le montre cette carte :

China_ethnolinguistic_1967

Par ailleurs, on observe là aussi un déplacement géographique significatif, toujours vers l'Ouest : dans mon livre, je parle de la crête et Mycènes pour le premier cycle, la Grèce et Rome pour le second, puis l'Europe et les Etats-Unis pour l'actuel. Il paraît donc logique que le prochain point de départ d'un cycle A se trouve sur la rive occidentale du Pacifique.

Or donc, puisque la Chine devrait vraisemblablement être la zone de départ du prochain cycle A, et donc être avant cela intégralement conquise et intégrée à l'empire américain, alors, dans la mesure où nous recherchons la fourchette historionomique de la Chine, la conquête de la Gaule par Rome peut donner d'autres éléments de parallèle intéressants.

Aussi me suis-je replongé dans l'histoire de nos ancêtres les gaulois, et je pense avoir vu comment ce parallèle peut apparaître.

En effet, juste avant que Rome ne commence à mettre le pied en Gaule, celle-ci était dominée par un peuple riche, et militairement puissant, les redoutables Arvernes, qui avaient bâti une puissance confédération qui était l'instrument de leur hégémonie sur les autres Gaulois.

 

Sans titre

Ci-dessus, la confédération arverne à l'époque du roi Bituitos. En vert foncé le peuple arverne, en vert clair ses vassaux. L'historien grec Strabon leur attribuait une hégémonie sur toute la Gaule ; il ne s'agissait sans doute pas d'une domination directe, d'un empire, mais de la reconnaissance de la puissance arverne comme la plus importante parmi les peuples gaulois, et d'une sorte de leadership.

Il semble que la meilleure preuve de la puissance arverne, et la réalité du leadership de ce peuple sur le reste de la Gaule, réside dans la stratégie de conquête adoptée par César : au cours de cette campagne longue de huit ans, le Romain s'ingénia à soumettre toute la périphérie gauloise, pour terminer par le gros morceau arverne. L'on voit bien le mouvement d'encerclement sur cette carte :guerre-de-gaulesEt ci-dessous, l'on voit l'état de la Gaule en -52, avant les derniers feux de la guerre qui en verraient les épisodes les plus fameux, la victoire gauloise de Gergovie et la défaite d'Alésia. la partie non conquise de la Gaule correspond à la zone traditionnelle de domination arverne, et Gergovie, d'ailleurs, était une place arverne. Vercingétorix lui-même était un Arverne. Aussi bien la "révolte" de - 52 est-elle un soulèvement à l'initiative des Arvernes encore indépendants, cherchant à recouvrer leur ancienne domination sur la Gaule - et vraisemblablement à restaurer la monarchie, au profit de Vercingétorix.

Gaule_-52

En effet, et c'est là que nous allons en venir à notre parallèle, la monarchie arverne avait été détruite, en même temps que l'empire arverne sur les peuples gaulois voisins et l'hégémonie sur la Gaule, lors de la première confrontation de ce peuple avec Rome, dans les années 120 avant J.-C.

-125 Arvernes

La carte ci-dessus montre la Gaule en l'an -125, sous le règne du roi arverne Bituitos, ainsi que les possessions de la République romaine. L'on voit la cité grecque de Massilia (aujourd'hui Marseille) alliée de Rome.

Au nord de Massilia était le peuple gaulois des Salyens.

En - 125 Les Salyens attaquent Massalia, alliée de Rome et des Eduens (autre peuple gaulois, ami de Rome). Les Romains, à l'appel de Massilia, marchent sur les Salyens dont les chefs, battus, se réfugient chez leurs alliés Allobroges, vassaux des Arvernes, qui se trouvent donc entraînés dans le conflit. Les Arvernes menaçant les Eduens, ceux-ci appellent également Rome à l'aide.

Les Arvernes de Bituitos demandent alors la paix au consul Domitius Ahenobarbus, qui refuse. En - 121, lors de la Bataille du Confluent, 200 000 Gaulois auraient affronté 30 000 romains. Bituitos y fut fait prisonnier, et les Arvernes vaincus. Les Romains créèrent la province qui porterait le nom d'une ville nouvellement fondée, Narbonne. La défaite des Arvernes fit semble-t-il éclater leur confédération, en portant un coup terrible au prestige qui fondait leur hégémonie, et notamment en abattant la puissante monarchie - Bituitos fut exilé -  au profit d'un régime oligarchique. Les Arvernes demeuraient cependant un peuple riche et puissant, quoiqu'abaissé, et la monarchie devait conserver des partisans parmi le peuple en raison de son rôle dans la redistribution des richesses - ce qui expliquerait en partie le succès "populaire" de Vercingétorix.

Avec les Romains, les autres grands gagnants de cette guerre étaient les Eduens, qui supplentèrent les Arvernes dans la suzeraineté des Bituriges et les Ségusiaves, et bâtirent à leur tour une puissante confédération. La carte ci-dessous montre cette évolution territoriale :

-120 arvernes

Par la suite, Rome devait intervenir une nouvelle fois pour défaire l'invasion des Cimbres et des Teutons une quinzaine d'années plus tard, mais ce n'est qu'en 58 que devait débuter la conquête systématique de la Gaule, par César, appelé par les Eduens contre les envahisseurs helvètes. Durant les premières années de la campagne, les Arvernes se tinrent prudemment en retrait, espérant sans doute échapper à la conquête romaine. Mais lorsqu'ils se virent encerclés par la puissance romaine, et cependant que les Gaulois vaincus acceptaient mal cette nouvelle domination étrangère, ils tentèrent, derrière Vercingétorix, de prendre la tête de la résistance gauloise à l'envahisseur romain. Leur échec scella le destin de la Gaule.

 

Peut-on tirer de tout cela quelques éléments pour mieux déterminer la fourchette historionomique de la Chine ?

Il me semble que l'on peut comparer la domination, en Chine, des Han sur le Tibet et le Xinjiang ouïghour, notamment, à la confédération bâtie par les Arvernes, en considérant que l'Asie de l'Est au sens large est l'équivalent des Gaules, ainsi que je le suggérais plus haut. On peut tenter de le visualiser en faisant cette carte, où j'ai tenté de faire apparaître le parallèle avec la carte montrée plus haut sur la Gaule :

Chinarvernes

Partant de ce postulat, qui me semble valide, on peut envisager la future confrontation entre Chine et Etats-Unis comme l'équivalent de la confrontation de -125. Elle pourrait d'ailleurs commencer par un affrontement de périphérie entre alliés des deux puissances, par exemple entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, ce qui serait plus proche de l'affrontement des Salyens et de Massilia. Mais l'affrontement pourrait aussi débuter de manière plus directe par une agression chinoise sur un petit voisin, les Philippines ou Taïwan.

La partie la plus éclairante de l'analogie est évidemment dans les conséquences de la confrontation.

De ce que nous avons vu de celles du conflit de -125 à - 121, cela pourrait aboutir à une défaite chinoise importante, équivalente à celle du Japon de 1945, entraînant un démembrement de la Chine comme il en alla de la confédération arverne. Le Tibet et les régions ouïghoures, Xinjiang notamment, deviendraient indépendantes. L'Etat chinois se replierait vraisemblablement sur les régions Han. Les Indiens pourraient, dans cette configuration, être les nouveaux Eduens : alliés des Etats-Unis dans la confrontation contre la Chine, eux-mêmes étant menacés par l'impérialisme chinois, alors qu'ils sont dans une phase de croissance économique semblable à ce qu'était celle de la Chine il y a une quinzaine d'années et sera dans quinze ans une puissance comparable à ce qu'est la Chine aujourd'hui, devenant la plus grande puissance d'Asie orientale.

Dans le même temps, les Américains auront considérablement affermi leur présence en Asie de l'Est, renversant probablement le régime de Corée du Nord. Comme la monarchie de Bituitos, il est vraisemblable que le régime communiste chinois ne survivra pas à la défaite et verra l'établissement d'un régime plus complaisant envers la puissance américaine.

De manière générale, l'on voit que le parallèle avec l'intervention romaine de -125 aboutit à des projections assez similaires à celles résultant du parallèle avec la Guerre du Pacifique. C'est donc vraisemblablement dans les environs d'un tel scénario que se trouvent les probabilités maximales de cette "fourchette historionomique" de la Chine.

 

Posté par Philippe Fabry à 16:25 - Commentaires [8] - Permalien [#]
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