Historionomie - Le Blog de Philippe Fabry

11 novembre 2018

Multilatéralisme et Forum sur la Paix.

Une nouvelle fois Atlantico m'a posé des questions auxquelles j'ai répondu mais pour une raison qui m'achappe cela n'a pas été publié. Voici l'entretien.

1. Lundi 12 octobre se tient le Forum de la Paix à Paris. Y participent de nombreux chefs d'Etat, ou d'institutions supranationales, mais pas Donald Trump. On y retrouve aussi de nombreux donateurs influents comme certains acteurs majeurs de la Silicon Valley (Google, Facebook, eBay, Microsoft) ou encore les Open Society Fondations de George Soros. Les points de vue moins mondialistes sont absents. Cependant n'est-il pas contre-productif, voire antithétique de penser l'avenir de la paix sans y associer les populistes qui deviennent incontournables aujourd'hui ? Peut-on cultiver la paix comme un entre-soi ?

J’ignore s’il y a eu une réelle volonté d’écarter les populistes. Trump sera absent, c’est un fait, mais cela relève de sa volonté : il n’apprécie guère ces manifestations de multilatéralisme qui tiennent un peu de la réunionite à l’échelle internationale. Il préfère déjeuner avec Emmanuel Macron à l’Elysée.

Il faut en effet savoir de quoi l’on parle : le Forum sur la paix n’est pas une conférence de paix, où il s’agirait d’arriver à un accord sur quoi que ce soit, mais d’une nouvelle manifestation créée par la diplomatie française, et censée être un événement annuel à l’avenir. Lorsque l’on en regarde le programme, l’on voit qu’il s’agit d’instaurer du dialogue. Le but est que les gens se parlent - c’est le principe d’un forum. Les intentions en sont louables, mais il est évident que ceux qui viennent se parler lors d’un tel événement sont ceux qui le veulent. Il n’est donc pas surprenant d’y trouver essentiellement des participants qui prônent le dialogue et l’échange et moins les populistes qui, sans être nécessairement pour la confrontation et le pur repli sur soi, ont plus tendance à se préoccuper de souveraineté et de préservation nationale.

L’événement en soi doit donc être jugé sur ses prétentions : s’il s’agit d’installer durablement en France une manifestation diplomatique de grande ampleur, ce peut être un instrument de rayonnement supplémentaire dans un domaine qui est déjà l’un des points fort de la France. S’il s’agit de révolutionner les relations internationales, ou même simplement de produire des résultats concrets en matière de progrès du multilatéralisme alors que les grandes acteurs internationaux poursuivent leurs agendas de leur côté, voire ne participent même pas, le succès est peu probable. Mais je ne pense pas qu’une telle ambition soit réellement poursuivie, ce serait très naïf.

2. Quelle paix proposent Emmanuel Macron et tous les adversaires du populisme aujourd'hui ?

Ce qui est frappant c’est que dans le climat actuel, un Forum sur la Paix sonne plutôt comme défendant l’idée qu’il faut préserver une paix menacée que de bâtir une paix nouvelle. Il signifie plutôt la crainte de voir se déliter l’ordre international que l’enthousiasme de mettre en place un meilleur paradigme. Ce qui est proposé, c’est donc une défense de l’ordre existant. Cela transparaît d’ailleurs dans les discours d’Emmanuel Macron de ces derniers jours, qui a parlé d’abord des années 1930, et ce 11 novembre a, dans son discours, insisté sur le retour du nationalisme comme menaçant la paix et l’ordre mondial.

Cet ordre mondial qu’Emmanuel Macron cherche à défendre, c’est ce que l’on appelle, et qu’il appelle lui-même, le multilatéralisme, c’est-à-dire une gestion collective des affaires mondiales, par des accords internationaux, la création et la participation à des institutions internationales. C’est l’ordre mis en place une première fois avec la SDN au lendemain de la Grande Guerre, jusu’à son échec de 1939, puis établi après 1945 jusqu’à nos jours.

L’ennui c’est que le multilatéralisme est assez largement une illusion, une histoire que se racontent, notamment, les pays européens pour s’assurer qu’ils sont encore au centre du jeu depuis qu’individuellement ils ne rêvent plus de la première place mondiale.

Ce que l’on voit depuis 1945, c’est bien plutôt un unilatéralisme américain tempéré par la délibération collective. Les grandes institutions internationales du « multilatéralisme » sont des créations américaines : le FMI, la Banque mondiale, l’OMC, l’ONU... L’Amérique a utilisé ces institutions pour forger l’ordre international actuel. Les Européens ont le sentiment que ce sont le produit de délibérations collectives et volontaires, ce qui n’est pas faux évidemment, mais le tout piloté par les Etats-Unis qui se sont ainsi assuré le soutien des pays les plus puissants du monde, et contraint leurs ennemis de jouer leur jeu : l’URSS de Staline se serait sans doute volontiers passée d’ONU si cela n’avait tenu qu’aux Soviétiques. L’Union européenne elle-même est, initialement, une création américaine partielle, afin d’endiguer l’Union soviétique.

Il n’y a donc jamais vraiment eu de multilatéralisme. L’ordre international post-1945 est un ordre dans lequel les Etats-Unis se sont posés comme le premier d’entre leurs pairs, mais la perception de cette réalité est quelque peu différente selon les acteurs : les Américains se voyaient surtout comme les premiers, et les autres comme les pairs. Et ce genre de système est instable et ne tend en réalité qu’au renforcement croissant de la puissance et de l’autorité, sinon de l’autoritarisme, du « premier ».  

Et nous arrivons au moment où la constatation de ce que ses partenaires se prennent toujours pour ses pairs alors qu’il les voit lui-même comme des vassaux est de plus en plus irritant pour le suzerain américain. D’où l’absence de Trump, qui agit un peu comme nos rois qui refusaient de se laisser convoquer par les Etats Généraux, afin de rappeler qui était le chef, au-delà des affirmations de principe.

3. Ce genre de conférence a-t-elle encore un sens à notre époque ? Ne faudrait-il pas renouveler le mode de fonctionnement des discussions multilatérales ?

Je le répète, il ne s’agit pas d’une conférence mais d’un forum. C’est différent parce qu’une conférence a général comme objectif d’aboutir à un résultat spécifique, généralement un accord. Là, il s’agit surtout de s’assurer que les gens se parlent et échangent leurs vues sur certaines questions. Cela aura forcément toujours un sens.

En revanche, il ne faut pas croire que cela correpsond à la réalité de l’ordre international, qui est que le système mis en place par les Etats-Unis il y a plus de soixante-dix ans tient toujours, mais se renforce, à l’image des accords du GATT qui se sont transformés en OMC en 1995 ; quand l’acceptation de règles communes débouche sur la création d’institutions chargées de gérer l’application de ces règles, c’est qu’un processus d’intégration est en cours. Cette intégration, c’est celle des différentes provinces de ce qu’il faut appeler l’empire américain dans un ordre toujours plus soumis à la puissance américaine. Ce que l’on voudrait parfois nous présenter comme le basculement vers un monde multipolaire, l’émergence de la Chine et la réémergence de la Russie, ne sont en fait que les ruades des vassaux les plus puissants. Mais à long terme, c’est le renforcement de l’emprise américaine qui s’annonce. Les discussions « multilatérales », de plus en plus, seront des délibérations pour accomoder les vassaux avec les volontés impériales américaines.  

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08 novembre 2018

ITW Atlantico : à quoi peut nous mener le malaise en France ?

http://www.atlantico.fr/decryptage/mais-quoi-peut-mener-malaise-qui-monte-en-france-quelques-scenarios-possibles-vincent-tournier-philippe-fabry-arvernes-yves-3553908.html

Ma propre réponse à la question :

Q- A l'occasion de son "itinérance mémorielle" Emmanuel Macron a été interpellé par un retraité qui a déclaré « Vous ne sentez pas le malaise qui monte en France ? ». Dans un contexte social et politique sensible, notamment en raison de l'émergence des gilets jaunes, ou encore de l'arrestation de personnes liées à ce qui est appelé "l'ultradroite" qui auraient projeté un attentat contre le président, comment évaluer cette "menace qui monte" en France ? Quel pourrait en être le scénario ?  

Le premier symptôme de ce malaise qui monte se trouve dans la manifestation, organisée dans son principe mais très spontanée dans le succès qu'a eu l'idée, qui s'est répandue comme une traînée de poudre, du 17 novembre prochain. Il est bien sûr difficile d'anticiper son succès mais l'écho qu'a l'événement prévu a une caractéristique importante car très rare : il s'agit d'un appel à un blocage, certes, mais qui ne touche pas une corporation, une profession, mais l'ensemble du peuple français : le citoyen lambda est appelé à manifester contre la hausse des prix des carburants, qui est une question transversale à la société française, car la taxation des hydrocarbures touche tout le monde : l'actif jeune ou moins jeune qui a besoin de sa voiture pour aller travailler, le retraité qui se chauffe au fioul, etc. Qui plus est, cela touche d'abord et avant tout le pays profond, celui qui ne bat jamais le pavé des grandes villes pour protester : le monde rural, ou la population des lointaines banlieues. C'est le "vrai peuple", celui qui n'a pas de chefs syndicaux, pas de groupes d'intérêts, pas de lobbies, ulcéré par un "vrai problème", touchant la vie quotidienne : se rendre au travail, faire les courses, et pas la PMA, la GPA ou le mariage homosexuel. Cela tient un peu de la révolte frumentaire : jadis on s'insurgeait comme le prix du pain ou la gabelle du sel, comme en 1789, aujourd'hui contre celui de l'essence, c'est-à-dire un élément central de la consommation de base. D'ailleurs, on a pu entendre le terme de "jacquerie" prononcé avec le mépris médiatico-politique qui accueille ce mouvement, considéré presque vulgaire. Emmanuel Macron a osé dire qu'on ne pouvait pas lui reprocher à la fois de ne pas assez en faire pour l'écologie et de taxer les carburants, oubliant - ou, pire, ignorant - que la qualité de l'air est un souci de Parisien auquel les provinciaux ne sont guère confrontés, précisément à l'inverse du prix des carburants. Il me semble que ce quinquennat montre, probablement depuis la limitation à 80km/h, un excès de parisianisme dans la mesure des priorités, totalement déconnecté des préoccupations du reste du pays.
Voilà pour le malaise qui monte, auquel il faut bien sûr associer la question identitaire, plus uniformément répartie sur le territoire, puisque l'immigration de masse affecte surtout les grandes agglomérations.
Que pourrait-il produire d'autre ? Il me semble que la réponse est à chercher du côté de l'Italie, un pays très proche de nous par la mentalité - Cocteau disait que les Italiens sont des Français de bonne humeur - et qui dans les quinze dernières années a montré une surprenante anticipation de notre propre évolution : les grandes années de Berlusconi, le dirigeant bling-bling et people, ont précédé de peu la présidence de Sarkozy, auxquelles ont succédé respectivement l'austérité technocratique de Monti et le matraquage fiscal de la présidence normale d'Hollande, puis l'arrivée du fringuant Renzi dont on espérait qu'il sauverait le système, peu avant le basculement vers le populisme aujourd'hui incarné par Salvini. En France, le jeune espoir a été Emmanuel Macron, candidat jeune et sans attache politique dans lequel on a voulu voir un moyen modéré de renverser la table, et qui semble aujourd'hui un peu dans l'impasse. Fait notable, c'est sur le rejet de sa réforme parlementaire par référendum en décembre 2016 que Renzi est tombé, réforme qui visait à la diminution du nombre des parlementaires et la diminution du coût de fonctionnement des institutions. C'est exactement sur la même question que la présidence Macron a commencé à déraper, l'été dernier, avec la sortie de l'affaire Benalla. La réforme, repoussée mais toujours envisagée, devrait entraîner la suppression de 242 circonscription, dont 70% en milieu rural, ce même milieu rural déjà frappé par la réforme des 80km/h et la surtaxe des carburants ; la réforme aurait pour effet de diminuer sa représentation démocratique, et donc sa capacité d'insurrection électorale, ce qui peut s'interpréter comme une volonté de réduire la France profonde et populaire au silence.  A ce propos, méfions-nous des manipulations médiatiques : le soudain complot de l'ultradroite, ou encore la petite phrase de Macron sur Pétain, ont tout l'air d'affaire montée en épingle et de polémique préméditée pour occuper l'espace et faire oublier les gilets jaunes, le prix des carburants et les vrais sujets qui fâchent le peuple.

En définitive, la France profonde pourrait bien finir par neutraliser Macron comme l'Italie profonde a fait tomber Renzi, et pour les mêmes raisons. On peut donc s'attendre à voir émerger un Salvini français, même si pour l'heure on ne voit pas bien qui pourrait endosser ce costume.

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05 novembre 2018

Antispécisme : l'hérésie cathare au temps des abattoirs

Mon dernier article à lire dans Causeur.

https://www.causeur.fr/antispecisme-cathare-abattoirs-animaux-155776

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13 octobre 2018

ITW Atlantico : Le détraquement du multilatéralisme

Publié aujourd'hui sur Atlantico : http://www.atlantico.fr/decryptage/onu-omc-francophonie-et-cie-grand-detraquement-multilateralisme-philippe-fabry-3531538.html

1-Alors que le monde post-45 s'est construit sur la création de nombreuses agences internationales, donnant naissance à un multilatéralisme reposant sur l'ONU, le FMI, l'OMC ou même encore sur la Francophonie, désormais ce système semble affaibli. Ne peut-on pas voir ici la révélation d'une confusion entre valeurs occidentales et universalisme qui s'est peu à peu révélée à l'aune de la montée en puissance de pays comme la Chine ?

Il est indéniable que le système mis en place en 1945 reflétait les rapports de forces de l’époque : une place centrale était donnée aux vainqueurs de la guerre en Europe, auquels on adjoignait la Chine qui avait été le principal allié des Etats-Unis et de l’Empire britannique contre le Japon. Les membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations-Unies sont les vainqueurs de la Seconde guerre mondiale. En 1950 ces pays représentaient ensemble plus de 50% du PIB mondial, et les pays occidentaux du Conseil, les USA, le Royaume-Uni et la France, représentaient à eux seuls près de 38 %. Il faut encore ajouter à cela que les Etats-Unis dominaient les autres principaux vaincus, à savoir l’Allemagne, l’Italie et le Japon, lesquels comptaient pour près de 12% du PIB mondial, de sorte que même face à la Chine (4,5%) et la Russie (9,6%) communistes, le camp dirigé par les Etats-Unis contrôlait la moitié de l’économie mondiale.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire aujourd’hui, le rapport n’a pas évolué défavorablement aux Etats-Unis : d’après les données du FMI en 2017, si leur part dans le PIB mondial a légèrement reculé ( de 28 à 24 %), tout comme celle de l’Europe (de 26 à 21 % environ) celle du Japon a doublé (de 3 à 6%). Les Occidentaux et leur allié japonais demeurent donc majoritaires dans le PIB mondial. La Russie, de son côté, n’est plus aussi imposante qu’au temps de l’URSS et a vu sa part dans l’économie divisée par 5. En revanche, la Chine a bondi et représente à elle seule 15 % de l’économie mondiale.  

Les soubassements du système international, et notamment de la domination occidentale, n’ont donc pas été sérieusement entamés, contrairement à ce que l’on entend souvent : certes le reste du monde s’enrichit, mais pas aussi vite qu’on n’en a le sentiment, ou en tout cas les Occidentaux eux-mêmes se sont suffisamment enrichis pour que leur rang ne soit pas encore sérieusement menacé.

En revanche, on peut relever qu’au cours de la dernière décennie, la Chine a atteint un poids économique similaire à celui du Pacte de Varsovie dans les années 1950, ce qui fait renaître des tensions similaires à celles de cette époque.

Et ce d’autant que, pour revenir à la question des valeurs, on attendait de l’enrichissement de la Chine qu’il débouchât sur une ouverture politique, une démocratisation, et que ce que l’on observe depuis les derniers mois est un retour des pires pratiques autoritaires du Parti Communiste, avec un Xi Jinping qui est devenu dirigeant sans limite de temps, la réédition de purges massives dans le Parti et la déportation de populations par centaines de milliers des Ouïghours du Xinjiang. Et ce retour de pratiques autoritaires, précisément, s’inscrit dans le processus d’affirmation nationale de la Chine : c’est un moyen pour le gouvernement chinois de manifester son insoumission à l’Occident que de se crisper de la sorte en rejetant les valeurs occidentales, les droits de l’homme, etc.

2-En quoi la culpabilité occidentale a-t-elle pu participer à ce mouvement ? En quoi la volonté de prôner ce multilatéralisme s'est-il heurté à une réalité différente, notamment en termes de valeurs ?

Plutôt que de parler simplement de culpabilité, j’évoquerais plutôt une évolution de la vision occidentale du rôle civilisateur.

Aujourd’hui, on a souvent tendance à ricaner ou à s’offusquer des propos que Jules Ferry tenait à la fin du XIXe siècle et qui résumait bien l’état d’esprit des Européens de l’époque, sur le devoir et le droit des races supérieures - l’européenne blanche, en l’occurrence - à éduquer les races inférieures.

Pourtant, si l’on n’est pas hypocrite, on doit admettre que la position occidentale est toujours la même : l’Occident estime de son droit et de son devoir de civiliser le reste du monde, et c’est à ça que devaient servir ces institutions internationales. La seule chose qui a changé est que les Occidentaux, qui ont eux-mêmes poursuivi leur processus de civilisation, ont estimé plus moralement élevé de recourir à ce genre d’instances et à une démarche plus consensuelle que le fouet colonial pour arriver à ce résultat escompté de l’éducation des pays sous-développés.

Il faut donc se méfier de cette idée de « culpabilité », car en réalité les Occidentaux n’ont jamais cessé de s’estimer supérieurs ; au contraire, ils estiment, sans forcément l’avouer, comme un élément de leur supériorité morale leur capacité à culpabiliser de leurs mauvaises actions passées - c’est cette capacité qui fait d’eux des nations civilisées, et soyons francs : si l’on ne demande pas aux pays arabes de se repentir pour des siècles de traite négrière, c’est parce qu’on les estime trop barbares et arriérés pour partager des sentiments aussi élevés que nous. C’est là un des grands non-dits de la politique internationale depuis maintenant plusieurs décennies.

Or, quand vous estimez la moitié de vos partenaires comme des sous-civilisés mais que vous refusez d’en tirer les conséquences en l’admettant publiquement et en vous imposant d’autorité, et de privilégier l’alternative qui est de tenter une démarche consensuelle, vous vous retrouvez souvent obligé de reconnaître les mêmes droits à la parole à des pays totalement arriérés ou tyranniques, et les mêmes places statutaires qui vont avec. C’est ainsi qu’on a vu régulièrement siéger voire présider à des comités censés veiller à la défense des droits humains de pays qui mériteraient toutes les condamnations possibles au regard de ce principe.

Là est sans doute la principale désillusion actuelle du multilatéralisme : pour amener des peuples et gouvernements étrangers à adopter les contraintes de la civilisation, dialoguer d’égal à égal ne suffit pas.

3-Un système efficace de ce point de vue ne devrait-il pas reposer un Occident qui s'assume et défend ses valeurs, quitte à vouloir dépasser un multilatéralisme qui ne semble plus exister qu'en théorie, contrairement à ce que semble en penser Emmanuel Macron ?

C’est tout le sens de l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis. C’est ce que n’ont pas compris la plupart des commentateurs, qui ont dit que Donald Trump serait un président isolationniste. En réalité l’isolationnisme de Donald Trump n’existe qu’en ce qui concerne la prise de décision : les Etats-Unis doivent être seuls à décider, et les autres doivent suivre. C’est assumer totalement le rôle des Etats-Unis comme prince des nations. Cela n’est pas non plus totalement inédit : en fait c’était déjà l’attitude de Ronald Reagan, qui en avait assez de voir son pays céder continuellement aux Soviétiques et s’adresser à eux poliment comme s’il s’agissait de rapports d’égal à égal. En arrivant au pouvoir, Reagan affirma qu’il y avait un camp du bien et un empire du mal, et qu’il était hors de question de renvoyer les deux dos à dos, de faire comme si tout se valait.

Aujourd’hui, Donald Trump fait la même chose, mais avec un discours moins encombré de morale, du moins pour le moment : la Chine doit plier parce qu’elle ruine les Etats-Unis et pille leurs innovations. Mais il est vraisemblable que, le conflit se prolongeant, l’accent sera mis de plus en plus sur le caractère maléfique du régime du Parti Communiste Chinois.

Permettez-moi de finir sur une analyse plus fondamentale, que j’ai déjà évoquée dans vos colonnes : depuis 1945, les Etats-Unis bâtissent un Etat mondial dont ils sont le suzerain qui devient progressivement le souverain, sur le même mode que les rois d’Europe ont bâti les Etats modernes européens. La différence est qu’à la place d’un prince il y a une nation-prince, les Etats-Unis, et à la place des grands féodaux à dompter il y a des nations indépendantes. Les Nations-Unies sont pour les Etats-Unis l’équivalent des Etats Généraux pour les rois de France : un outil de légitimation du pouvoir, certainement pas un organe de contrôle. Les USA recourent aux Nations Unies lorsqu’ils souhaitent légitimer leur action par le consensus apparent de la communauté internationale, mais ne se sont jamais privés de faire ce que bon leur semblait si l’ONU n’était pas d’accord (en Irak, notamment).

Or, dans la construction d’un ordre étatique, cette coopération avec une assemblée légitimante n’est qu’une étape, à laquelle succède, une fois le prince suffisamment puissant, une phase absolutiste.

C’est vers l’équivalent de cela qu’on se dirige, et cela passera par la réduction des derniers grands barons hostiles au pouvoir du prince des nations : la Russie et la Chine.

La guerre commerciale de Donald Trump n’est à ce titre qu’une première étape : ce que cherche Trump, ce n’est pas simplement ramener la Chine à la table des négociations, c’est la tordre, la faire plier, casser le régime chinois comme les USA ont jadis cassé l’URSS. C’est pourquoi le Président des Etats-Unis applique une à une toutes les recettes de Reagan qui ont mené à l’effondrement soviétique. L’idée étant qu’une fois la Chine matée, la Russie ne tiendra pas longtemps.

L’isolationnisme de Trump, ce n’est pas le repli, c’est l’élimination méthodique de la concurrence pour établir définitivement le monopole de la puissance américaine.

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11 octobre 2018

Poutine lancerait une intervention en Libye.

Mes fidèles lecteurs se souviendront qu'il y a deux ans, un petit raisonnement historionomique me conduisait à prévoir une intervention russe en Libye.

Prévision à laquelle je croyais suffisamment pour la reprendre dans mon Atlas des guerres à venir. J'en faisais même le point de départ du scénario de guerre que je proposais, pour donner une idée de la morphologie probable du conflit.

Il y a deux jours, le Sun a affirmé que, selon le renseignement britannique, la Russie possède désormais deux bases contenant plusieurs douzaines de soldats, principalement des mercenaires appartenant aux groupes Wagner et RSB, propriétés d'oligarques proches de Poutine, et déployait désormais en territoire libyen des missiles Kalibr et S 300.

Cela ressemble bien aux prémices de l'intervention syrienne, en septembre 2015.

Si l'implication directe de la Russie se confirme, ce que laisse supposer l'arrivée du matériel lourd que constituent les batteries de missiles, cela sera probablement mon meilleur succès de prévision jusqu'alors. Précisons seulement que j'estimais à l'époque la survenue de cet événement au mois de mai 2017, avec donc une erreur de 16 mois d'avance. Mais il faut dire qu'à l'époque j'avais omis de tenir compte de la date probable de retrait de Syrie, dont on peut dire que mon estimation est, elle aussi, globalement confirmée.

Ceux qui ont déjà l'Atlas dans leur bibliothèque, si cette opération militaire en Libye se confirme dans les semaines qui viennent, peuvent donc commencer à recalculer la chronologie proposée à la fin du livre en tenant compte de ce décalage de 16 mois, et nous vérifierons ensemble si ces nouvelles dates collent, ou si d'autres corrections sont à effectuer.

 

 

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08 octobre 2018

Elites occidentales : elles se mettent à penser comme Poutine !

Mon dernier article dans Causeur : https://www.causeur.fr/elites-occident-poutine-macron-complot-155120

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29 septembre 2018

La France se fonde-t-elle sur une ethnie ? Sur une erreur majeure d'Eric Zemmour

La sortie du Destin Français d'Eric Zemmour a provoqué une multitude de débats télévisés auxquels il a été impossible d'échapper pour quiconque suit un tant soit peu l'actualité politico-médiatique.

A cette occasion, j'ai entendu plusieurs fois Eric Zemmour répéter sa conception de la nation française, résumée dans ce passage de son introduction : 

Extrait Zemmour

Deux raisons me poussent à consacrer un article à cette question : d'abord, le propos est tellement fallacieux que j'éprouve un besoin irrésistible de le corriger ; ensuite, le thème de ce paragraphe est précisément l'un de ceux que j'aborde dans mon dernier livre, et que je prétends faire avancer de manière décisive en montrant, justement, que la France, l'Allemagne et l'Angleterre (entre autres !) se sont construites exactement de la même façon.

Et cet article me sera, en outre, l'occasion d'ajouter une précision absente de mon livre, sur la question ethnique et le déterminisme géographique dans la construction nationale.

Or donc, Eric Zemmour prétend que la France n'est "ni une race, ni une ethnie, ni même une géographie", mais est une "construction artificielle".

La deuxième partie de l'assertion n'est pas absolument fausse : comme tous les grands Etats-Nations européens, la France a été construite par son Etat, elle est une oeuvre d'unification politique. En cela, il n'est pas absurde de parler de "construction", et ce d'autant moins que çà ou là, un morceau de territoire appartient aujourd'hui à la France - la Corse, notamment - de manière accidentelle, de même que d'autres morceaux - la Wallonie, par exemple - ne lui appartient pas.

Pour autant, on ne peut parler d'artificialité, car la construction de la France a eu pour attracteur une réalité ethnique et géographique, comme tous les grands Etat-nations. Pour la France, cette réalité est celle de l'antique Gaule. Pour l'Angleterre, elle est celle de l'île de Bretagne. Pour l'Allemagne, elle est celle de l'ancienne Germanie. Pour l'Espagne, celle de l'ancien espace celto-ibérique, pour la Russie, celle du monde slave ( pour ne reprendre que les exemples cardinaux que je traite dans La Structure de l'Histoire).

Dans tous ces cas, la construction nationale a consisté en une unification politique d'une communauté ethnique installée dans un espace géographique plus ou moins bien délimité : la péninsule ibérique pour l'Espagne, le territoire de l'ancienne Gaule, entre Alpes, Pyrénées et Rhin pour la France, les rivages d'Albion pour l'Angleterre ; pour les communautés ethniques correspondant moins à des frontières naturelles nettes (Allemagne, Russie), l'importance de la langue a été plus décisive dans la construction de l'identité.

On notera que pour chacune de ces grandes nations, il y a un morceau de l'espace national "naturel" qui a en définitive échappé à l'Etat-nation : le Portugal pour l'Espagne, la Belgique pour la France, l'Autriche pour l'Allemagne, et l'Ukraine pour la Russie ; quant à l'Angleterre, sa mainmise sur l'Ecosse semble destinée à être un perpétuel objet de discussion.

Si l'on devait modéliser la construction nationale, on constaterait d'ailleurs que ces nations se sont constituées autour d'un centre de plaines, plus rapidement enrichi que les périphéries plus montagneuses, et qui s'en est rendu maître. Cela est spécifiquement visible pour le Royaume-Uni construit par les Anglais, la France (qui doit son nom aux Francs, lesquels se sont principalement installés dans la moitié nord du pays) et l'Allemagne, dont l'unité fut faite par les Prussiens.

La France, donc, a pour fondation, contrairement à ce que dit Eric Zemmour, à la fois une ethnie et un espace géographique : la géographie, c'est cet espace des Gaules bien délimité, entre Rhin, Alpes et Pyrénées ; l'ethnie, c'est le fond de population hérité de la Gaule celtique.

Les frontières naturelles ne font guère débat : elles furent celles recherchées activement par l'Etat français au moins depuis Louis XI, furent brièvement atteintes par la Révolution et l'Empire avant un nécessaire reflux, inévitable en raison du trop long détachement de la rive gauche du Rhin, et surtout sa forte germanisation : on peut dire que, grosso modo, la France du XIXe siècle, c'est-à-dire la France actuelle, constitue l'espace dans lequel le fond de population a connu la plus grande continuité, le moins de mélange.

Parlons-en, de cette histoire démographique, et notons immédiatement que contrairement au mythe de la France "terre d'immigration", l'apport de sang étranger fut marginal jusqu'au XXe siècle.

Reprenons depuis le début : les invasions celtiques. Lorsque les Celtes sont arrivés dans le territoire de l'ancienne Gaule, dans la deuxième moitié du Ier millénaire avant J.-C, le territoire n'était pas vide, et il est même peu probable que les Celtes représentèrent plus du dixième de la population de la Gaule à ce moment-là. La composition de la population des Gaules ne devait pas connaître d'autre apport majeur jusqu'à la conquête romaine, même si on connaît des mouvements de population, notamment la fameuse invasion des Cimbres et des Teutons stoppée par Marius - mais le caractère germanique ou celtique de ces peuples étant incertain, difficile de voir dans ces raids une altération du fond de population.

A l'arrivée des Romains, la population de la Gaule avoisinait les dix millions : c'est l'estimation donnée par César, et c'est autour de ce chiffre que tournent les estimations des historiens spécialistes de la question - dont on doit souligner qu'elles varient tout de même du simple (5-7 millions) au double (12-15 millions), sinon au triple (20 millions). Restons donc sur le chiffre de dix millions, qui correspond grosso modo à un chiffre de 6-7 millions pour le territoire actuel de la France métropolitaine.

Durant les siècles suivants, la colonisation romaine ne fut jamais importante en nombre, concernant essentiellement d'anciens légionnaires installés en Narbonnaise. Ces quelques dizaines de milliers, voire centaines de milliers grand maximum ne marquèrent donc que marginalement la composition de la population du territoire français, et essentiellement localement dans le sud.

Au moment des Grandes Invasions, ou Grandes Migrations, la population du territoire métropolitain avait grimpé à 12 millions. En comparaison, il faut noter que les Wisigoths étaient moins de cent mille, les Francs quelque chose comme deux cent mille... Au total, l'afflux de population en provenance de l'Est (mais aussi du Nord, avec l'arrivée des Bretons en Armorique), et dont une bonne partie (Wisigoths, Vandales) ne ferait que passer sans s'installer, ne représenta, à vue de nez, que moins d'un million d'individus, en deux siècles, c'est-à-dire, là encore, nettement moins de 10% de la population.

Durant les siècles suivants de l'Histoire de France, il n'y eut plus guère de grands mouvements brutaux de migration, hormis l'installation des Vikings en Normandie, mais dont le nombre ne dépassa pas, grand maximum, quelques milliers de colons. Les siècles suivants ont vu quelques échanges diffus avec les contrées environnantes, notamment un afflux de marchands italiens, mais ces mouvements de population restent marginaux.

C'est-à-dire que les 28 millions d'individus que l'on trouve en France à la veille de la Révolution étaient dans leur intégralité des descendants de ceux qui étaient là à l'époque des invasions celtiques, deux mille ans auparavant, et l'essentiel de leur arbre généalogique était composé de gens dont les propres ancêtres étaient là depuis cette date.

Le XIXe siècle ne devait que très modérément affecter cet état de fait : il y avait 400 000 étrangers en France dans les années 1850, et ils provenaient de l'étranger limitrophe : Italie, Belgique, Suisse, Espagne, Allemagne. A la fin du siècle, le nombre approchait le million, sur 41 millions d'habitants, soit moins de 3% de la population. Là encore, le fond ethnique n'était guère modifié, en raison de la proximité historique comme génétique et culturelle de cette immigration.

De sorte que la population de la France de 1914, était encore à 97 % composée de descendants de la population originelle du territoire français.

La plaie démographique de la Grande guerre imposant l'importation de main d'oeuvre, le nombre d'étrangers monta à près de 3 millions dans les années 1930, essentiellement toujours issus des mêmes pays voisins, ainsi que de la Pologne. Il faut encore ajouter à cela l'arrivée de 500 000 réfugiés espagnols à la fin des années 1930.

A la veille de la Seconde guerre mondiale, 94% de la population française était donc encore purement autochtone, et le reste essentiellement venu de l'étranger immédiat.

Dans les années 1960, la France devait recueillir les Français de retour des anciennes colonies, et notamment un million de pieds-noirs, eux-mêmes descendants de Français, d'Espagnols, et d'Italiens pour l'essentiel. A la fin des années 1960, la situation générale du pays n'avait guère changé depuis 1940.

Ainsi donc, n'en déplaise à Eric Zemmour, dire que la France n'est pas une ethnie est une imposture : jusqu'au Second Empire, c'est-à-dire le moment où s'est fixé son territoire métropolitain, la population française était à pratiquement 100 % descendante de la population originelle du territoire, celle qui était là avant même les invasions celtiques. Et au début des années 1970, c'est-à-dire passés les derniers grands événements historiques structurants : la IIIe République, la colonisation, la Grande guerre, l'Occupation, et mai 1968, la population était encore descendante de cette population originelle pour plus des neuf dixièmes, et pour le surplus venait de pays voisins partageant avec la France l'essentiel de son histoire. On trouverait d'ailleurs des résultats similaire pour chacun des grands pays européens que j'évoquais plus haut : les nations européennes sont des nations ethniques, dont les ethnies sont soeurs ou cousines. Cette réalité n'est pas moindre pour la France.

Mais faisons un bond dans le temps, et arrivons jusqu'en 2018 : aujourd'hui, sur 67 millions d'habitants en France, quelque chose comme 55 millions seulement sont des descendants de ceux qui étaient là en 1970, et ont donc essentiellement des ancêtres appartenant à l'ethnie française depuis l'époque originelle. Le reste est composé (je tire mes chiffres de cet article) de 9,5 millions de personnes d'origine africaine (dont 8,5 millions de musulmans pratiquants ou enfants de musulmans), d'1,5 millions d'origine asiatique, et d'1,5 millions de Portugais et Européens de l'Est. C'est-à-dire que, même en comptant la seule population d'origine africaine, qui compte aujourd'hui pour environ 15% de la population française, le territoire français a connu depuis ces quarante dernières années la plus forte immigration de toute son histoire. Je dis bien de toute son histoire : même les invasions celtes, il y a 2500 ans, n'ont vraisemblablement pas amené un tel afflux de population, proportionnellement à la population autochtone. Cet import massif de population a nécessairement des effets sur la stabilité du corps social national, et l'on devrait à tout le moins s'interroger sur la pertinence de voir le mouvement se poursuivre.

Or, la vision qu'a Zemmour de la France est précisément celle qui permet aux immigrationnistes de nier l'existence de la moindre raison de s'inquiéter : puisque la France a été forgée par l'immigration, ce n'est qu'une nouvelle étape.

Les quelques chiffres que j'ai brièvement rappelés démontrent qu'au contraire, ce que nous vivons depuis quatre décennies est non seulement historiquement inédit par son ampleur, mais est même en soi un événement exceptionnel, puisque les seuls événements comparables par leur ordre de grandeur datent respectivement de 2500 et 1500 ans - c'est-à-dire sont antérieurs, précisément, à la construction de ce que l'on appelle aujourd'hui "la France".

La France n'est pas une idée, ou une construction artificielle : c'est le résultat de l'unification politique d'un ensemble ethnique aux contours géographiques relativement nets, comme toutes les grandes nations européennes.

Et par conséquent toutes les conséquences que Zemmour tire de ce postulat erroné sont fausses, notamment son idée que la France ne tient que par son Etat, ce qui fait de lui un étatiste forcené, en même temps que cela rend parfaitement contradictoire son euroscepticisme, puisque si la France est une construction artificielle, on ne comprend pas bien pourquoi elle serait plus légitime qu'une Europe qui en serait une autre.

Je terminerai par une autre remarque sur une autre affirmation fausse de Zemmour : la France serait caractérisée par sa succession de guerres civiles. Or elle n'en a pas connu plus que les autres grandes nations européennes, et la France ne s'est pas construite différement de ses voisins : c'est précisément ce que j'explique dans La Structure de l'Histoire, entre autres considérations. Si la France s'est construite suivant la même trajectoire que l'Allemagne, cet archétype de la nation ethnico-linguistique, ce n'est pas un hasard : la France est, comme ses voisines, une nation ethnique.

La question ne se posait même pas jusqu'au XIXe siècle. Au XVIe siècle, un auteur comme celui sur lequel j'ai fait ma thèse, Pierre Rebuffe, désignait les habitants de la France sous le vocable de Galli, c'est-à-dire tout simplement de Gaulois, on n'avait même pas estimé qu'il était nécessaire de trouver une traduction de françoys en latin. L'ancien mot suffisait. 

Si l'on a élaboré une conception alternative de la conception évidente de la nation, c'est-à-dire cette conception déterministe, fondée sur une réalité ethnique et territoriale, c'est parce qu'en 1870 cette conception ethnique et territoriale semblait plutôt donner raison à l'Allemagne dans son annexion de l'Alsace-Lorraine, cette province très germanisée et que l'on considérait sous l'Ancien Régime comme "étranger effectif".

Et comme la France se sentait humiliée par cette amputation, et que dans le même temps les Alsaciens-Lorrains eux-mêmes se sentaient plus Français qu'Allemands, il fallut trouver une rationnalisation à ces sentiments, et vint la définition de Renan, dite définition "volontariste" de la Nation : "la possession en commun d’un riche legs de souvenirs" et "le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis". Une Nation devait donc être le résultat d'une histoire partagée et la volonté de continuer ; et pouvait être Français tout individu connaissant ce passé, l'admettant comme sien, et voulant être français. 

La France se gargarisa - et se gargarise encore - de cette vision "intellectuelle" de la Nation, forcément supérieure à la vision barbare et basse du front des Allemands : une langue et un peuple. De fait, elle n'est pas totalement fausse, puisque l'assimilation des étrangers est possible, et des contrées n'appartenant pas spécifiquement à l'ensemble ethnique et territorial originel peuvent bien finir par se sentir et être considérées comme authentiquement membres d'une nation. Mais pour autant, un tel mécanisme ne joue qu'à la marge, précisément, et ne fait que compléter la construction nationale d'un Etat-nation dont le fondement essentiel est ethnique.

 

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ITW Atlantico : Steve Bannon et les droites radicales européennes

http://www.atlantico.fr/decryptage/evangelisation-populiste-trump-espoirs-steve-bannon-droites-radicales-europeennes-risquent-etre-decus-guillaume-bigot-philippe-3518496.html

1-Au cours de ces derniers mois, l'ex conseiller de Donald Trump, Steve Bannon a multiplié ses efforts pour unifier les partis de "droite populiste et nationaliste" en Europe, au travers de déplacements aussi bien à Rome qu'à Budapest en passant par Londres et Prague. Quelles sont les chances de voir Steve Bannon parvenir à ses fins en Europe ?

Tout dépend ce que l’on appelle « unification ». La présentation que fait Bannon de son objectif n’est pas du tout fantaisiste : ce qu’il cherche, ce n’est pas une unification structurelle, c’est l’unité dans la représentation auprès des instances européennes. Il est en effet convaincu, d’ores et déjà, que les « populistes nationalistes » vont remporter les prochaines élections européennes - et il est vrai que le basculement, tous les six mois, d’un pays européen dans ce « camp » donne à voir une dynamique qui pourrait bien donner un tel résultat. La préoccupation de Bannon est que cette victoire électorale ne soit pas gâchée par les divisions et l’incapacité de se coordonner dans les instances européennes : Bannon sait que les populistes-nationalistes demeureront minoritaites au Parlement européen - il table sur un tiers de parlementaires - mais veut faire en sorte que cette forte minorité soit un bloc, capable de bloquer le fonctionnement des instances européennes, et ainsi de le plier à sa volonté.

On peut bien sûr penser que, par définition, l’unification à une échelle internationale de partis nationalistes est une gageure, puisque le nationalisme semble l’inverse de l’internationalisme. Mais comme je l’explique souvent, les idées politiques se déplacent sur le clivage politique comme sur un tapis roulant : elles apparaissent à gauche et se déplacent vers la droite, jusqu’à disparaître à l’extrêm-droite. Le nationalisme, à l’origine, est une idée de gauche, en France avec la Révolution, bien sûr, mais aussi en Allemagne, ou en Italie. N’oublions pas, par exemple, que la Lega de Salvini, il y a quinze ou vingt ans, militait pour l’indépendance du Nord, c’est-à-dire l’état antérieur à l’unité italienne. Depuis, la Lega est devenu un parti nationaliste à l’échelle du pays, il n’est plus question de partition.

Eh bien l’internationalisme suit le même mouvement : il y a cent ans, l’internationalisme était un concept de gauche, c’était l’internationale ouvrière, socialiste, puis communiste. Aujourd’hui, l’internationalisme reste assez largement une idée de gauche : l’idée d’une gouvernance mondiale s’imposant aux nations, notamment en matière écologique, est portée par des personnalités de gauche. Mais l’internationalisme se répand aussi à droite, et consiste justement en une mise en réseau des nationalismes locaux, qui se reconnaissent dans leurs préoccupations respectives et, surtout, dans l’animosité envers les volontés de gouvernement supranational, par définition moins démocratiques.

Pour revenir à Bannon, donc, il me semble que la dynamique globale des populismes-nationalismes actuels est assez favorable au genre de projet qu’il veut mettre en place, et qu’il y a pour ainsi dire « un coup à jouer ».

2-Quelles sont cependant les limites de l'exercice d'une tentative d'importation en Europe d'une approche américain, reposant notamment sur une opposition du parti de Davos, qui serait incarnée dans le duel entre Georges Soros et Steve Bannon ?

On peut douter, en dépit de la notoriété que lui a donné l’élection de Donald Trump, que Steve Bannon soit un nom qui parle suffisamment aux peuples européens pour lui donner une autorité particulière, mais après tout il ne cherche pas à se présenter, à être candidat à quoi que ce soit, seulement à construire la coordination des partis populistes et nationalistes à l’échelle de l’Europe, et pour cela sa notoriété d’artisan de la victoire de Trump peut être suffisante, au moins dans un premier temps. D’ailleurs, le fait qu’il soit reçu un peu partout par les cadres de ces partis en est un signe. Et au-delà de sa personne, on peut dire que Bannon n’a pas à « importer » d’idées en Europe, elles sont déjà là. Cela fait des années que George Soros est étrillé dans certains cercles et certains médias, comme le symbole de tout ce que détestent les populistes européens : le milliardaire qui a fait fortune dans la finance et utilise cet argent pour promouvoir des idées hostiles aux nations traditionnelles, à leurs frontières, et favorables au multiculturalisme, à l’immigration sans limite. Je pense qu’il n’y a donc pas grand-chose à « importer » de ce côté-là : Bannon vient juste placer son nom en face de celui de Soros, et il peut d’autant plus le faire que Soros lui-même n’est pas un chef politique, mais un coordinateur, un agent d’influence comme lui.

La principale limite est que l’Europe n’est pas les Etats-Unis, d’un point de vue structurel. Rapprocher des nationalistes qui parlent 28 langues différentes et appartiennent non seulement à des Etats, mais à des nations différentes pose beaucoup plus de problèmes qu’organiser le réseau des nationalistes aux Etats-Unis. Cependant, encore une fois, le but de Bannon est moins de construire que de détruire : il veut bloquer et tordre l’Union européenne « de Bruxelles », estimant que le reste se fera de lui-même une fois l’étreinte desserée sur les nations européennes. Et pour cela, le genre de coordination que l’on peut produire entre des nationalistes européens peut éventuellement suffire.

 

3-Du point de vue des européens, le "Mouvement" créé par Steve Bannon a pu laisser sceptique plusieurs partis qui pouvaient être considérés comme des cibles. Ainsi, l'ex-leader de l'Afd, Alexander Gauland a pu déclarer "Nous ne sommes pas en Amérique" alors que certains pays est-européens, comme la Pologne, jugent négativement la proximité de Steve Bannon avec la Russie. Quels sont ces "écueils", ces particularités de la diversité des partis de "droite populiste et nationaliste" qui entraveraient la réussite du "Mouvement" ?

Oui, c’est précisément ce que je disais à l’instant : l’Europe n’est pas les Etats-Unis, il ne s’agit pas de se promener dans cinquante Etats qui ont la même langue et la même histoire, et qui ne se sont jamais fait la guerre*. L’Europe, c’est deux mille ans de guerre, de nombreux préjugés, une forme persistance de compétition d’une nation à l’autre. Les différences d’intérêts et de culture d’une nation à l’autre sont bien plus fortes ; en fonction de leur positionnement géographique, les différentes nations d’Europe ont toujours tendance à considérer certains pays plutôt avec méfiance ou confiance. La Pologne se méfie de la Russie, mais elle se méfie aussi de l’Allemagne. Il est difficile d’établir un lien fort entre Autrichiens et Hongrois, parce que les seconds conservent un esprit rebelle vis-à-vis des premiers, et les premiers une certaine morgue vis -à-vis des seconds, pour des raisons historiques. Ainsi, Kurz a-t-il appelé à voter pour des sanctions européennes contre la Hongrie de Orban, après avoir adopté un positionnement commun sur l’immigration. Cela a été vécu - et commenté dans les médias nationalistes français notamment - comme une trahison.

Mais il y a aussi le fait, indubitable, qu’historiquement les nationalistes européens sont fréquemment anti-américains, qu’ils reprochent à l’Amérique d’avoir vassaliser l’Europe, et accepter qu’un Américain vienne aujourd’hui coordonner les nationalistes européens serait assez paradoxal.

Mais pas forcément absurde dans la mesure où l’Europe est en effet, largement, devenue une dépendance culturelle de l’Amérique autant qu’elle en est un vassal militaire, et où c’est l’élection américaine de Donald Trump qui a initié l’effet domino nationaliste et populiste.

 

* A l'exception de la guerre de Sécession, bien entendu, mais on rappellera que celle-ci se nomme en version originale Civil War.

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28 septembre 2018

Rome, du libéralisme au socialisme : en anglais au format Kindle

Chers lecteurs,

J'ai le plaisir de vous annoncer que mon oeuvre fait un effort d'internationalisation : désormais est disponible mon premier ouvrage, Rome du libéralisme au socialisme : Leçon antique pour notre temps, traduit en anglais et au format Kindle sur Amazon.

J'invite tous mes lecteurs qui ont apprécié cet ouvrage et ont des amis anglophones ou vivent à l'étranger à partager la nouvelle autour d'eux.

 

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24 septembre 2018

Retour de la Russie au Conseil de l'Europe ? Sous certaines conditions.

Mon article publié hier dans Atlantico.
 
En crise depuis l’annonce de la Russie de ne plus contribuer à son budget, le Conseil de l’Europe se trouve face à un choix cornélien. Doit-il, pour retrouver les faveurs du géant de l’Est, redonner à Moscou son droit de vote au sein de son assemblée parlementaire ? Une possibilité qu’il convient de ne pas écarter, mais qui s’inscrirait en contradiction avec les valeurs défendues par le Conseil si elle n’était précédée d’importantes concessions russes. Sur le plan des libertés publiques notamment.  
Le Conseil de l’Europe est une organisation mal connue du grand public. Certes, c’est le cas de toutes les institutions de l’Union Européenne, opaques pour la plupart des citoyens des Etats-membres. Mais la particularité du Conseil de l’Europe, précisément, est qu’il n’a rien à voir avec l’Union européenne, à part de rassembler des pays européens. En effet, les deux organisations n’ont ni la même assise, ni les mêmes objectifs. 
La construction de l’Union Européenne est le produit de préoccupations essentiellement économiques et géopolitiques, portées par la nécessité de reconstruire le continent après la Seconde Guerre mondiale, d’une part, et d’autre part de trouver une manière de continuer à peser dans le concert mondial entre les nouvelles nations industrielles géantes : les USA et l’URSS. 
Le Conseil de l’Europe est né de préoccupations plus « morales » ou « humanistes » : il s’agissait de policer les relations au sein du continent, pour éviter que ne se reproduisent des horreurs comme celles que l’on venait de connaître. En résumé, il a pour objectif une harmonisation par le haut des systèmes juridiques et politiques du continent, en aiguillonnant les Etats-membres dans le sens d’un plus grand respect des libertés publiques. 
Il réunissait à sa fondation, en 1949, le Benelux le Danemark, la France, l’Irlande, l’Italie, la Norvège, le Royaume-Uni et la Suède ; très rapidement rejoints, avant la fin de 1950, par la Grèce, la RFA et la Turquie. Aujourd’hui, il compte 47 membres, s’étant fortement élargi à la suite de la chute du rideau de fer : la Russie a ainsi rejoint le Conseil en 1996. 
Depuis plusieurs années, ce Conseil de l’Europe traverse une crise assez inquiétante, dans le cadre plus large de la renaissance des tensions sur le continent depuis le début du conflit ukrainien, en 2014. L’annexion de la Crimée et l’intervention russe dans le Donbass ont entraîné en janvier 2015 la privation des droits de vote de la Russie à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE), qui depuis boycotte les réunions de l’Assemblée. En juillet 2014, la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH), organe du Conseil de l’Europe, avait condamné la Russie à payer une indemnité de 47 milliards d’euros aux actionnaires du groupe Ioukos, l’entreprise de Mikhail Khodorkovski, opposant à Vladimir Poutine. A la suite de quoi la Cour constitutionnelle russe, saisie par des députés de la Douma, a affirmé la supériorité de la Constitution russe sur les décisions de la CEDH.
La situation s’est encore aggravée le 30 juin 2017, avec la décision russe de suspendre la contribution au budget du Conseil. La Russie en était jusque-là l’un des six plus gros contributeurs, concourant à elle seule à hauteur de 33 millions d’euros au budget annuel de l’institution. En outre, Moscou accuse régulièrement l’organisation paneuropéenne de la cibler spécifiquement sans s’en prendre aux Occidentaux, mêlant le discours de victimisation et le whataboutism dans la pure tradition diplomatique soviétique.
Les difficultés budgétaires entraînées par le gel de la contribution russe sont d’autant plus menaçantes pour le Conseil que l’autre grand homme malade de la démocratie en Europe, la Turquie, a réduit des deux tiers sa propre contribution. L’organisation, aujourd’hui, est en pleine crise existentielle, et la sénatrice belge Petra De Sutter a été chargée par une commission de l’Assemblée de présenter « des propositions relatives à la contestation et au réexamen des pouvoirs et/ou droits de représentation et de participation des délégations nationales ».
Des déboires qui rappellent ceux, en son temps, de la SDN : rappelons-nous que cet ancêtre de l’ONU, incapable de gérer la remontée des tensions en Europe dans les années 1930, avait dû faire face au départ de l’Allemagne en 1933, puis exclure l’URSS en 1939 après son agression sur la Finlande. Aujourd’hui, ce sont à nouveau les tensions provoquées par deux dirigeants autoritaires, Erdogan et Poutine, qui font vaciller l’organisation chargée du maintien de la paix et du dialogue en Europe.
Le risque de voir se dissoudre le Conseil est d’autant plus grand qu’en cas de rupture plus ou moins franche de la Turquie et de la Russie avec l’organisation, il ne deviendrait qu’une annexe de l’Union Européenne, et perdrait donc son statut de forum et d’arbitre européen. Or, l’Union européenne, rappelait-on en commençant, a pour but premier la défense des intérêts de ses Etats-membres, pas le dialogue et la défense des droits. L’effacement du Conseil de l’Europe aurait donc pour effet d’accroître la logique de confrontation entre l’UE, la Turquie et la Russie, et le jeu des luttes d’influence sur les autres Etats européens indépendants. 
Sachant que c’est déjà ce jeu et cette logique qui ont provoqué la crise ukrainienne, laquelle est à l’origine de la crise du Conseil, il apparaît clairement qu’en Europe, depuis plusieurs années, s’est enclenché un cercle vicieux qui n’incite pas à l’optimisme.
Le Conseil de l’Europe ne peut donc pas se permettre d’échouer, et doit impérativement trouver le moyen de gérer cette crise. Son avenir en dépend. Pour autant, il faut garder à l’esprit que la survie de l’organisation ne peut passer par un reniement, même ponctuel, de ses principes : aucune réadmission de la Russie ne saurait précéder des concessions de sa part, sans quoi le prestige du Conseil en serait anéanti, et sa capacité d’action future avec. Il faut aussi se souvenir que, si le dernier acte d’ampleur de la SDN fut l’exclusion de l’URSS, c’est parce que cette exclusion, si nécessaire fût-elle au plan moral, fut décidée contre les propres règles de la Société, et constitua donc un suicide institutionnel. La seule issue est donc une ligne de crête, alliant la fermeté des principes et le refus du jeu de chantage de la Russie, sans pour autant céder à la tentation de l’escalade et de l’exclusion. A terme, le sort de la paix en Europe sera déterminé par la capacité du Conseil à surmonter cette épreuve.

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