Historionomie - Le Blog de Philippe Fabry

24 septembre 2018

Retour de la Russie au Conseil de l'Europe ? Sous certaines conditions.

Mon article publié hier dans Atlantico.
 
En crise depuis l’annonce de la Russie de ne plus contribuer à son budget, le Conseil de l’Europe se trouve face à un choix cornélien. Doit-il, pour retrouver les faveurs du géant de l’Est, redonner à Moscou son droit de vote au sein de son assemblée parlementaire ? Une possibilité qu’il convient de ne pas écarter, mais qui s’inscrirait en contradiction avec les valeurs défendues par le Conseil si elle n’était précédée d’importantes concessions russes. Sur le plan des libertés publiques notamment.  
Le Conseil de l’Europe est une organisation mal connue du grand public. Certes, c’est le cas de toutes les institutions de l’Union Européenne, opaques pour la plupart des citoyens des Etats-membres. Mais la particularité du Conseil de l’Europe, précisément, est qu’il n’a rien à voir avec l’Union européenne, à part de rassembler des pays européens. En effet, les deux organisations n’ont ni la même assise, ni les mêmes objectifs. 
La construction de l’Union Européenne est le produit de préoccupations essentiellement économiques et géopolitiques, portées par la nécessité de reconstruire le continent après la Seconde Guerre mondiale, d’une part, et d’autre part de trouver une manière de continuer à peser dans le concert mondial entre les nouvelles nations industrielles géantes : les USA et l’URSS. 
Le Conseil de l’Europe est né de préoccupations plus « morales » ou « humanistes » : il s’agissait de policer les relations au sein du continent, pour éviter que ne se reproduisent des horreurs comme celles que l’on venait de connaître. En résumé, il a pour objectif une harmonisation par le haut des systèmes juridiques et politiques du continent, en aiguillonnant les Etats-membres dans le sens d’un plus grand respect des libertés publiques. 
Il réunissait à sa fondation, en 1949, le Benelux le Danemark, la France, l’Irlande, l’Italie, la Norvège, le Royaume-Uni et la Suède ; très rapidement rejoints, avant la fin de 1950, par la Grèce, la RFA et la Turquie. Aujourd’hui, il compte 47 membres, s’étant fortement élargi à la suite de la chute du rideau de fer : la Russie a ainsi rejoint le Conseil en 1996. 
Depuis plusieurs années, ce Conseil de l’Europe traverse une crise assez inquiétante, dans le cadre plus large de la renaissance des tensions sur le continent depuis le début du conflit ukrainien, en 2014. L’annexion de la Crimée et l’intervention russe dans le Donbass ont entraîné en janvier 2015 la privation des droits de vote de la Russie à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE), qui depuis boycotte les réunions de l’Assemblée. En juillet 2014, la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH), organe du Conseil de l’Europe, avait condamné la Russie à payer une indemnité de 47 milliards d’euros aux actionnaires du groupe Ioukos, l’entreprise de Mikhail Khodorkovski, opposant à Vladimir Poutine. A la suite de quoi la Cour constitutionnelle russe, saisie par des députés de la Douma, a affirmé la supériorité de la Constitution russe sur les décisions de la CEDH.
La situation s’est encore aggravée le 30 juin 2017, avec la décision russe de suspendre la contribution au budget du Conseil. La Russie en était jusque-là l’un des six plus gros contributeurs, concourant à elle seule à hauteur de 33 millions d’euros au budget annuel de l’institution. En outre, Moscou accuse régulièrement l’organisation paneuropéenne de la cibler spécifiquement sans s’en prendre aux Occidentaux, mêlant le discours de victimisation et le whataboutism dans la pure tradition diplomatique soviétique.
Les difficultés budgétaires entraînées par le gel de la contribution russe sont d’autant plus menaçantes pour le Conseil que l’autre grand homme malade de la démocratie en Europe, la Turquie, a réduit des deux tiers sa propre contribution. L’organisation, aujourd’hui, est en pleine crise existentielle, et la sénatrice belge Petra De Sutter a été chargée par une commission de l’Assemblée de présenter « des propositions relatives à la contestation et au réexamen des pouvoirs et/ou droits de représentation et de participation des délégations nationales ».
Des déboires qui rappellent ceux, en son temps, de la SDN : rappelons-nous que cet ancêtre de l’ONU, incapable de gérer la remontée des tensions en Europe dans les années 1930, avait dû faire face au départ de l’Allemagne en 1933, puis exclure l’URSS en 1939 après son agression sur la Finlande. Aujourd’hui, ce sont à nouveau les tensions provoquées par deux dirigeants autoritaires, Erdogan et Poutine, qui font vaciller l’organisation chargée du maintien de la paix et du dialogue en Europe.
Le risque de voir se dissoudre le Conseil est d’autant plus grand qu’en cas de rupture plus ou moins franche de la Turquie et de la Russie avec l’organisation, il ne deviendrait qu’une annexe de l’Union Européenne, et perdrait donc son statut de forum et d’arbitre européen. Or, l’Union européenne, rappelait-on en commençant, a pour but premier la défense des intérêts de ses Etats-membres, pas le dialogue et la défense des droits. L’effacement du Conseil de l’Europe aurait donc pour effet d’accroître la logique de confrontation entre l’UE, la Turquie et la Russie, et le jeu des luttes d’influence sur les autres Etats européens indépendants. 
Sachant que c’est déjà ce jeu et cette logique qui ont provoqué la crise ukrainienne, laquelle est à l’origine de la crise du Conseil, il apparaît clairement qu’en Europe, depuis plusieurs années, s’est enclenché un cercle vicieux qui n’incite pas à l’optimisme.
Le Conseil de l’Europe ne peut donc pas se permettre d’échouer, et doit impérativement trouver le moyen de gérer cette crise. Son avenir en dépend. Pour autant, il faut garder à l’esprit que la survie de l’organisation ne peut passer par un reniement, même ponctuel, de ses principes : aucune réadmission de la Russie ne saurait précéder des concessions de sa part, sans quoi le prestige du Conseil en serait anéanti, et sa capacité d’action future avec. Il faut aussi se souvenir que, si le dernier acte d’ampleur de la SDN fut l’exclusion de l’URSS, c’est parce que cette exclusion, si nécessaire fût-elle au plan moral, fut décidée contre les propres règles de la Société, et constitua donc un suicide institutionnel. La seule issue est donc une ligne de crête, alliant la fermeté des principes et le refus du jeu de chantage de la Russie, sans pour autant céder à la tentation de l’escalade et de l’exclusion. A terme, le sort de la paix en Europe sera déterminé par la capacité du Conseil à surmonter cette épreuve.

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21 septembre 2018

La Structure de l'Histoire, mon dernier livre

Mon nouveau livre, La Structure de l'Histoire, est disponible depuis une semaine. Mes lecteurs me pardonneront de ne prendre qu'aujourd'hui le temps de le présenter.

Structure photo

De tous les livres que j'ai publié jusqu'à présent, il est sans doute celui dont je suis le plus fier. Il est aussi le plus difficile à présenter succinctement, car j'y expose simultanément plusieurs thèses. Cela a d'ailleurs été un casse-tête lorsqu'il s'est agit de trouver le titre de ce livre, aucun ne pouvant recouvrir parfaitement la totalité des sujets abordés. J'ai tenté cependant, avec l'ajout du sous-titre Déterminisme historique et liberté individuelle de mettre en exergue le sujet le plus transversal du livre.

Il me semble que la meilleure façon de donner une idée du contenu du livre est de les énumérer en les résumant très brièvement - leur entrelacs naturel imposant certaines redites de l'une à l'autre.

- On constate que tous les grands Etats-nations (seront évoqués la France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne, la Russie, la Turquie, la Suède, le Danemark, l'Iran, le Maroc, la Bohême médiévale, la cité de Florence médiévale, l'Athènes antique) sont le produit d'une trajectoire similaire, d'environ six siècles, qui conduit un espace territorial morcelé politiquement, évoluant dans un régime féodal et une économie de subsistance, aux échanges minimes, à devenir un Etat territorial unifié, doté d'un gouvernement central, d'abord monarchique et autoritaire, qui devient parlementaire au terme d'un mouvement de révolution durant un peu moins d'un demi-siècle.

Cette trajectoire historique commune a la particularité d'avoir une durée approximative constante d'un pays à l'autre, mais aussi un rythme constant, avec une succession d'étapes dont la durée est elle-même toujours du même ordre de grandeur, pour autant que n'intervienne pas de grande perturbation extérieure (invasion, occupation, vassalisation).

- Contrairement aux apparences, chaque Etat-nation historique, c'est-à-dire suffisamment ancien, non produit d'un découpage colonial, a donc connu une trame d'évolution essentiellement identique à tous les autres ; les spécificités nationales relèvent essentiellement de l'accidentel, du superficiel. Et la plupart des théories historiques, souvent à usage de justification politique, sont fausses.

Par exemple, il est en fait absurde de faire de la Révolution française un événement historique exceptionnel : ce n'est que l'occurrence française d'un phénomène parfaitement banal affectant tout Etat-nation à un moment de son histoire.

Ou encore, il est faux de dire que tel pays, par exemple la Russie, a besoin plus que d'autres d'un pouvoir fort : c'est confondre une caractéristique temporelle, correspondant à une étape d'évolution, avec une caractéristique essentielle. Autrement dit, si la Russie semble moins apte à la démocratie que les pays d'Europe de l'Ouest, c'est simplement qu'elle a quelques siècles ou décennies de retard (selon que l'on prenne comme repère l'Angleterre ou l'Allemagne).

Inversement, la connaissance et la compréhension de ce profond déterminisme historique, sur lequel vient se greffer la contingence de la réalisation (comme la pousse d'un arbre, pour nécessaire qu'elle soit, doit tenir compte des aléas de son environnement, par exemple en se tordant pour contourner une roche) permet de résoudre définitivement certains "mystères" de l'Histoire, comme l'ascension d'Hitler et du nazisme ou celle de Napoléon.

- L'identification de la trame commune permet de mesurer ce qui relève véritablement de la liberté humaine entendue en son sens usuel, c'est-à-dire l'autodétermination, la capacité à "changer le cours de l'Histoire", et ce qui, du fait de l'inertie des masses et de l'évolution nécessaire, mécanique des sociétés, est rigoureusement inévitable et contre quoi il est inutile de lutter.

Cela a une utilité évidente au plan politique.

Mais cela a aussi une grande utilité au plan scientifique, car mesurer la part de l'inconnaissable, de l'imprévisible, de l'immensurable est justement ce qui permet à une discipline scientifique d'être prédictive, et c'est en définitive la principale différence entre les sciences dites sociales et les sciences dites dures, ou exactes. Se rendre capable de faire la part du déterminant et du négligeable, du certain et de l'incertain, doit donc permettre de faire passer, au moins partiellement, l'Histoire de la première à la deuxième catégorie.

- Par cette démarche comparative, je parviens en effet à formuler mes premières "lois de l'Histoire", c'est-à-dire les règles sous-jacentes, dégagées de manière empirique, et qui permettent de rendre compte de cette évolution identique, et sur un rythme similaire, des grands Etats-nations. C'est-à-dire que, pour la première fois depuis quinze ans que je travaille ces questions, je parviens non seulement à montrer l'existence de trajectoires historiques récurrentes, un modèle, mais aussi à expliquer ce modèle, pourquoi cette trajectoire se retrouve partout. C'est le premier pas vers une formulation rigoureuse de cette historionomie que j'annonce depuis maintenant trois livres.

La Structure de l'Histoire, à travers l'exposition de ces thèses, m'est encore l'occasion d'aborder incidemment des dizaines de sujets et de questionnements historiques classiques, sur des pans plus ou moins large de l'Histoire européenne. En refermant ce livre, je pense que tout lecteur verra l'Histoire européenne, et même celle du Moyen-Orient, d'un oeil différent, beaucoup plus ordonnée et moins chaotique qu'il n'y paraît. Et plus largement, au plan philosophique, vous comprendrez mieux quelle est la place de l'individu au milieu du flot de l'Histoire.

Vous pourrez, comme toujours, vous procurer ce livre chez votre libraire habituel, sur le site de mon éditeur, sur Amazon ou n'importe quel site de vente en ligne.

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17 septembre 2018

Comparatif : la réalité des budgets militaires de grands acteurs internationaux

Quand on compare les USA à la Chine et la Russie, on ricane souvent en comparant les budgets militaires nominaux. C'est une erreur car ceux-ci sont de très mauvais indicateurs de puissance militaire, en particulier concernant les pays qui produisent leur matériel eux-mêmes et dont les coûts en personnels sont inférieurs en raison d'une main d'oeuvre bon marché.

J'ai donc tenté d'établir un petit tableau, très peu précis, très rapide, avec les chiffres de 2017-2018, pour tenter de donner l'ordre de grandeur réel des budgets militaires en parité de pouvoir d'achat.Pour des pays comme l'Inde ou la Turquie, il faudrait amputer le résultat final à hauteur de ce qu'ils sont obligés d'importer. Mais pour un pays comme la Russie, qui n'importe pratiquement rien, le résultat trouvé est très proche de la réalité.

Aucun texte alternatif disponible.


En tout cas, on voit que les ordres de grandeur sont bien différents de ceux fondés sur le seul budget nominal : en PPA, les budgets militaire chinois et russe additionnés égalent pratiquement le budget américain, et même si ce calcul rapide est sujet à correction, il demeure qu'entre l'axe russo-chinois et les Etats-Unis, on est plus proche de la parité que d'une supériorité américaine globale écrasante. Ce sont ces chiffres-ci qu'il faut garder à l'esprit lorsque l'on envisage la confrontation entre ces Etats.

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07 septembre 2018

ITW Atlantico : Trump et le "Deep state" : les populistes peuvent-ils redynamiser la démocratie en Occident ?

http://www.atlantico.fr/decryptage/ces-fous-qui-gouvernent-que-cas-trump-dit-ampleur-paralysie-elites-traditionnelles-occidentales-philippe-fabry-3498480.html

Cher Monsieur,
Je vous prie de trouver ci-dessous mes réponses à vos questions.

1. Amoral, instable, les adjectifs s'enchaînent pour décrire le président Américain. Pour autant, il est indéniable que Donald Trump a su faire bouger les choses à sa manière. Au-delà d'une croissance en hausse, l'auteur de la tribune à charge mentionne lui-même "des points positifs que la couverture systématiquement négative ne parvient pas à "capturer"". Finalement, pour faire "bouger" nos démocraties, serait-il finalement "nécessaire" qu'une personnalité "instable" prenne le pouvoir ? 

La tribune que vous mentionnez est celle d’un haut fonctionnaire américain anonyme qui explique, en substance, que les succès de la présidence Trump - déblocage de la situation en Corée, forte croissance, diminution de moitié du Code des réglementations fédérales -  ne sont pas là grâce à Trump mais malgré lui, et sont finalement l’oeuvre de fonctionnaires américains consciencieux qui dirigent le pays selon la morale et le bien, en attendant que cette présidence passe.

C’est un article assez hallucinant qui n’aurait mérité qu’un haussement d’épaules s’il n’était paru dans le New York Times. L’on voit mal pourquoi il faudrait accorder plus de crédit à ces propos qu’à l’auteur de Fire and Fury ou à Bob Woodward qui publie le résultat de tas de témoignages qu’il aurait reçu, sans jamais dire de qui ils viennent. Il semble surtout que nous soyons dans la longue liste des dénonciations anonymes à l’encontre de Donald Trump. Cela dit, celle-ci est plus intéressante, non pas pour ce qu’elle dit de Trump, qui correspond aux poncifs assez idiots auxquels ont est habitués - notamment le fameux « il aime les dictateurs » - que pour ce qu’elle dit précisément, des hauts responsables qui peuplent les administrations américaines - et plus généralement occidentales - et se perçoivent comme le perpétuel remède à la démocratie. En vieillissant, les démocraties occidentales ont sécrété des aristocraties bureaucratiques qui s’estiment au-dessus du suffrage, puisque non élues et survivant aux gouvernements et législatures successifs, et véritables détentrices des destinées du pays, qui ne sauraient être laissées à la volonté d’électeurs, trop volages, trop populaires au sens social du terme.

Le témoignage de cet article est typiquement de cet ordre-là : on veut bien croire le New York Times lorsqu’il nous garantit la fonction de cet auteur anonyme dans l’appareil d’Etat : il n’y a en effet qu’un bureaucrate pour tenir des propos pareils avec un tel aplomb, pour se montrer aussi méprisant envers le choix du peuple et aussi condescendant dans son assurance que, ne nous inquiétons pas, il veille au grain jusqu’à ce que le peuple choisisse « bien » à nouveau, c’est-à-dire élira quelqu’un qui laisse les bureaucrates décider.

Pardonnez-moi cette introduction un peu longue, mais elle était essentielle pour répondre à votre question car elle souligne, précisément, pourquoi une personnalité un peu rentre-dedans est nécessaire pour faire bouger nos démocraties : pour faire des réformes vraiment en profondeur, il ne suffit pas de vouloir construire, il faut aussi avoir envie de démolir.  Les candidats réformateurs qui n’ont pas une envie de démolir d’abord, au moins en partie, l’ordre établi ne sont destiné qu’à être des bricoleurs timides, continuellement bridés par la bureaucratie, son conformisme, son conservatisme, son arrogance de sachants, ses arrangements ronronnants qui encrassent les rouages des institutions et confisquent toujours plus le pouvoir qui, dans une démocratie, est censé appartenir au peuple.

Depuis l’élection de Donald Trump, je compare celui-ci non pas à Reagan, souvent évoqué par ses supporters, mais à Teddy Roosevelt, qui redynamisa très fortement la démocratie américaine, au grand dam des élites installées, en luttant contre la corruption et les monopoles des « malfaiteurs de grande fortune », tout en redessinant le rôle mondial des Etats-Unis.

Or, Théodore Roosevelt était lui aussi un personnage haut en couleur et « imprévisible », tellement haut en couleur et imprévisible qu’il n’arriva au pouvoir que comme vice-président d’un président assassiné, McKinley, alors que l’appareil du parti républicain ne voulait pas de lui comme candidat.

Bref, cette tribune du New York Times a tout l’air du discours d’une bureaucratie qui tente de réaffirmer sa légitimité et son importance alors que depuis deux ans le président des Etats-Unis la ridiculise avec ses succès en série. Ce n’est guère étonnant, à deux mois des élections de midterm : la bureaucratie et l’establishment vont tout tenter pour empêcher Donald Trump d’ajouter à cette série un succès électoral.

2. Quels sont les autres personnalités qui viennent confirmer cette hypothèse ? Est-ce un trait de caractère exclusivement réservé aux populistes ?

On ne peut s’empêcher de penser immédiatement à Matteo Salvini, qui est sans doute en Europe le meilleur pendant de Donald Trump dans la mesure où lui aussi a été élu dans une vieille démocratie européenne et a succédé à des gouvernements technocratiques : celui de Mario Monti et Matteo Renzi. Les autres dirigeants du camp « populiste » en Europe, Sébastian Kurz en Autriche, Orban en Hongrie, peuvent aussi venir à l’esprit, même si l’on parle là de pays de dimensions plus étroites.

On a pu croire, en France, qu’Emmanuel Macron, lui aussi élu comme une sorte d’outsider, ayant créé son propre mouvement aux dépens des anciens partis de gouvernement, montrerait la même personnalité. Je pense que c’est d’ailleurs assez largement le cas, mais la personnalité ne fait pas tout, il y a aussi les idées, la perception du  pays et de la situation. Emmanuel Macron reste un produit de la technocratie française et de la bourgeoisie progressiste, ce qui le rend apparemment incapable de penser les réformes autrement que des ajustements techniques, et de percevoir l’agacement populaire et la crispation générale de l’homme de la rue face à l’immigration.  Il ne semble pas capable de cette audace presque imprudente qu’on ne retrouve effectivement que chez les populistes, car ceux-ci ont, outre la conviction rationnelle de devoir changer les choses, une véritable pulsion du changement, une envie très profonde de casser un certain nombre de choses. Emmanuel Macron semble en définitive trop appartenir à la bureaucratie pour être capable de s’y opposer.

3. En quoi cela est-il révélateur d'une certaine paralysie des élites traditionnelles occidentales ? Qu'est ce que cette incapacité à changer les "choses" révèle de ce que sont devenues nos démocraties ? 

Les démocraties ont une tendance certaine à s’encrasser de conformisme et d’interdits politiques, qui vont de pair avec l’installation d’une caste dirigeante non élue, habituée à voir défiler les élus du peuple tout en restant elle-même en place, et développant par là-même un sentiment de supériorité à l’égard de la démocratie, et une attitude de gardiens du temple. Attitude qui ne se fonde, constitutionnellement, sur rien : dans les démocraties, l’Administration n’est jamais reconnue comme un pouvoir par la Constitution, elle est censée être un simple instrument d’exécution de la volonté populaire à travers les différents pouvoirs.

Nos démocraties sont certes vieillissantes et ont donc eu largement le temps de développer de telles bureaucraties et la mentalité qui va avec. A partir de là il n’y a que deux solutions : soit la démocratie s’éteint peu à peu, soit elle est redynamisée par l’élection de trublions qui, peut-être brouillons, capricieux voire maladroits, réinjectent un peu de débat, d’incertitude et de mouvement dans les routines de pouvoir, qui sont à terme des ennemis bien plus dangereux pour la démocratie qu’un populiste élu de temps en temps.

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25 août 2018

"L'ordre mondial libéral" en danger ?

Ceci est un entretien que j'ai eu avec un journaliste d'Atlantico, mais pour une raison qui m'échappe il n'a pas été publié.

Comme je n'aime pas travailler pour rien, je le reproduis ici.

1-Dans un article publié par Foreign Affairs, le professeur Graham Allison, de la Harvard Kennedy School, met en garde contre l'idée -défendue depuis l'élection de Donald Trump- que l'ordre libéral occidental serait menacé, principalement en raison du fait que cet ordre libéral relève plus du mythe que de la réalité. En quoi cette notion "d'ordre libéral" serait-elle un mythe?

Allison explique que, lorsque des universitaires ou des politiciens américains redoutent qu’avec Donald Trump prenne fin l’ordre libéral international établi par l’Amérique depuis 1945, ils impliquent trois affirmations qui sont partiellement vraies, mais partiellement fausses : d’abord le libéralisme serait la cause de la « longue paix », ensuite la construction de cet ordre libéral aurait été le principal motif de l’action américaine dans le monde, enfin Trump serait la principale menace sur cet ordre aujourd’hui. Allison remarque, à juste titre, que la longue paix est avant tout un effet de l’apparition et de la diffusion parmi les grandes puissances des armes nucléaires, qui leur interdit de s’affronter directement, et que le principal moteur de l’action de l’Amérique a été l’endiguement du communisme - de préférence par l’établissement de démocratie libérale, mais parfois de manière plus brutale.

Je serai plus mesuré sur l’idée que cet ordre libéral relèverait plus du mythe que de la réalité - ce que du reste Allison ne dit pas. En effet, après la chute de l’URSS, la paix a perduré et la démocratie s’est étendue, et les Etats-Unis ont laissé tombé des régimes autoritaires qu’ils avaient soutenu en raison de leur anticommunisme une fois que le danger communiste était disparu, et ne justifiait donc plus le maintien de régimes dont la nature est contraire aux idéaux américains.

2- Il peut être dangereux de croire en sa propre propagande. Quels sont ces dangers, et quelles sont les conséquences engendrées par les défenseurs de cette idée d'un ordre libéral en danger? Quelles sont ces menaces réelles qui pourraient être masquées par une telle perception?

Ce qui est très inquiétant, c’est que depuis quelques années les élites occidentales ont tendance à s’attribuer le monopole des valeurs démocratiques et libérales, et assimilent leurs adversaires « populistes », à des fascistes, des ennemis de la liberté et de la société ouverte. C’est dangereux parce que les démocraties occidentales étaient justement libérales de plusieurs façons : conservatrice ou progressiste, souverainiste ou supranationaliste, etc. Aujourd’hui, un pôle prétend purement et simplement dénier à l’autre le droit de s’exprimer en le condamnant comme antidémocratique et dangereux pour les libertés... ce qui conduit précisément à des mesures antidémocratiques et liberticides, comme les lois fake news, la mise en doute de la légitimité des élections par l’accusation des « agents de l’étranger » - rhétorique qui, usuellement, est le fait de tyrans, mais largement repris par les Démocrates aux USA et les élites européennes de ce côté de l’Atlantique.

La menace réelle masquée par cette perception, c’est donc d’une part celle qui pèse sur nos démocraties, dont les élites ne semblent plus supporter la contradiction démocratique, et d’autre part celle qui consiste à voir en Trump le principal danger pour la démocratie et la liberté en Occident, ce qui est absurde, en négligeant de le soutenir dans le bras de fer qu’il a entamé contre la Chine, danger global pour la démocratie - ce qui est tragique.

3-En miroir de la victoire de Donald Trump, cette notion d'ordre libéral a pu être également présentée sous la narratif d'un passage de témoin entre Barack Obama et Angela Merkel, jusqu'à Emmanuel Macron. Comment évaluer une telle perception, en quoi pourrait-elle se révéler contreproductive?

J’ai déjà un peu répondu précédemment. Le témoin semble être passé à Merkel et Macron parce qu’ils représentent les chefs de grands Etats occidentaux qui appartiennent encore à ces élites occidentales issues des décennies passées, et qui perdent peu à peu toutes leurs places en Occident : tout les six mois un pays occidental bascule dans le « populisme », c’est-à-dire le rejet des anciennes élites. On devrait en fait se féliciter de ce qu’il s’agit d’une révolution démocratique, d’une authentique alternance, mais il est vrai que l’on entend surtout s’exprimer, en France, les élites cramponnées au pouvoir et les médias largement subventionnés qui, de fait, font partie de la même caste : la vielle classe politique et la vieille classe médiatique sont la noblesse et le clergé d’aujourd’hui. Cette perception est évidemment contreproductive parce qu’elle vient encore nourrir l’impression populaire de la déconnexion de ces élites, et que cela ne fera que précipiter leur chute. Le temps d’Angela Merkel est compté à la tête de l’Allemagne, et Emmanuel Macron devra choisir entre prendre le train populiste en marche en intégrant à sa politique les nouvelles revendications démocratiques, en particulier en matière d’immigration, ou s’apprêter à être battu à son tour en 2022.

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19 août 2018

ITW Atlantico : l'avenir de la mondialisation américaine

A lire ici  : http://www.atlantico.fr/decryptage/rome-christianisme-londres-communisme-tomber-amerique-philippe-fabry-branko-milanovic-3482345.html

 

1. En 1999, Branko Milanovic décrivait ce qu'il considère comme les trois grandes mondialisations de notre histoire : la mondialisation romaine, la mondialisation britannico-européenne et la mondialisation américaine que nous connaissons aujourd'hui. Selon lui, la disparition de l'hegemon romain s'explique par l'apparition du christianisme et celle de l'hegemon britannique par l'avènement du communisme. Il s'interroge enfin sur le phénomène qui pourrait mettre fin à la domination mondiale américaine. Après le christianisme et le communisme, quel pourrait être selon vous le grand mouvement qui viendrait mettre fin à la mondialisation dominée par les Etats-Unis ?

La comparaison de Milanovic entre les différentes « mondialisation » est pertinente, et il est vrai qu’elles ont toutes impliqué l’émergence d’une puissance globale capable d’assurer la paix mondiale et la sécurité des voies de communications, spécifiquement les voies maritimes, les plus essentielles au grand commerce en raison de l’ordre de grandeur très différent de la capacité de transport : une nef romaine charriait dans ses flancs autant de marchandises que sept cents chars à boeufs, et aujourd’hui un porte-conteneurs transporte autant que quatre à cinq mille poids lourds.

En revanche, il est bien difficile de le suivre lorsqu’il voit dans le christianisme la cause de la fin de la domination romaine, et du communisme celle de la fin de l’hégémonie britannique, donc chercher leur équivalent actuel pour trouver ce qui pourrait abattre l’hégémonie américaine semble un exercice assez vain.

En effet, ce n’est pas le christianisme qui a provoqué la chute de Rome, mais sa mutation de plus en plus étatiste, dirigiste et planificatrice économiquement, l’alourdissement continuel de sa fiscalité, l’abandon des libertés traditionnelles et la transformation de l’Empire en un régime policier, et très brutalement répressif. De sorte que, au Ve siècle, il semblait souvent préférable aux autochtones de s’entendre avec des bandes de barbares plutôt que de rester soumis à la puissance romaine. Ce qui a provoqué la fin de la « mondialisation » romaine, c’est la construction progressive d’un Etat à l’échelle du monde antique, qu’était l’Empire romain, et la faillite de cet Etat à la gestion économique inepte - une sorte de Venezuela à l’échelle méditerranéenne.

Ce n’est pas pour la même raison que la « première mondialisation » moderne a pris fin. D’abord, il faut souligner qu’à aucun moment le Royaume-Uni n’a cherché à construire un Etat mondial : la stratégie britannique a toujours été pensée selon le paradigme européen de l’équilibre des nations et la recherche, dans les colonies, d’une profondeur stratégique permettant de s’imposer comme arbitre dans ce jeu, mais pas plus que le premier d’entre les pairs. L’Empire britannique n’a jamais été un hégémon comme l’avait été Rome, puisqu’il n’était pas capable de s’imposer seul aux autres nations. Ce qui a provoqué la fin de cette mondialisation britannique, c’est l’éclatement de la Grande guerre, qui a brisé l’équilibre global en Europe que l’Angleterre avait réussi à maintenir depuis 1815. L’Angleterre ne pouvait pas, comme en 1870, rester neutre dans une guerre entre France et Allemagne, parce qu’entretemps cette dernière était devenue une puissance coloniale et donc une rivale pour l’Empire britannique. On peut donc dire que si la première mondialisation de l’époque moderne s’est terminée, c’est parce que l’Empire britannique, précisément, a échoué à devenir un hégémon.

Je pense qu’on ne peut pas dire la même chose des Etats-Unis, dont la stratégie mondiale correspond à celle d’un véritable hégémon : les Etats-Unis, depuis 1918 et plus encore depuis 1945, tentent de mettre sur pied un Etat mondial, notamment avec la création du parlement mondial qu’est l’Assemblée générale de l’ONU, laquelle siège précisément à New York, la capitale culturelle et financière du pays.

Cependant les Etats-Unis ont encore des adversaires que l’on peut qualifier de rivaux : la Russie, et surtout la Chine.

A partir de là il y a deux possibilités : soit la mondialisation américaine prendra fin en raison d’une confrontation avec ces dernières, qui l’empêcheraient, comme l’Empire britannique et contrairement à Rome, de devenir un véritable hégémon, soit les Etats-Unis poursuivent leur ascension en ce sens, réduisant au passage les rivaux chinois et russe, et c’est, à plus long terme, leur mise en place d’un gouvernement mondial et son inefficacité économique qui produiront, à terme, l’effondrement de leur hégémonie.

2. Branko Milanovic explique l'avènement du communisme par la concurrence entre un pouvoir hégémonique, l'Angleterre, et une puissance montante l'Allemagne. Une situation comparable est-elle envisageable entre l'hégémon actuel, les Etats-Unis, et la puissance montante, la Chine ?

Milanovic fait de l’émergence du christianisme et du communisme la conséquence inéluctable des inégalités de fortune et des tensions sociales provoquées par les mondialisation romaine puis britannique. Je ne crois guère à cette explication, notamment parce que le communisme n’est pas le produit d’inégalités économiques : si vous regardez le pays qui a connu la grande révolution communiste, la Russie, c’était un pays dont la classe ouvrière était de dimension très réduite en 1917. La révolution communiste a été faite par une poignée d’idéologues comme Lénine et Trotski, qui ont réussi à s’imposer au milieu d’une révolution nationale classique, guère différente de celle qui se tenait en même temps en Allemagne - et que l’on oublie trop souvent. Mais ce n’est pas plus le communisme qui a mis fin à la mondialisation sous égide britannique que le christianisme n’avait mis fin à la mondialisation sous égide romaine.

En revanche, j’ai expliqué plus haut que c’est effectivement la rivalité pour la place d’arbitre mondial, sinon d’hégémon, qui a conduit à la Grande guerre et donc la fin de la mondialisation britannique. Et une telle situation est effectivement tout à fait possible : la Chine se prépare activement à contester explicitement, dans la décennie qui vient, la domination mondiale américaine, et l’Amérique de Donald Trump, qui a compris ce danger, se lance dans une guerre commerciale en espérant que cela coupera l’élan chinois avant d’en arriver au point où c’est une vraie guerre qui serait nécessaire pour empêcher la Chine de revendiquer le titre de prince des nations.

3. L'intérêt, mais aussi sa limite de l'analyse de Branko Milanovic est dans sa compréhension systémique du phénomène d'hégémonie. Qu'est-ce que les Etats-Unis pourraient apprendre de cette analyse pour faire mentir la maxime populaire "jamais deux sans trois" ?

Milanovic voudrait sans doute que je réponde que les Etats-Unis devraient apprendre à lutter contre les inégalités économiques, etc. Mais comme je l’ai dit, son analyse sur le christianisme et le communisme comme causes des premières « démondialisations » n’est pas convaincante.

Je reprendrai les deux hypothèses britannique et romaine évoquées ci-dessus et je dirai que la première condition serait d’éviter une guerre « chaude » avec la Chine, et de parvenir à réduire la rivalité par l’isolation, et qu’une guerre commerciale ne saurait être menée contre Pékin sans menacer l’ordre économique mondial qu’à condition d’être conduite avec le soutien de l’essentiel des grosses économies mondiales, c’est-à-dire qu’elle devrait être menée par une solide alliance entre Europe, Etats-Unis et Japon.

Si les Etats-Unis parviennent à éviter le sort de la mondialisation « britannique », il restera devant eux le danger de la mondialisation « romaine ». Et là, c’est l’organisation de la gouvernance mondiale et les principes qui y présideront qui seront centraux : il faudra éviter les pièges dans lesquels est tombée Rome : la centralisation, la planification, l’étranglement fiscal, et maintenir des principes sain en assurant la permanence d’une concurrence à l’échelle mondiale, de limitation des domaines d’intervention de l’Etat et des valeurs libérales qui ont permis la prospérité mondiale depuis plusieurs décennies.

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05 août 2018

Le monde selon les deux Europe

L'Europe est divisible en deux parts Est et Ouest qui, pour des raisons historiques, ne pensent pas de la même manière la place du continent dans le monde et l'immigration.

Mon dernier article à lire ici : https://wszystkoconajwazniejsze.pl/philippe-fabry-le-monde-selon-les-deux-europe/

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11 juillet 2018

ITW Atlantico : L'avenir de l'OTAN et de l'Occident

http://www.atlantico.fr/decryptage/sommet-otan-alliance-atlantique-peut-elle-survivre-fin-occident-et-reciproquement-edouard-husson-philippe-fabry-3449064.html

1-Le sommet de l'OTAN s'ouvrira pour deux jours, ces 11 et 12 juillet à Bruxelles, en présence d'un Donald Trump qui avait déjà pu qualifier l’organisation "d'obsolète" dès 2016. Une position qui s'est renforcée au fil des mois, jusqu'à en arriver à ses déclarations du 5 juillet dernier « Vous savez, Angela, nous vous protégeons et cela signifie beaucoup plus pour vous, parce que je ne sais pas quelle protection nous obtenons en vous protégeant ». « Je vais dire à l’OTAN : vous devez commencer à payer vos factures. Les Etats-Unis ne vont pas s’occuper de tout ». Dans un tel contexte, et en prenant au mot Donald Trump sur cette notion d'obsolescence, l'Occident peut-il survivre à l'OTAN ? Inversement, l'OTAN peut-il survivre à ​un délitement de l'Occident ?

Avant tout, je voudrais faire un petit rappel historique : après la fin de la Seconde guerre mondiale, les Etats-Unis avaient la volonté de retourner outre-Atlantique, par un retour du puissant isolationnisme d’avant-guerre. Si l’OTAN a été créée en 1949, c’est à la demande des Européens, trop affaiblis par la guerre pour faire face à une URSS devenue un colosse militaire et dont le Coup de Prague de 1948 a effrayé les Alliés.

A partir de là s’est mise en place une relation étroite entre les Etats-Unis et la vieille Europe, par ailleurs arrosée de dollars par le plan Marshall (1947-1951). L’Europe a effectué un effort de réarmement, notamment l’Allemagne de l’Ouest, alors en première ligne contre le Pacte de Varsovie.

Par ailleurs, à l’époque, le monde développé se résumait pratiquement aux Etats-Unis et à ses alliés de l’OTAN. C’est là qu’est née cette notion « d’Occident » moderne, rassemblant un ensemble de pays très homogène au plan du développement économique et des valeurs politiques et sociales. Elle reposait, bien évidemment, non seulement sur ces résultats de la Seconde guerre que je viens de rappeler mais aussi sur une évolution historique plus profonde et ancienne – bien exposée par Philippe Nemo dans son « Qu’est-ce que l’Occident ? », lequel plaidait d’ailleurs pour une forme d’Union euro-atlantique.

L’Histoire récente donne donc à voir une sorte d’équivalence entre OTAN et Occident, de sorte qu’il peut être difficile de penser l’un sans l’autre : on ne voit pas pourquoi l’OTAN, alliance militaire à vocation essentiellement défensive, pourrait disparaître tant que l’Occident conserve une certaine unité, mais il paraît difficile d’imaginer l’OTAN survivre à un délitement de l’Occident, c’est-à-dire un éloignement civilisationnel qui ferait disparaître le socle des valeurs communes. Cependant, un tel éloignement, une rupture des valeurs communes me semble improbable, dans la mesure où, en réalité, on observe toujours, et peut-être plus que jamais, une similitude des débats politiques et des fractures de part et d’autre de l’Atlantique : à l’arrivée au pouvoir de Trump répond le basculement progressif de l’Europe vers les « populistes ». Je pense que les Etats-Unis et l’Europe continuent d’évoluer de conserve, et que nous assistons plutôt à une rupture interne de l’ensemble de la société occidentale, c’est-à-dire présente autant en Europe qu’aux Etats-Unis, qu’à une rupture entre l’Europe d’un côté, et les Etats-Unis de l’autre. C’est donc une crise d’évolution de l’Occident, plus qu’une crise de l’unité de l’Occident.

2- Si du temps de l'existence de l'URSS, l'OTAN pouvait exister en se reposant sur des intérêts stratégiques communs, ou sur un modèle commun de démocratie libérale, en quoi ces liens se sont-ils effilochés ?  Dans quelle mesure l'émergence d'un nouvel "ennemi", reprenant le rôle passé de l'URSS - la Chine - pourrait-elle permettre un resserrement de ces liens ?

De fait, une sorte d’Union euro-atlantique a bien existé durant toute la Guerre froide : les Américain se chargeaient pour une bonne moitié des dépenses militaires de l’OTAN, tandis que les Européens d’une part maintenaient des budgets élevés, et d’autre part, via le privilège du dollar, finançaient le Trésor américain, et donc le budget militaire américain. De sorte que, de manière informelle, il y avait une sorte de « budget occidental ».

Cet équilibre « comptable » s’est rompu avec la fin de la Guerre froide : aujourd’hui les Etats-Unis financent les trois quarts des dépenses militaires de l’OTAN, alors-même que celle-ci s’est accrue de nombreux membres, et que depuis la création de la zone euro les échanges intra européens échappent au dollar, ce qui signifie que les Européens contribuent moins au financement de l’effort américain. Les Etats-Unis ont donc perdu sur les deux tableaux. C’est pourquoi, depuis des années, les présidents américains successifs demandent de manière plus ou moins pressante aux pays européens de payer leur part. Trump incarne l’impatience américaine qui finit par se manifester après des années durant lesquelles nous avons fait la sourde oreille, et spécialement certains pays dont l’incurie confine à l’irresponsabilité, comme l’Allemagne.

 

Aujourd’hui, un fossé s’est brutalement creusé entre l’Europe et les Etats-Unis parce qu’à ces considérations s’est ajouté le basculement américain dans le nouvel ordre « populiste », tandis que les élites européennes au pouvoir sont encore des représentants de « l’ancien ordre », produit de soixante-dix ans de paix, technocratique, immigrationniste, supranationaliste.

Lorsque l’on parle d’une « rupture », je pense qu’il faut avoir en tête que la situation existante entre Europe et Etats-Unis est très temporaire : tous les six mois en Europe, un gouvernement de l’ancien ordre tombe et est remplacé par un gouvernement « populiste ». Et ces gouvernements « populistes » ont tendance à se rapprocher les uns des autres, notamment parce qu’ils partagent des idées similaires sur le problème qui est la première cause directe de leur accession au pouvoir : l’immigration. Il est vraisemblable que l’Allemagne également basculera à plus ou moins brève échéance, et à ce moment-là il se pourrait que le fossé idéologique apparu entre Amérique et Europe se résorbe de lui-même, et qu’un nouveau mode de fonctionnement interne à l’Occident soit trouvé de façon assez naturelle – et à ce titre l’opposition avec la Chine, et même avec l’axe russo-chinois, pourrait effectivement pousser à resserrer les rangs une fois une certaine homogénéité idéologique retrouvée.

3- Du point de vue de l'Europe et des Etats-Unis, quels seraient les efforts à consentir pour parvenir à un nouvel équilibre de l'Occident ? Quelles seraient les bases d'un tel équilibre ?

La première condition, disais-je, est le retour d’une certaine unité idéologique. Sans parler d’alignement pur et simple sur le trumpisme ou le populisme européen, une adaptation des anciennes élites aux volontés populaires, spécifiquement concernant l’immigration, et l’apparition d’une nouvelle concorde entre les peuples occidentaux et leurx classes dirigeantes est une nécessité. Il semble que cela commence dans plusieurs endroits : au Danemark, les sociaux-démocrates sont nombreux à dire que l’immigration de masse n’est pas compatible avec le maintien de l’Etat-providence. En France, la politique s’est un peu durcie depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron et cela pourrait se poursuivre à mesure que nos voisins prennent des mesures drastiques.

Il faudrait, ensuite, la mise en place d’un nouveau « deal »économique, pour reprendre le vocabulaire trumpien, entre l’Europe et les Etats-Unis. Avec la montée en puissance de la Chine, cela semble une nécessité : ensemble, les deux rives de l’Atlantique continuent de peser deux fois plus dans l’économie mondiale que le géant asiatique, et pourraient s’imposer bien plus aisément que seuls.

Pour conclure, il me semble que le pivot, aujourd’hui, est l’Allemagne d’Angela Merkel. C’est le principal obstacle à de bonnes relations entre l’Europe et les Etats-Unis, et le pays qui joue vraisemblablement la partie la plus dissonante et la plus égoïste de tout l’Occident : l’Allemagne est le pays au sein de l’OTAN, compte tenu de sa taille et de la faiblesse de son investissement militaire, qui manque le plus à ses obligations, dans le même temps qu’Angela Merkel est une critique virulente de l’Amérique de Trump qu’elle accuse, avec une immense hypocrisie, de vouloir abandonner l’Europe ; l’Allemagne est le pays qui, avec le projet de gazoduc North Stream 2, est dans la position stratégique la plus délicate envers la Russie de Poutine ; l’Allemagne de Merkel est le pays qui a, par les décisions catastrophiques d’Angela Merkel, aggravé la crise migratoire.

Enfin, l’Allemagne refuse de se brouiller avec la Chine, qui est son premier partenaire commercial, sans considérer le danger que représente ce pays à l’échelle globale pour la liberté et la démocratie : la Chine, c’est un régime qui ne donne aucun signe de démocratisation, bien au contraire Xi a restauré le despotisme personnel du temps de Mao. Un pays dont le projet « One Belt, One Road » vise principalement à faire tomber tout un tas de pays d’Eurasie dans un piège d’endettement afin de les asservir à Pékin. Un pays qui ne respecte pas la propriété intellectuelle des entreprises occidentales, et qui pratique sur son étranger proche les mêmes méthodes d’intimidation que la Russie de Poutine.

 

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