Historionomie - Le Blog de Philippe Fabry

17 avril 2018

ITW Atlantico : la situation diplomatique internationale autour de la Syrie

L'interview a été publiée ici mais je reproduis le texte ci-dessous.

Notez que le titre donné à l'entretien ne correspond pas vraiment aux réponses que j'ai apportées.

1-Dans une tribune publiée sur le site Bloomberg, l'économiste américain Tyler Cowen se réfère à l'histoire et à la théorie des jeux pour décrire le cas syrien. Selon lui, la multiplicité des acteurs sur le terrain, de l'Iran à la Russie, en passant par la Turquie et les interventions israéliennes et occidentales, soutenues par l'Arabie saoudite, font entrer le terrain syrien dans un niveau de complexité tendant à le rendre aussi imprévisible que dangereux. Une situation qui pourrait ainsi se différencier d'autres crises internationales majeures, plus simples dans leur lecture, mais qui pourrait s'apparenter aux événements de 1914. Cette comparaison est-elle pertinente ? ​

La multiplicité des acteurs est indéniablement un obstacle à la résolution des différents par des négociations et la recherche de compromis : il est évident que l’on trouve plus rapidement un terrain d’entente à deux qu’à trois, quatre ou dix. Chaque intervenant ou groupe d’intervenants ayant son intérêt, la paix pure et simple est très difficile à faire, et d’autant plus qu’à l’intérieur d’un même camp, les intérêts ne sont pas les mêmes. Prenez la Russie et l’Iran : ils sont alliés en Syrie au côté de Bachar, mais si l’Iran souhaite faire de la Syrie dirigée par les Alaouites un Etat satellite et un accès à la Méditerranée, la Russie ne tient pas à dépendre trop de l’Iran pour la sécurité de ses bases de Tartous et Hmeimim. C’est pourquoi Poutine laisse Erdogan enfoncer un coin dans le nord du pays, afin de pouvoir se poser en arbitre entre ces deux puissances régionales, cependant qu’Assad, lui, préfèrerait retrouver son autonomie de jadis en même temps que son contrôle sur l’ensemble du territoire.

De ce point de vue la comparaison est pertinente, mais historiquement il me semble que le parallèle avec la guerre civile espagnole de 1936-1939 est beaucoup plus juste, parce que, contrairement à la guerre de 1914, elle est toujours demeurée une guerre par procuration, tout en étant effectivement un conflit précurseur, mais non causal, d’une guerre mondiale.

La disposition des forces et la nature des intervenants est très similaire à l’Espagne des années 1930 : d’un côté, le camp de l’ordre traditionnel, autoritaire, jadis incarné par Franco, aujourd’hui par Assad, et allié au nationalisme revanchard d’Hitler (et de Mussolini) qui cherchait à retrouver pour l’Allemagne un grand rôle international, et à tester son nouveau matériel, l’un et l’autre objectifs étant servis par l’envoi de la Légion Condor. Aujourd’hui, ce nationalisme revanchard est celui de Vladimir Poutine, et de l’Iran.

En face, on trouvait durant la guerre d’Espagne l’ennemi juré du fascisme, le communisme, doublement incarné par les Brigades internationales, des volontaires venus de partout pour épauler les Républicains espagnols, et par les Soviétiques, dans une moindre mesure - on notera d’ailleurs que les Soviétiques sur place étaient surtout là pour promouvoir le stalinisme au sein du camp républicain, et y éliminer les autres factions. Aujourd’hui, le camp des opposants syriens regroupe diverses factions, pour une grande partie des islamistes, l’islamisme étant la nouvelle idéologie terroriste internationale, comme l’était au début du XXe siècle l’anarcho-communisme. L’Etat Islamique a été composé de gens venus de tout le monde musulman - y compris de chez nous - et constitue véritablement l’équivalent des Brigades internationales. Les nouveaux soviétiques, ce sont les Turcs, qui ont joué un jeu trouble avec Daech durant des années et, aujourd’hui, conduisent leur opération en terre kurde avec l’aide de factions islamistes dont certains sont sans doute des transfuges de l’Etat Islamique.

Les Occidentaux, aujourd’hui comme hier, refusent de mettre vraiment la main dans ce conflit, et se limitent à des demies-mesures. La France et le Royaume-Uni, en 1936-1939, appliquaient une politique de non-intervention : les Britanniques, à l’époque, refusaient de prendre parti pour les communistes, fût-ce contre Hitler, préférant la négociation, et l’on se contenta donc d’envoyer quelques armes, secrètement, aux Républicains. Aujourd’hui, nous avons aussi fourni des armes, dont on a parfois eu du mal à s’assurer de qui les recevait, on a voulu soutenir les opposants mais sans armer les islamistes... bref la position est difficilement tenable et on essaie surtout de poser quelques actions de principe, pour que l’honneur soit sauf.

2-En quoi la multiplicité d'acteurs, et l'existence d'intérêts parfois paradoxaux pour chacun d'entre eux, peut-elle produire ce résultat d'imprévisibilité pouvant aboutir à une escalade, sur le modèle de 1914?

Outre que la multiplicité rend plus difficile de faire la paix, elle accroît aussi le risque d’escalade : chaque fois qu’un équilibre est trouvé, un acteur qui se sent plutôt lésé par celui-ci préfère jouer un coup relançant les hostilités générales, en rompant cet équilibre. C’est typiquement ce qu’Erdogan a fait en se jetant sur Afrine. C’est peut-être, aussi, ce qu’a cherché à faire Assad en employant des armes chimiques ; il a peut-être espéré bousculer la marche des choses, provoquer les Occidentaux afin de renvoyer la Turquie à son appartenance à l’OTAN, aux yeux de Moscou, et ainsi pousser les Russes à s’opposer à l’invasion turque du Rojava.

Cependant, si le conflit est ainsi relancé régulièrement, il ne peut pas, à mon sens, déboucher sur une véritable escalade.

Aujourd’hui, comme en 1936-1939 pour l’Espagne et contrairement à 1914, aucune grande puissance n’est prête à se lancer dans un conflit majeur pour la Syrie.  L’attitude des Etats-Unis comme de la Russie le montre bien : soit les Etats-Unis ont renoncé à frapper après le franchissement de la « ligne rouge », comme en 2013, soit, comme en 2017 et aujourd’hui, ils ont effectué des frappes mesurées sur des objectifs où les Russes étaient absents - ces derniers, de leur côté, n’ont pas cherché à riposter et se sont contentés de mises en garde. D’escalade, il n’y en aura donc pas à propos de la Syrie.

En revanche, il faut bien voir qu’un tel conflit détériore grandement l’ambiance des relations internationales, et crée ainsi les conditions d’une escalade rapide lorsque surgira une confrontation sur une question pour laquelle les intérêts des grandes puissances sont perçus comme bien plus importants, voire vitaux. Alors qu’il y a quelques années, y compris sur des problèmes graves de ce genre, tout le monde avait comme premier réflexe d’envisager une solution négociée et pacifique, le climat électrique actuel, fait d’invectives venant de tous bords, de versions contraires, est délétère. La guerre d’Espagne avait, de la sorte, préparé les esprits à la guerre, tout en annonçant les camps qu’elle verrait s’opposer.

 

3-Que peut justement nous apprendre l'histoire d'un tel contexte de complexité, pour en arriver à une désescalade entre les différents acteurs ?

Ma réponse va être assez navrante, mais dans la mesure où une authentique escalade est improbable au regard des données du seul théâtre considéré - le syrien, en l’occurrence - la désescalade ne peut advenir que d’une seule façon, par la victoire d’une des faction. Cette victoire peut n’être pas totale, mais partiellement de compromis.

La victoire de Franco dans la guerre d’Espagne fut totale, mais on ne s’achemine vraisemblablement pas vers quelque chose de cet ordre.

Nous aurons sans doute une victoire relative d’Assad, qui tiendra le territoire syrien à l’exception du Rojava. Je pense que ce dernier sera conquis par Erdogan, qui y établira un Etat fantoche vassal de la Turquie, qu’il repeuplera partiellement avec les réfugiés arabes syriens sunnites qu’il a actuellement en stock - trois millions. Manoeuvre typiquement néo-ottomane. Poutine ne fera rien pour l’empêcher parce que cela aboutira à un balcon turc sur le corridor Iran-Syrie, et fragilisera donc l’hégémonie iranienne sur la région, évitant qu’elle ne puisse se passer de l’alliance russe. L’Iran ne pourra pas refuser cette donne car il n’a pas les moyens de défier seul la Turquie et Poutine n’aurait pas d’intérêt à l’aider.

Les Occidentaux ne diraient plus rien, manquant de moyens de pression sur Erdogan dont ils ont besoin pour la base stratégique d’Incirlik et pour bloquer les flots de réfugiés.

Voilà quel est l’équilibre, provisoire mais plus solide que les précédents, qui pourrait se mettre prochainement en place - c’est-à-dire dans les mois qui viennent.

 

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11 avril 2018

Mon avis sur l'affaire Skripal ? Lire Tite-Live

Mes lecteurs réguliers savent que le principal point de comparaison, de parallèle que j'emploie pour analyser la situation stratégique entre Amérique, Russie et Europe se trouve dans le jeu antique qui se tint entre Rome, la Macédoine et la Grèce au IIe siècle avant J.-C. - ce qui constitue un point particulier du parallèle général entre Amérique et Rome, Europe et Grèce antique.

Aussi, chaque fois qu'il arrive un nouvel incident, je me replonge dans mes Antiquités et j'y cherche de quoi éclairer notre lanterne. Je ne reviendrai pas sur le parallèle général que j'ai suffisamment traité.

Je parlerai simplement un peu de l'affaire Skripal, où d'aucuns doutent de la responsabilité russe et se demandent quel intérêt y trouverait Poutine. Son intérêt, le lecteur va le voir, était similaire à celui de Persée lorsqu'il voulut faire assassiner Eumènes de Pergame, grand allié de Rome dans le monde grec, qui alertait le Sénat des manoeuvres de Persée en Grèce.

PoutinePersée

Aujourd'hui, l'affaire Skripal est intervenue quelques semaines à peine après que le Royaume-Uni, par la voix de son ministre de la Défense, ait voulu alerter l'Europe d'une cyberattaque imminente contre ses infrastructures, qui viendrait de Russie et pourrait faire des dizaines de milliers de victimes. C'était le 26 janvier. Le 4 mars, les Srkipal étaient hospitalisés et l'affaire commençait. La Russie a cherché à intimider le Royaume-Uni, l'empêcher de trop faire appel à l'Amérique et perturber l'avancée de ses pions en Europe.

Ecoutez donc ce que nous dit Tite-Live sur le discours d'Eumènes et l'attentat contre lui. Je n'ai même pas de commentaire à ajouter:

"[42,11] Visite du roi Eumène à Rome (172). Début de son discours au sénat

(1) Ce serait sous leur consulat, à en croire Valérius Antias, qu'Attale, frère du roi Eumène, serait venu à Rome pour y apporter ses griefs contre Persée, et dénoncer ses préparatifs de guerre. L'opinion qui veut qu'Eumène s'y soit rendu en personne est appuyée sur des autorités plus nombreuses, et dont le témoignage a plus de poids à mes yeux. (2) Eumène donc, à son arrivée à Rome, reçut le plus honorable accueil; le peuple fit ce qu'il devait à son allié, et ce qu'il se devait à lui-même, après tant de bienfaits accumulés sur la tête de ce roi.

Introduit dans le sénat, (3) il dit "que s'il était venu à Rome, c'était sans doute pour visiter les dieux et les hommes dont la faveur lui avait fait une fortune qu'il n'oserait pas même souhaiter plus brillante, mais aussi pour avertir le sénat qu'il prévînt les entreprises de Persée. (4) Puis, remontant aux projets de Philippe, il rappela la mort de Démétrius, opposé à la guerre contre les Romains; la nation des Bastarnes soulevée pour lui prêter son secours et faciliter son passage en Italie; (5) ce prince arrêté par la mort dans ces pensées qui l'agitaient, laissant le trône à celui de ses fils dont il avait pu apprécier toute l'animosité contre les Romains; Persée recevant de son père cet héritage de guerre avec le sceptre qui lui était échu, et employant dès lors à le nourrir, à le mûrir, toutes les forces de sa pensée; (6) la brillante jeunesse dont il disposait et à laquelle une longue paix avait laissé le temps de croître; les ressources du royaume de Macédoine; l'âge du prince lui-même, cet âge qui mettait un corps frais, sain et vigoureux au service d'une âme invétérée dans la pratique et l'art de la guerre. (7) Dès l'enfance en effet il avait pu, sous la tente de son père, s'habituer à la guerre contre les Romains, et non pas seulement contre les nations voisines; puis il avait été chargé par lui d'expéditions nombreuses et variées. (8) Depuis qu'il était lui-même sur le trône, il avait achevé avec un merveilleux succès des entreprises que Philippe, malgré tous ses efforts, n'avait pu mener à terme, ni par force, ni par adresse. (9) Enfin à toutes ces ressources il fallait en ajouter une, fruit ordinaire du temps et de longs et importants services, l'influence morale.

[42,12] Suite du discours d'Eumène au sénat

(1) En effet, dans toutes les villes de la Grèce et de l'Asie, sa prépondérance inspirait le respect. Quels étaient les services, les bienfaits qui lui attiraient tant de considération? (2) on ne le comprenait pas; et lui, Eumène, ne pouvait pas assurer si c'était l'effet du bonheur particulier de Persée, ou (l'oserait-il dire?) si ce n'était pas la haine qu'on portait aux Romains qui lui gagnait tant de partisans. (3) Les rois eux-mêmes lui témoignaient les égards les plus distingués; il avait épousé la fille du roi Séleucus; non qu'il eût demandé sa main, car on avait au contraire sollicité la sienne. Il avait accordé sa soeur aux pressantes instances de Prusias: (4) ces deux mariages s'étaient célébrés au milieu d'innombrables députations chargées de dons et de voeux pour les époux, et les auspices des plus illustres peuples avaient présidé à la solennité.

(5) La nation des Béotiens, malgré les intrigues de Philippe, n'avait jamais pu être amenée à conclure un traité d'amitié: (6) aujourd'hui elle a son traité avec Persée gravé en trois endroits différents; un à Thèbes, un autre à Délos, le plus vénéré et le plus fréquenté des temples; le troisième à Delphes. Dans l'assemblée des Achéens, si la question n'eût été écartée par quelques hommes qui mirent en avant la puissance romaine, les choses en vinrent presque au point de lui ouvrir l'entrée de l'Achaïe. (7) Et lui, Eumène, qui ne pouvait dire de quelle manière il avait le plus obligé ce peuple, par des bienfaits publics, ou par des services privés, il voyait tous ses droits à leurs respects ou négligés par incurie et par indifférence, ou même hostilement abolis. Et les Étoliens? ne sait-on pas que lors de leurs séditions, ce n'est pas aux Romains, mais à Persée qu'ils ont demandé assistance?

(8) Appuyé sur des amitiés et des alliances si fortes, il fait chez lui des préparatifs de guerre qui le dispensent d'avoir recours à l'étranger; il a trente mille hommes d'infanterie et quinze mille de cavalerie; il forme des approvisionnements de grains pour dix ans, de manière à pouvoir se passer des produits de ses propres terres et de celles de ses ennemis. (9) Ses coffres sont garnis, si bien garnis, qu'il a toute prête, pour un pareil nombre d'années, la solde de dix mille mercenaires, en sus des troupes macédoniennes; et cela, non compris le revenu annuel qu'il tire des mines royales. (10) Il a entassé dans ses arsenaux des armes pour trois armées de cette force. Et pour recruter, du jour où la Macédoine lui manquera, il a une pépinière inépuisable de soldats, la Thrace, à ses pieds."

[42,13] Péroraison d'Eumène

(1) Il acheva son discours sur le ton de l'exhortation: "Ce que je vous rapporte, sénateurs, ce ne sont pas de vains bruits, des rumeurs sans consistance, trop avidement accueillies par un homme qui voudrait trouver vrais les griefs qu'il amasse contre un ennemi; ce sont des faits constatés, avérés, tels que pourrait vous les rapporter un espion envoyé par vous, comme le résultat de ses observations positives. (2) Je n'eusse pas quitté mes états, dont votre générosité a si bien arrondi les limites et rehaussé l'éclat, je n'eusse pas traversé tant de mers pour venir, en vous débitant des mensonges, m'enlever de gaieté de coeur votre confiance.

(3) Je voyais les plus illustres cités de Grèce et d'Asie manifester leurs préférences de plus en plus nettement, et prêtes, si l'on n'y veillait, à avancer si loin qu'il leur serait impossible de reculer. (4) Je voyais Persée, à l'étroit dans sa Macédoine, entrer ici à main armée et s'y établir, et là où la force eût éprouvé trop de résistance, employer les détours de la séduction et des caresses. (5) Je comprenais combien la partie était inégale entre vous et lui; lui sur le pied de guerre, vous sur le pied de paix et tranquilles à son égard. Et quand je dis sur le pied de guerre, je devrais presque dire en guerre ouverte.

(6) Abrupolis est votre allié, votre ami; il l'a détrôné; Arthétaurus, l'Illyrien, vous avait adressé une dépêche dont Persée a eu connaissance; c'était votre allié et votre ami; il l'a tué. (7) Éversa et Callicritus, de Thèbes, deux des premiers citoyens de la ville, s'étaient expliqués sur son compte avec trop de franchise dans l'assemblée des Béotiens; ils s'étaient faits forts de vous dénoncer tout ce qui se passait: il les fit disparaître. (8) Il a porté secours aux Byzantins, malgré le traité; il a porté la guerre en Dolopie, il a fait traverser à son armée la Thessalie et la Doride, pour employer, dans une guerre civile, le plus faible à écraser le plus fort. (9) Il a tout brouillé, tout bouleversé en Thessalie et en Perrhébie, dans l'espoir de nouveaux tableaux de dettes, afin de se servir du bras des débiteurs dévoués à son parti, pour venir à bout de l'aristocratie.

(10) Voyant qu'il en a pu tant faire sans lasser votre patience et votre longanimité, et que vous lui laissez le champ libre en Grèce, il se tient pour assuré qu'il pourra passer en Italie sans trouver un seul combattant sur son chemin. (11) Si votre sûreté et votre honneur le permettent, c'est à vous d'en décider: quant à moi, si nous avions tous deux à venir en Italie, Persée, pour y porter la guerre, moi, pour vous prévenir d'être sur vos gardes, je me serais cru déshonoré de ne pas prendre les devants. (12) À présent que j'ai rempli un devoir de conscience, et que me voilà dégagé de l'obligation que ma loyauté m'imposait, ai-je autre chose à faire que de prier tout ce qu'il y a au ciel de dieux et de déesses, afin que vous preniez la défense et de vos propres intérêts, et des nôtres aussi, de nous qui sommes vos alliés, vos amis, et dont l'existence dépend de vous?"

[42,14] Réception des délégations macédonienne et rhodienne

(1) Ce discours fit son effet sur le sénat. Du reste on ne sut pour le moment rien d'autre que le fait de l'admission du roi dans le sénat; tant on y observait la discrétion et le silence. Ce ne fut que quand la guerre fut terminée que les paroles prononcées par le roi et la réponse qui lui fut faite transpirèrent.

(2) Les députés du roi Persée eurent aussi, peu de jours après, leur audience. Mais leur défense et leur plaidoyer trouvèrent les oreilles et les esprits prévenus par les rapports d'Eumène; (3) et l'exaspération fut plus grande encore après le langage hautain que tint Harpale, chef de la députation. "Le roi, dit-il, est fort en peine de se justifier, et tient à ce qu'on ne voie dans aucune de ses paroles, dans aucun de ses actes, un caractère d'hostilité; (4) mais s'il s'aperçoit qu'on s'obstine à chercher des prétextes de guerre, il saura bravement se défendre. Les faveurs de Mars sont communes, et l'issue de la guerre incertaine."

(5) Toutes les cités de la Grèce et de l'Asie s'inquiétaient fort de ce que les députés de Persée, de ce qu'Eumène avaient fait dans le sénat; et à l'occasion de son voyage, dont ils attendaient un résultat, la plupart, sous différents prétextes, avaient envoyé des députés. (6) Il y avait entre autres une députation de Rhodes, présidée par Satyrus, lequel ne douta pas qu'Eumène n'eût compris sa nation dans les griefs qu'il avait articulés contre Persée. (7) Il se remuait sans relâche et employait le crédit de ses patrons et de ses hôtes pour être admis à discuter avec le roi dans le sénat. (8) En étant venu à bout, il s'emporta au-delà des bornes de la franchise contre le roi, pour avoir animé contre les Rhodiens la nation lycienne, et se rendre plus insupportable à l'Asie que ne l'avait été Antiochus; (9) il fit une harangue qui fut très populaire en Asie et qui y plut beaucoup (car là aussi Persée avait force partisans); mais elle fut mal vue du sénat, et fit tort à sa république et à lui. (10) La conspiration au contraire de tant de haines contre Eumène le servit auprès des Romains. Tous les honneurs lui furent décernés; on lui fit de magnifiques présents, y compris la chaise curule et le bâton d'ivoire.

[42,15] Attentat contre Eumène à Delphes

(1) Les ambassades sont congédiées. Harpale fait une diligence extrême pour retourner en Macédoine où il annonce à Persée que lorsqu'il a laissé les Romains, ils ne s'occupaient pas encore de préparatifs de guerre, (2) mais qu'ils sont assez mal disposés pour laisser voir qu'ils ne tarderont pas longtemps; le roi lui-même, qui croyait à la guerre, la désirait aussi, persuadé qu'il était dans toute sa force et dans toute sa puissance. (3) C'était à Eumène surtout qu'il en voulait; altéré de son sang, il ne veut pas d'autre début de guerre, et aposte le Crétois Évandre, chef de ses auxiliaires, ainsi que trois Macédoniens habitués à prêter leurs bras à de pareilles oeuvres, pour assassiner ce roi. Il leur donne une lettre pour Praxo, son hôtesse, à Delphes, où elle jouissait d'un grand crédit et d'une grande fortune. (4) On se croyait assuré qu'Eumène, pour sacrifier à Apollon, monterait à Delphes. Les sicaires s'avancent avec Évandre, et, pour accomplir leur horrible tâche, ils ne cherchaient dans tout le pays qu'ils visitaient qu'un lieu favorable.

(5) Quand on montait de Cirrha au temple, avant d'arriver à un endroit bâti et peuplé, on trouvait à sa gauche, au bord du chemin, une masure peu élevée au-dessus de ses fondations, par où il fallait passer un à un; car à droite la terre s'était éboulée à une certaine profondeur. (6) Ils se cachèrent derrière la masure, après y avoir dressé quelques marches, pour lancer de là, comme d'un rempart, leurs traits sur le roi quand il passerait.

(7) D'abord, à partir de la mer, il s'avançait entouré du groupe de ses amis et de ses satellites; puis leur troupe s'effilait insensiblement à mesure que le passage se rétrécissait. (8) Quand on en vint à l'endroit où l'on ne pouvait passer qu'un à un, le premier qui mit le pied dans le sentier fut Pantaléon, chef des Étoliens, qui était pour le moment en conversation avec le roi. (9) Les brigands débusquent alors et font rouler deux grosses pierres, dont l'une frappe le roi à la tête, et l'autre lui engourdit l'épaule. (10) Quand il est tombé, ils profitent de la pente du sentier pour pousser sur lui une masse de pierres, et, tandis que tous ses autres amis et satellites fuient et se dispersent après l'avoir vu tomber, Pantaléon seul reste intrépide à son poste, pour couvrir le roi.

[42,16] Conséquences de l'attentat

(1) Les brigands, au lieu de faire un léger circuit et de venir de derrière la masure achever leur victime, crurent le meurtre consommé et s'enfuirent au sommet du Parnasse; ils coururent si bien que, voyant l'un d'eux éprouver de la difficulté à les suivre à travers des escarpements impraticables et ralentir leur fuite, dans la crainte qu'il ne se fît prendre et ne trahît leur retraite, ils le tuèrent.

(2) Près du corps du roi se réunirent d'abord ses amis, puis ses satellites et ses esclaves, (3) et ils l'enlevèrent évanoui par suite de sa blessure et privé de sentiment. La chaleur et la respiration encore sensibles à la poitrine leur firent voir qu'il vivait encore; qu'il dût vivre, c'est ce dont ils n'avaient que peu et même presque pas d'espoir. (4) Quelques-uns des satellites qui s'étaient mis sur les traces des assassins, et étaient montés vainement, avec bien de la fatigue, jusqu'au sommet du Parnasse, revinrent sans succès.

(5) Les Macédoniens, qui avaient voulu faire un coup aussi audacieux qu'étourdi, l'abandonnèrent avec autant d'étourderie que de lâcheté. (6) Le roi, revenu à lui, est transporté le lendemain par le soin de ses amis à bord de son vaisseau, de là, jusqu'à Corinthe, de Corinthe à Égine, en faisant franchir aux navires la crête de l'isthme. (7) Là, son traitement fut tellement secret par le soin qu'on prit de n'admettre aucun témoin, que le bruit de sa mort se répandit en Asie. (8) Attale lui-même accueillit cette nouvelle avec un empressement fait pour démentir leur accord fraternel. Il parla à la femme de son frère et au gouverneur de la citadelle le langage d'un héritier assuré de la couronne. (9) Eumène ne l'ignora pas par la suite, et tout résolu qu'il était à dissimuler, à souffrir et à se taire, il ne put s'empêcher, à leur première entrevue, de reprocher à son frère la hâte prématurée qu'il avait mise à réclamer la main de la reine. Le bruit de la mort d'Eumène parvint aussi à Rome.

[42,18] Mobilisation en vue de la guerre contre Persée

(1) Ces renseignements, avec ceux que donnait Eumène, contribuèrent à faire regarder plus tôt Persée comme ennemi, quand on vit que, au lieu de faire des préparatifs de guerre tels que le droit des gens les permet, et qu'un roi les peut avouer, il avait recours aux voies souterraines, abominables, de l'assassinat et du poison."

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Si vous voulez la suite de l'histoire, je vous conseille de lire Tite-Live et Polybe. Vous aurez une idée assez juste de ce qui nous attend.

 

 

 

 

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04 avril 2018

Iran, Turquie, Russie : mon point de vue en bref sur la réunion

Il se tient aujourd'hui à Ankara une rencotnre au sommet remarquable entre Erdogan, Poutine et Rohani. Il est bien sûr impossible de dire de manière certaine ce qui se dira dans le secret des salons, mais ce sera probablement très important pour l'avenir de la région.

Dans la mesure où mon interprétation de ce qu'il se passe depuis le début de l'opération Rameau d'Olivier de la Turquie est qu'il s'agit d'une sorte de reproduction du pacte germano-soviétique, cette fois entre la Russie et la Turquie, et que cela implique donc que Poutine a décidé, parce qu'il y a intérêt, de partager le gâteau syrien avec Erdogan, je peux essayer de spéculer quelque peu.

Quoique "alliés", chacun de ces trois pays dans la région a un intérêt distinct et cette réunion pourrait bien être l'occasion de trouver un compromis global.

Concernant l'Iran, l'idée est de consolider le gain de ces dernières années : l'influence acquise sur l'Irak, la constitution de la continuité territoriale de l'arc chiite vers la Syrie et le Liban.

Concernant Erdogan, il veut réaliser ses ambitions irrédentistes vers l'ancien espace ottoman en Irak et en Syrie, en particulier en profitant du chaos local pour s'emparer du Rojava kurde, qu'il envisage possiblement de repeupler des Arabes syriens qu'il a en stock chez lui, des réfugiés qui permettraient de constituer dans le Rojava un Etat arabe fantoche, vassal turc.

Concernant Poutine, il veut garder sa base de Tartous et son allié syrien, sans devenir trop dépendant d'un Iran qui serait maître d'un arc chiite hégémonique régionalement, et de devenir un arbitre du Moyen-Orient, à l'égal voir à la place des Etats-Unis.

Poutine, après avoir aidé Assad dans une alliance serrée avec l'Iran, diversifie ses alliances et utilise la Turquie d'Erdogan et ses ambitions pour enfoncer un coin dans l'arc chiite et éviter qu'il devienne trop solide. En admettant une annexion de fait du Rojava par Erdogan, il fragilise l'arc chiite tout en faisant ressentir à Assad qu'il ne pourra pas se passer de la protection russe, et cherche à se poser durablement en arbitre des deux rivaux régionaux turc et iranien.

Les Iraniens sont-ils d'accord pour laisser s'installer la Turquie dans le Rojava, voire  lorgner sur le Kurdistan irakien et Mossoul ? Sans doute pas, mais ils peuvent être prêts à admettre un compromis de zones d'influences, et à échanger cela contre une garantie turque de reconnaître l'hégémonie iranienne sur l'Irak chiite, le reste de la Syrie et le Liban. Ce d'autant plus que Turquie et Iran se retrouvent aujourd'hui dans une détestation commune d'Israël.

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02 avril 2018

Turquie-Grèce : vers une guerre interne à l'OTAN ?

Le titre n'est même pas de moi mais du Weekly standard, et il est vrai que la question mérite d'être posée, tant est vive l'escalade des tensions entre les deux pays, à l'initiative évidente d'une Turquie qui recherche la confrontation. L'une de ses nombreuses manifestations d'agressivité depuis le coup d'Etat manqué contre Erdogan, lequel, ayant échappé de peu à la mort à cette occasion, semble être entré dans une mentalité "on ne vit qu'une fois" et est décidé à poursuivre avec une brutalité croissante ses ambitions néo-ottomanes, très clairement formulées le 13 février dernier dans un discours inquiétant : « Ceux qui pensent que nous avons effacé de nos cœurs les terres dont, il y a cent ans, nous nous sommes retirés en larmes, ont tort, a lancé Recep Erdogan devant son parti, l’AKP. Nous disons à chaque occasion que la Syrie, l’Irak et d’autres endroits de la carte de nos cœurs ne sont pas différents de notre propre patrie. Partout où l’appel à la prière est entendu, nous luttons pour qu’un drapeau étranger ne soit pas brandi. Les choses que nous avons faites jusqu’ici ne sont rien en comparaison des attaques encore plus grandes que nous prévoyons dans les prochains jours. ».

L'Empire ottoman en 1912 en bleu clair, la Turquie d'aujourd'hui en bleu foncé. Cela donne une idée des terres dont parle Erdogan.

Il faisait évidemment référence à l'opération en cours contre les Kurdes d'Afrine, qui devrait être suivie d'une attaque sur Manbij avec dans le viseur une conquête de tout le Rojava. Mais il voit peut-être d'ores et déjà plus loin, et envisage peut-être, en fonction des résultats en Syrie, de pousser vers le Kurdistan Irakien et Mossoul. Il peut penser que la recomposition en cours du Moyen Orien pourrait ouvrir la voie à des compromis lui autorisant ce gain territorial en laissant l'Iran dominer la partie chiite de l'Irak, dans un premier temps.

Même la mégalomanie d'Erdogan n'envisage vraisemblablement pas, à l'heure actuelle, de reprendre la Libye, mais les îles de l'est de l'Egée, aujourd'hui territoire grec, peuvent lui sembler un bon objet d'irrédentisme, étant plus proches de la côte anatolienne que du territoire continental grec.

Erdoganmilitaire

De fait, le comportement de l'armée turque envers la Grèce est inadmissible : l'an passé, les violations turques de l'espace aérien grec ont augmenté de 450%. Si la Turquie n'était pas membre de l'OTAN, cela aurait sans doute déjà conduit à l'envoi de forces alliées en Grèce et dans la mer Egée, comme cela est fait dans les pays baltes pour prévenir les manoeuvres russes. Mais la Turquie jouit d'une sorte d'impunité en raison de sa position stratégique : elle est la seule à pouvoir fournir des bases aériennes aux Etats-Unis si près des opérations à mener en Irak et en Syrie. Elle se situe sur la route des réfugiés vers l'Europe. Elle se tient sur le flanc sud de Poutine. Cette position dissuade d'exclure la Turquie, comme elle le mériterait, de l'OTAN.

Erdogan peut donc se croire en mesure de se permettre toutes les pressions, tous les chantages, et chaque nouveau chantage qui ne reçoit pas de réponse ferme en appelle nécessairement un plus hardi. Jusqu'à déclencher une guerre contre un partenaire de l'OTAN ?

C'est un cas que l'on craint depuis des décennies et l'affaire chypriote. Un cas susceptible sinon de faire à lui seul éclater l'Alliance, du moins de la paralyser. Un conflit gréco-turc éclatant serait une opportunité fabuleuse pour des mouvements russes sur le flanc est de l'Alliance : comment pourrait-on réagir rapidement en cas d'invasion des pays baltes si le Conseil Atlantique est déjà en train d'essayer de résoudre une crise entre deux membres historiques ? Le coup de boutoir pourrait alors être fatal.

Disposons-nous d'un exemple historionomique permettant d'anticiper une telle guerre gréco-turque, après avoir identifié dans un précédent billet l'invasion du kurdistan syrien, avec la relative bénédiction de Moscou, comme la conquête de sa moitié de la Pologne par Staline ?

De fait, oui, et le parallèle nous semble se trouver aisément dans la guerre d'hiver contre la Finlande, conduite par Staline la même année 1939. Comme pour la moitié de la Pologne - et aujourd'hui le Rojava pour Erdogan - il s'agissait de reprendre les territoires perdus à l'occasion de la défaite de 1918.

Le territoire russe (ocre) à la veille de la guerre de 1914, et à la veille de l'invasion de la Pologne et des pays baltes, en application du Pacte germano-soviétique, et de la Finlande.

L'invasion par Staline de la Finlande avait pour but d'acquérir une zone de profondeur stratégique garantissant la sécurité de Léningrad, comme les vraisemblables ambitions d'Erdogan sont d'expulser la Grèce de l'Est égéen pour porter une éventuelle ligne de front au large de la mer Egée, et non directement sur la côte anatolienne.

Erdogan peut croire que l'OTAN serait paralysée suffisamment longtemps, suivant l'exemple de l'invasion de Chypre en 1974, pour permettre à l'armée turque de prendre toutes les îles convoitées avant de stopper l'offensive et de négocier la fin des hostilités, en se disant que les Alliés ne se lanceraient pas dans une guerre contre son pays pour reprendre quelques îles grecques et admettraient le fait accompli.

Cette attaque contre la Grèce orthodoxe pourrait être, par ailleurs, le casus belli idéologique d'une guerre russo-turque à grande échelle que j'avais eu des difficultés à discerner à l'époque de la rédaction de mon Atlas des guerres à venir : l'occasion serait trop belle, pour la Russie, de prendre une nouvelle fois la pose de la défense du christianisme oriental contre l'islam, en secourant les frères orthodoxes, de réactiver le vieux rêve de la reprise de Constantinople et, peut-être surtout, de se poser en protecteur de l'Europe plus fiable que l'OTAN, qui aurait abandonné l'allié grec.

Désormais, il nous faudra donc surveiller la Turquie d'Erdogan comme nous surveillons depuis des années la Russie de Poutine et la Chine de Xi. J'invite à cet effet mes lecteurs à suivre une nouvelle page de veille, La guerre d'Erdogan.

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26 mars 2018

Islamogauchisme : le communisme du XXIe siècle

Mon article paru ce jour dans Causeur :

https://www.causeur.fr/apologie-terrorisme-stephane-poussier-islamisme-150184

Erdogine

 

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22 mars 2018

ITW Atlantico : héritage de mai 68 et retour de balancier

http://www.atlantico.fr/decryptage/mai-68-qui-avait-commence-en-mars-et-surtout-se-nourrissait-decennies-precedentes-quoi-menerait-rebellion-qui-commencerait-3341860.html

Le 22 mars 1968 commençait à l'université de Nanterre les événements de contestation étudiante qui donnerait par la suite le fameux mois d'agitation de mai 1968. Qu'est-ce qui explique - du point de vue des transformations économiques, politiques, sociétales que la France a connue les 25 années précédentes - le soulèvement de cette génération d'étudiants français, née en 1945 au crépuscule de la Seconde guerre mondiale ?

Il faut d’abord constater que mai 68 n’est pas un phénomène purement français : les événements s’inscrivent dans un mouvement mondial qui a touché l’ensemble des peuples d’Occident. Cela a commencé avec le mouvement hippie, et l’année 1968 a effectivement été une année-clef, avec tout à la fois les émeutes en France, les manifestations des provos aux Pays-Bas, et, de l’autre côté du rideau de fer, le Printemps de Prague. En 1969, c’est Woodstock, et la montée de la contestation étudiante de la guerre du Vietnam. Tout cela relève des mêmes pulsions sociales, que je qualifierais de « crise d’émancipation » : c’est une constante historique  que les longues périodes de paix et de prospérité font naître des volontés d’émancipation, tandis que les temps de crise et de contraction économique ramènent un désir de protection et d’autorité.

Pour mieux le comprendre, je pense qu’on peut comparer cette crise occidentale de la fin des années 1960 et du début des années 1970 au Printemps des peuples des années 1840, dont le pic est en 1848 : une génération après la fin des guerres napoléoniennes qui avaient profondément bouleversé et traumatisé l’Europe, et alors que s’était installée une abondance inédite, il s’agissait d’une aspiration généralisée, touchant spécifiquement la jeunesse, à la libéralisation politique et à l’émancipation nationale. La France, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie ont été touchées par ce mouvement qui n’a guère eu d’effet politique à court terme, mais a profondément marqué les mentalités et a produit ses véritables effets plusieurs décennies plus tard.

Il en est allé de même pour le mouvement politique soixante-huitard, dont les conséquences immédiates ont été quasiment nulles, les accords de Grenelle concernant les corps établis - les salariés, les syndicats - en laissant de côté les étudiants ; mais lorsque cette génération est arrivée au pouvoir dans les années 1980, elle a profondément transformé le pays au plan moral.

 

2. 1945 a joué un rôle de pivot clé pour cette nouvelle génération, la première a ne pas avoir connu la guerre. De la même façon, la génération 1990 est arrivée juste après l'autre grande bascule du XXe siècle avec la chute de l'URSS. De quelle nature pourrait être le conflit qui découlerait aujourd'hui des grandes transformations qu'ont engendrées la chute du Mur ?

Il serait d’une toute autre nature car nous ne sommes pas dans la même situation qu’en 1968 ou en 1848.

J’explique fréquemment que l’histoire européenne moderne a été structurée autour du parcours successif, par trois pays différents que sont la France, l’Allemagne et la Russie, d’une trajectoire historique similaire. La France l’a connue entre 1715 et 1815, l’Allemagne entre 1870 et 1945, la Russie entre 1945 et aujourd’hui. Cette trajectoire est marquée par l’émergence d’une puissance autoritaire aux visées hégémoniques (la France absolutiste, l’Empire allemand, la Russie soviétique victorieuse de la Seconde guerre), par sa défaite humiliante lors d’une longue guerre épuisante une quarantaine d’années plus tard (la guerre de Sept ans pour la France, la Grande guerre pour l’Allemagne et la guerre froide pour l’URSS), l’effondrement de son régime (Révolution française, Révolution allemande de 1918, dislocation de l’URSS de 1991) entraînant un chaos intérieur amenant un homme fort et revanchard (Napoléon, Hitler, Poutine). Dans un tel schéma, si 1848 correspond bien à 1968, la chute de l’URSS est une situation différente, assimilable à un moment historique tel que l’effondrement de l’Empire allemand en 1918, et notre situation actuelle correspond plutôt à celle des années 1930, c’est-à-dire non pas une crise d’émancipation, mais plutôt une crise de désillusion : 20 ans après la fin de la précédente guerre, qui était perçue comme une guerre terminale, l’on se rend compte que rien n’a changé et que toutes les plus grandes difficultés dont on se croyait débarrassés reviennent : en 1763 les Britanniques pensaient leur victoire acquise, leur empire colonial assuré et l’équilibre instauré en Europe continentale, avant de perdre leurs colonies américaines et de voir la France sombrer dans la fièvre révolutionnaire ;  en 1918 l’on pensait que s’achevait la « der des der », et qu’il n’y aurait plus de guerre en Europe - les années 1930 étaient à la fois un temps de crise économique et de repli nationaliste.

En 1991 l’on a cru à la « fin de l’Histoire », et à l’harmonisation prochaine et définitive du monde dans la paix, la démocratie et la liberté : depuis plusieurs années, et notamment depuis  la crise de 2007-2008, la méfiance a fait un retour en force dans les relations internationales, des grands pays symboliques que l’on croyait engagés sur la voie de l’ouverture à ce nouvel ordre démocratique libéral : la Russie, la Chine, la Turquie, rebasculent brutalement dans l’autoritarisme militariste de Poutine, Xi et Erdogan.

La crise de désillusion est plutôt d’un effet inverse à la crise d’émancipation. Elle est d’ailleurs plutôt du bord politique opposé : la crise d’émancipation, comme en 1848 et 1968, est un mouvement de gauche, progressiste, optimiste, tandis que la crise de désillusion, comme dans les années 1930 et aujourd’hui, est un mouvement penchant à droite, conservateur, pessimiste. L’on assiste donc à un retour de balancier, et c’est dans ce mouvement que s’inscrivent les oppositions non pas seulement populistes, mais véritablement populaires à l’immigration massive désormais perçue comme menaçante et qui, après avoir germé en Europe de l’est, en Pologne et  en Hongrie notamment, gagne l’Ouest en Allemagne, en Autriche, en Italie. Même Emmanuel Macron, qui tient pourtant un discours progressiste, a compris, dans sa pratique du pouvoir, cet appétit pour le retour à l’autorité et à l’incarnation du pouvoir.

Je pense que les commentateurs qui pensent que cette vague conservatrice va passer avec un peu de patience s’illusionnent profondément, et que, comme c’est le cas pour les crises d’émancipation, le mouvement portera ses fruits dans le temps, et durant des décennies. Il y a des raisons de s’en réjouir, car l’esprit de la désillusion n’est pas moins avantageux, même si différent, de l’esprit d’émancipation. Il a produit, dans l’Angleterre du premier XIXe siècle, le début de la Révolution industrielle ; dans la France d’après-guerre, les Trente glorieuses.

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05 mars 2018

ITW Atlantico : Bienvenue dans le (vrai) nouveau monde : voilà les cartes des blocs qui s’imposent -et s’opposent- pour le 21e s

http://www.atlantico.fr/decryptage/bienvenue-dans-vrai-nouveau-monde-voila-cartes-blocs-qui-imposent-et-opposent-pour-21e-siecle-3324229.html

Voici le texte de mon intervention :

 

1-​ Dans un contexte ou Washington, Paris et Berlin font actuellement pression sur la Russie de Vladimir Poutine pour obtenir un cessez le feu en Syrie, actant de fait l'influence de Moscou sur Damas, quel bilan dresser de l'évolution des différents "blocs d'influence" mondiaux depuis la guerre froide ? ​Après le dualisme des blocs occidental et soviétique de la guerre froide, la Chine apparaît-elle aujourdhui comme un troisième pôle d'influence de niveau mondial ?

Je ne dirais pas exactement cela, parce que même si la Chine est sur le point de pouvoir faire jeu égal avec les Etats-Unis pour ce qui est de la puissance nationale sur les plans militaire et économique, il reste que si une guerre entre ces deux pays éclatait demain, la Chine serait pratiquement seule mais devrait faire face à une coalition rassemblant autour des Américains tout ou partie de ses voisins inquiets : le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, le Vietnam, l’Australie, les Philippines, et possiblement l’Inde. Même les Européens soutiendraient probablement l’effort américain dans le cadre de l’OTAN, si la Chine attaquait les Etats-Unis, par exemple en frappant Guam, pour tenter de les expulser d’Asie.

La Chine n’est donc pas, seule, un troisième pôle d’influence, dans l’état actuel des choses, tout comme la Russie, seule, n’est pas vraiment un second pôle d’influence : malgré la volonté de Poutine de donner l’impression d’être une vraie puissance mondiale avec son intervention en Syrie, la Russie demeure pratiquement absente d’Afrique, et négligeable en Asie. Les Etats-Unis demeurent le seul pays du monde à pouvoir être un pôle à lui tout seul. La Chine et la Russie ont chacune l’ambition de se hisser à un tel niveau, mais n’y sont pas encore.

En revanche, et avec cet objectif en vue, ils ont incontestablement formé un axe commun - par des accords bilatéraux d’une part, et des organisations communes d’autre part : Organisation de la Coopération de Shangaï, Banque asiatique d’investissement dans les infrastructure - afin de contester l’hégémonie américaine dénoncée sous ce vocable « d’unipolarité ». La réalité est que Russes et Chinois espèrent à terme pouvoir bousculer ensemble l’ordre mondial américain et lui substituer une multipolarité leur laissant à tous deux le champ libre pour dominer leur propre zone d’influence : l’Europe et la Méditerranée pour la Russie, l’Est du Pacifique et l’Océan indien pour la Chine. L’ambition à long terme de la Chine va sans doute plus loin puisque le « One Belt, One Road » de Xi Jinping est un moyen de dominer à terme toute l’Eurasie ; inversement, le souci géopolitique à long terme de la Russie est de se créer à l’Ouest un socle de puissance qui lui permette demain de tenir tête à la Chine.

2-​Quelle est cette nouvelle carte mondiale des zones d'influence ? ​

Dans l’immédiat, l’adversaire de cet axe russo-chinois est bien les Etats-Unis, et à l’échelle mondiale il y a d’un côté le bloc de ceux qui acceptent plus ou moins l’hégémonie américaine (Europe, Asie périphérique, Amérique du Sud) et de l’autre ceux qui la contestent - Chine et Russie, mais aussi quelques acteurs de dimensions inférieures, comme l’Iran, et de plus en plus la Turquie. L’Inde, qui depuis le début des années 2000 rejoignait la plupart des initiatives chinoises au sein des BRICS a récemment changé son fusil d’épaule en réalisant qu’elle était complètement encerclée par son puissant voisin - elle vient de perdre en un mois, et au profit de la Chine, deux alliés stratégiques et historiques : le Népal et les Maldives - et se rapproche considérablement des Etats-Unis.

Il y a ensuite des zones disputées : l’Afrique, le Moyen-Orient et dans une certaine mesure l’Asie centrale.

3-​Quelles sont les modifications d'alliance les plus notables depuis la dissolution de l'URSS en décembre 1991 ?

Bien sûr, ce qui vient d’abord à l’esprit ce sont tous les pays d’Europe de l’Est qui ont rejoint l’OTAN quelques années après l’effondrement du Pacte de Varsovie, mais il s’agissait plus de vassaux de l’URSS que d’alliés.

Toutefois, je suis plutôt enclin à en retenir trois, qui me paraissent très symptomatiques des mutations de l’ordre mondial : le Pakistan, vieil allié américain, qui est aujourd’hui devenu un vassal de la Chine et une pièce maîtresse de son dispositif d’encerclement de l’Inde ; l’Egypte, qui depuis l’arrivée au pouvoir du maréchal Sissi a pratiquement basculé dans le camp russe, après presque cinquante ans d’alliance américaine ; enfin le Vietnam, ancien allié de l’URSS et adversaire ô combien symbolique des Etats-Unis et de la limite de leurs capacités « impériales », devenu aujourd’hui allié de l’Amérique contre la Chine. Ces trois exemples montrent combien les cartes ont été profondément rebattues.

On pourrait encore ajouter la Turquie, mais son comportement récent évoque un autre problème qu’un renversement d’alliance : il s’agit de la transformation d’un allié fiable en quasi-adversaire, qui conserve cependant son statut d’allié tout en n’étant guère plus fiable pour son nouvel allié supposé, à savoir la Russie. Aujourd’hui, la Turquie d’Erdogan évoque plutôt l’URSS de Staline dans les années 1930, courtisan ou se laissant courtiser par de nombreux pays, et tentant de tirer avantage des uns ou des autres sans jamais bâtir d’alliance franche - ce qui finit par se payer cher.

4-D'autres blocs, de dimension régionale, sont-ils en formation ? ​

Il y a évidemment le bloc constitué autour de l’Iran par la Syrie, l’Irak, le Hezbollah au Liban et les Houthis au Yémen, qui prospère dans l’ombre de l’axe russo-chinois. En face, on voit se constituer une sorte de bloc des adversaires de l’Iran, au premier rang desquels Israël et l’Arabie saoudite. Il y a peut-être un autre bloc, pro-russe, qui est en cours de constitution en Afrique du Nord, entre l’Egypte et la partie de la Libye sous le contrôle du maréchal Haftar, et qui pourrait peut-être, le cas échéant, s’étendre à l’Algérie.  Un bloc « antichinois » pourrait prendre forme en Asie, sous l’égide des Etats-Unis, qui ont déjà réactivé le Quadrilateral Security Dialogue après une dizaine d’années de sommeil, rassemblant les USA, le Japon, l’Australie et l’Inde.

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27 février 2018

L'Empereur Xi et les nuages s'accumulant autour de l'Inde

Il y a un mois, j'ai tenté de faire un point sur la situation entre la Chine et l'Inde, qui apparaît de plus en plus tendue au fil des mois.

Il m'apparaît nécessaire de faire aujourd'hui un récpitulatif de l'actualité récente, en quelques mots.

La première chose qui doit être notée, c'est qu'en un mois l'Inde vient de perdre deux alliés stratégiques au profit de la Chine : le Népal, précieux Etat-tampon de l'Himalaya, à la suite des élections législatives de novembre-décembre 2017 qui ont porté au gouvernement, en place depuis la mi-février, un parti marxiste-léniniste et surtout pro-chinois ; les Maldives, ensuite, théâtre dans les semaines passées d'un coup d'Etat sans que l'Inde n'ose intervenir, et où il semble que les Chinois sont déjà en train d'installer une base de sous-marins. Cela signifie qu'hormis le minuscule Bhoutan (lequel commence d'ailleurs à avoir des doutes sur la pertinence de son positionnement), l'Inde n'a plus guère d'amis sur ses frontières, mais seulement des alliés, à des degrés divers, de la Chine. L'encerclement du sous-continent est donc désormais complet.

La Chine, outre les installations qu'elles a multipliées sur le plateau du Doklam, prend également soin de renforcer considérablement sa capacité aérienne dans la région, en arguant d'une menace indienne, ce qui est tout de même culotté.

C'est dans ce contexte que nous avons appris, ces derniers jours et, doit-on le préciser, sans grande surprise, que le Comité central du Parti Communiste Chinois a décidé de lever l'interdiction constitutionnelle en vigueur depuis Deng Xiaoping d'exercer plus de deux mandats présidentiels. En d'autres termes, Xi Jinping est désormais dirigeant de la Chine à vie. Cela a évidemment un effet immédiat de renforcement de son pouvoir personnel, puisque désormais les ambitieux chercheront à lui plaire, plus qu'à attendre la fin de son mandat pour lui succéder. La concentration du pouvoir va donc s'accentuer, comme vraisemblablement celle de Poutine après l'élection du mois prochain.

Cela signifie que, désormais, la Chine a un dirigeant central aussi puissant que la Russie, à ceci près que le potentiel industriel et humain des deux pays est très différent. Et la concentration totale du pouvoir va rendre cette masse chinoise géostratégiquement instable, puisque désormais bien plus soumise au plan, et à la volonté d'un seul homme.

Tout ceci associé aux préparatifs chinois autour de l'Inde n'augure rien de bon pour cette dernière.

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12 février 2018

Le Staline musulman (et son partage de la Pologne kurde)

Erdogine

Dans mes précédents écrits, spécifiquement mon Atlas des guerres à venir, j'ai expliqué que la Turquie islamiste d'Erdogan tiendra vraisemblablement, dans le cadre de la prochaine confrontation, un rôle similaire à celui de l'URSS de Staline ou celui de la Russie à l'époque des guerres napoléoniennes, à savoir l'allié de la thalassocratie, un partenaire continental puissant utilisé pour prendre à revers et épuiser la tellurocratie, et ce même si cet allié est de circonstance, fortement éloigné des valeurs thalassocratiques et a pu partager une complicité temporaire avec la tellurocratie.

Ainsi de la Russie autocratique, plus proche du régime impérial napoléonien que du parlementarisme britannique, qui fut alliée de Napoléon après le traité de Tilsit avant que de lui redevenir hostile en refusant le Blocus continental contre l’Angleterre, ce qui poussa l’Empereur à se lancer dans la désastreuse invasion de 1812, où fut détruite la Grande Armée.

Ainsi de l’URSS stalinienne, partageant avec l’Allemagne nazie un régime totalitaire à l’opposé des valeurs britanniques et américaines, et qui fut alliée et complice d’Hitler par le Pacte germano-soviétique, avant que l’Allemagne ne l’envahisse à son tour et ne s’épuise sur ce Front de l’Est.

Concernant la Turquie d'Erdogan, ce parallèle se double du parallèle idéologique entre les frères ennemis fascisme-bolchévisme et poutinisme-islamisme : le poutinisme, comme son aîné le fascisme, est nationaliste, se réclame à la fois d'un nouvel ordre social et d'un retour à des valeurs traditionnelles, à des structures de pouvoir hiérarchisées et donnant une sorte de colonne vertébrale à la société, contre la société ouverte occidentale considérée comme « décadente ». L’islamisme, à l'image de son aîné bolchévique, ou communiste, est internationaliste et veut imposer un nouvel ordre social radicalement nouveau en considérant la doctrine islamique comme révolutionnaire. Par ailleurs, entre eux et comme leurs aînés, ces deux mouvement contestataires de l'ordre mondial capitaliste, libre-échangiste et sous égide américaine, se haïssent profondément.

 

Les récents développements me poussent à faire le point sur ce parallèle.

En effet, depuis quelques semaines Erdogan a lancé l'opération "Rameau d'olivier" afin de s'emparer de la région d'Afrine, à la frontière turque. Il est vraisemblable qu'après s'être emparé de ce bastion l'armée turque attaquera également autour de Manbij, voire envahira tout l'est syrien tenu par les YPG, la milice kurde liée au PYD, branche syrienne du PKK. Ce pourrait être, dans quelques mois ou semaines, la totalité du Rojava qui sera occupé par les forces armées turques.

En jaune, le territoire syrien tenu par les Forces démocratiques syriennes, essentiellement composées de Kurdes.

Tout ceci avec la bénédiction de Moscou, qui s'épargne ainsi la peine de mater lui-même les coriaces Kurdes au côté de son allié syrien. Le deal implique-t-il un retrait des forces turques une fois la besogne effectuée, ou Poutine a-t-il promis à Erdogan de lui laisser annexer le Rojava ?

Toute cette situation fait irrésistiblement penser au pacte germano-soviétique et au partage de la Pologne entre Staline et Hitler. Les Kurdes, d'ailleurs, sont un peu les Polonais du Moyen-Orient, dont le territoire fut régulièrement dépecé, parfois autonome, toujours menacé par de puissant voisins, et abandonnés par leurs extérieurs en dépit de la sympathie qu'ils peuvent leur inspirer.

A propos de Polonais, cela rappelle aussi, pour reprendre le parallèle cité plus haut, que leur territoire fit également l'objet d'un partage entre Napoléon et Alexandre lors du traité de Tilsit en 1807, lequel instaura également une alliance entre les deux empereurs : Napoléon, dépeçant la Prusse concéda à la Russie le district de Bialystok, tout en créant le Duché de Varsovie.

La nouvelle trajectoire semble donc se dérouler "normalement". 

Néanmoins, comme dans les autres cas, il  est peu vraisemblable que l'entente de Poutine et d'Erdogan puisse durer très longtemps : Bachar al-Assad n'acceptera pas facilement de laisser la Turquie s'emparer définitivement d'un tiers de son territoire, dans le même temps qu'Erdogan ne sera sans doute guère enclin à se retirer des territoires qu'il aura réussi à conquérir. Dans un deuxième temps, comme pour Staline et Hitler et Napoléon et Alexandre, le pacte finira par tourner au vinaigre. D'autant plus qu'il reste à mesurer l'efficacité réelle des troupes turques dans cette "vraie guerre" : depuis un an et demi, Erdogan a considérablement purgé les cadres de l'armée turque, et c'est avec une armée à peu près aussi décapitée que l'armée soviétique au début de la guerre d'hiver contre la Finlande qu'il se lance aujourd'hui à l'assaut de bastions tenus par des Kurdes durs à cuire et aguerris par six ans de durs combats. Une progression difficile des forces de la Turquie pourrait convaincre Poutine que l'armée d'Erdogan ne vaut rien et sera facile à battre, le jour venu.

 

Reste à ajouter un point important pour l'avenir de l'Europe : ce rapprochement, quoique bancal, de la Turquie avec la Russie dans une resucée du pacte germano-soviétique met l'OTAN en bien fâcheuse posture, de la même manière que le pacte Molotov-Ribbentrop bouleversa la situation stratégique en Europe, la France et le Royaume-Uni perdant leur principal allié de revers contre l'Allemagne. Aujourd'hui, le pilier sud de l'OTAN non seulement n'est plus fiable, mais pourrait même, en cas d'agression russe, paralyser totalement une réponse otanienne. Ce nouveau Pacte est aussi dangereux que le précédent.

 

 

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ITW Atlantico :10,20,30 ans… ?Combien faut-il de temps pour qu’une société digère vraiment les changements d’époque historiques?

Lien : http://www.atlantico.fr/decryptage/10-20-30-ans-combien-faut-temps-pour-qu-societe-digere-vraiment-changements-epoque-historiques-philippe-fabry-3304537.html

Texte complet :

1-L'histoire contemporaine est régulièrement analysée sous l'angle de périodes distinctes, des 30 glorieuses à l'ère du néolibéralisme, de l’opposition est-ouest à l'entrée dans ce qui a pu être appelé "la fin de l'histoire" suite à la chute du mur. Combien de temps les populations mettent-elles pour intégrer l'émergence d'une nouvelle donne ? Si la fin d'une période peut être immédiatement identifiée par un événement, comme la chute du mur, combien de temps une génération peut-elle mettre pour appréhender la nouvelle donne qui en ressort ?

Il est difficile de donner une réponse définitive à cette question presque philosophique, mais en première approche je dirais que c’est une fois que l’on est entré dans une nouvelle ère que l’on devient capable de caractériser la précédente, et que l’on a tendance à le faire. Les Trente Glorieuses, par exemple, est une appellation qui a trouvée par Jean Fourastié pour désigner rétrospectivement, en 1979, dans une période difficile de « stagflation », la période ayant couru de la fin de la guerre au premier choc pétrolier de 1973.

Je pense qu’une nouvelle ère se définit en même temps que l’on définit mieux la précédente, par un jeu de miroir, ou de raisonnements à l’équilibre, comme on dit en économie. Mais pour ces raisons, la nouvelle ère elle-même ne peut être aussi parfaitement comprise et caractérisée que la précédente qu’une fois terminée ; et donc lorsqu’elle n’est plus la nouvelle ère.

Cela vient du fait qu’une « donne » n’est qu’imparfaitement comprise tant qu’elle existe, puisqu’elle contient des potentialités qui ne seront pas toutes actualisées. Par exemple, la Guerre froide, tant qu’elle a duré, aurait pu ne plus être la Guerre froide. La guerre nucléaire était possible et jusqu’à la fin, dans les années 1980, elle a connu des pics de probabilité. 

Aujourd’hui, par exemple, nous voyons les retours d’ambitions russes, les nouvelles ambitions chinoises, et les potentialités de conflits qu’ils portent. Mais nous ne savons pas forcément comment cela va se terminer.

 

L’appréhension d’une nouvelle donne dépend aussi de ce qui provoque son apparition. Après un événement comme la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, la compréhension de ce que l’ordre mondial a changé est pratiquement instantanée. Mais quand cette émergence d’une nouvelle donne est le fruit du temps long, de processus lents ? Par exemple, depuis trente ans, la Russie a traversé une phase de restructuration, et après deux décennies Vladimir Poutine a bâti le pouvoir personnel le plus étendu que le pays ait connu depuis la mort de Staline, en même temps qu'il a redressé la puissance militaire russe et en a refait la première force nationale d'Europe ; pour ce qui est de la Chine, son PIB représentait en 1991 moins de 7 % de celui des Etats-Unis, aujourd’hui près de 65 % - en valeur nominale - et son budget militaire a décuplé : elle s'est hissée au premier rang au sein d'une Asie en plein développement, dépassant largement, du fait de sa masse, les « quatre dragons » dont on admirait l'essor dans les années 1990 ; les Etats-Unis ont usé leur prestige politique et militaire, ainsi que leurs finances, dans de vaines et démoralisantes guerres au Moyen-Orient tandis que la montée de l'islam politique radical n'a guère été enrayée, ni brisée la dynamique du terrorisme. Les Etats-Unis ont, en grande partie, perdu leur avance technologique opérationnelle en matière militaire. De tels bouleversements sont d’une ampleur comparable à la disparition de l’Union soviétique, mais comme ils sont progressifs ils sont beaucoup plus difficiles à appréhender, et il est probable que beaucoup de gens ne parviendront à le faire que lors d’un événement d’ampleur – l’éclatement d’une confrontation militaire, par exemple.

2- Quels sont les exemples permettant de montrer que la fin d'une ère a pu être mal interprétée en masquant l'émergence d'une nouvelle ère ? Quels sont les risques posés par ces périodes de transition ?

Les risques sont évidemment ceux d’une mésinterprétation de la situation stratégique, d’une mauvaise anticipation de son évolution et d’une mauvaise allocation des ressources.

Un exemple économique : durant les deux décennies 1990-2000, les commentateurs économiques et les politiciens n’ont cessé d’expliquer que la désindustrialisation des pays développés, notamment due à la concurrence à bas coût des pays en développement, n’était pas un problème, que l’on règlerait ce problème par la formation et la montée en gamme, et que les pays développés continueraient à prospérer en développant une économie à haute valeur ajoutée tandis que les pays en développement resteraient des ateliers fabriquant à bas prix. Résultat : nous voyons aujourd’hui des géants chinois émerger dans les nouvelles technologies en Chine, pendant des GAFA américains, tandis qu’il n’y a pas d’équivalent en Europe. Sur la base d’une mauvaise lecture, nous avons pensé pouvoir abandonner sans se battre certains pans de nos économies, avec la certitude présomptueuse que nous en conserverions d’autres, et en définitive nous perdons sur tous les tableaux. Et ceci parce que l’on s’est entêté à penser encore avec les catégories de l’époque coloniale, quand les colonies devaient fournir matières premières et débouchés à l’industrie des métropoles ; on a pensé, à tort, qu’avec le développement des anciens espaces coloniaux, cette logique continuerait à s’appliquer. L’on n’a pas su voir que l’époque de la suprématie européenne était derrière nous.

 

Autre exemple, stratégique cette fois : celui du revanchisme russe en Europe, qui est complètement passé inaperçu durant de nombreuses années, et reste encore invisible pour un grand nombre de personnes, qui restent bloquées dans l’obsession de la menace islamiste.

Je m’explique : le grand événement historique de rupture postérieur à la chute de l’URSS en 1991, c’est le 11 septembre 2001, à partir duquel débute la « guerre contre la terreur », la crainte d’un conflit de civilisation généralisé entre le monde musulman et l’Occident. Les grandes menaces de l’époque dont il est question sont alors Al Qaïda, Saddam Hussein, puis l’Iran. Et encore aujourd’hui, ce sont les principaux sujets de préoccupation de beaucoup de commentateurs, en particulier avec l’Etat islamique - lequel, historiquement, est un feu de paille.

Or, dès 2008, avec l’invasion préméditée de la Géorgie et l’annexion, de fait, du territoire de l’Ossétie du sud, il est apparu que le pays détenant le plus gros arsenal nucléaire du monde était disposé à envahir l’un de ses petits voisins. Cela est devenu encore plus flagrant avec l’annexion de la Crimée - et, de fait, la quasi-annexion du Donbass - en 2014. De nombreuses voix s’élèvent encore pour expliquer qu’il faut s’allier avec Poutine pour combattre le terrorisme islamique,  ce qui est une analyse de la situation qui était sans doute pertinente entre 2001 et 2008, et encore admissible jusqu’en 2014, mais aujourd’hui il devrait être clair que la Russie de Poutine est la principale menace stratégique pour la stabilité de l’Europe.

3- Au regard des importants bouleversements intervenus au cours de ces dernières années, du Brexit à la victoire de Donald Trump, de l'émergence de la Chine, ou du renforcement de l'Iran, quels sont les germes actuels d'une nouvelle donne actuellement en cours de formation ?

Il y a plusieurs niveaux de transformation de la situation géostratégique globale. Par exemple, durant les trois derniers siècles, l’Europe a dominé le monde, ce qui n’a changé que récemment. C’était une donnée profonde de l’ordre mondial. A l’ordre de grandeur inférieur, la question était de savoir quel était le rapport de forces interne entre les puissances européennes, qui évoluait plus rapidement sur un rythme avoisinant le demi-siècle, avec des conflits importants marquant les changements d’équilibre : la guerre de Sept ans, les guerres napoléoniennes, la guerre de 1870, la Grande guerre, la Seconde guerre mondiale...

Le règne de l’Europe est terminé depuis la fin de cette dernière, et le nouveau pôle de l’ordre mondial est l’Amérique. Dans ce cadre fondamental les rapports de forces évoluent cependant : il y a eu la contestation soviétique de l’hégémonie américaine, d’abord, qui a pris fin avec l’effondrement de l’URSS, puis la domination américaine sans partage ; aujourd’hui nous sommes dans une phase de renaissance de grands rivaux de la puissance américaine, ainsi que je l’expliquais en répondant à votre première question. Cela devrait se solder par un rééquilibrage dans le cadre d’une confrontation militaire - reste à savoir si elle sera froide, comme dans les années 1980, ou « chaude ». Le Brexit, dans le cadre d’un affaiblissement global de la cohésion européenne et le renforcement des doutes des européens sur la faisabilité et la pertinence du projet européen, le renforcement de l’Iran à la faveur de l’effondrement partiel du Moyen Orient, l’affirmation de plus en plus forte de la Chine à l’échelle mondiale au-delà de la simple émergence économique, tout ceci constitue les derniers développements de cette phase d’émergence des rivaux, avec l’apparition d’un axe des mécontents de l’hégémonie américaine - la Chine, la Russie, l’Iran, la Turquie. La nouvelle donne, c’est celle d’une situation qui sera de plus en plus instable, jusqu’à ce qu’une confrontation éclate entre certains de ces pays et les Etats-Unis et leurs alliés. L’issue de cette confrontation dictera l’ordre mondial des décennies suivantes.

Posté par Philippe Fabry à 11:44 - Commentaires [2] - Permalien [#]
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