Historionomie - Le Blog de Philippe Fabry

06 décembre 2018

ITW Atlantico : Mais pourquoi lui plus que ses prédécesseurs ? Ces équilibres sociologiques qu'Emmanuel Macron a rompus

Ma dernière intervention pour Atlantico : https://www.atlantico.fr/decryptage/3560570/mais-pourquoi-lui-plus-que-ses-predecesseurs--ces-equilibres-sociologiques-qu-emmanuel-macron-a-rompu-jerome-fourquet-philippe-fabry

Dans une note publiée en février dernier Jérôme Fourquet évoquait la sécession des élites dans un processus lancé depuis 1985, une analyse qui peut venir en miroir sur les fractures françaises révélées par les Gilets jaunes". Nous aimerions voir comment ces fractures latentes viennent à s'ouvrir aujourd’hui et quel en a été le processus d'un point de vue politique, sur les 30 dernières années ?

Fondamentalement, les trente dernières années ont été marquées par trois phénomènes majeurs : la mondialisation des échanges, la montée de la peur du changement climatique, et l’immigration de masse en Occident.  Ces phénomènes ont entraîné un bouleversement profond des clivages politiques en Occident en général et en France en particulier et fait apparaître deux camps : les « progressistes », qui prônent la poursuite de la mondialisation, croient en l’avenir multiculturel de la société et voient comme pioritaire la transition écologique, et les « populistes », qui voudraient à tout le moins un droit d’inventaire sur la mondialisation telle qu’elle s’est faite, s’inquiètent de leur identité de civilisation face à une immigration extérieure historiquement inédite et, sans contester l’importance de la protection de l’environnement, n’en font pas la priorité numéro une.

Une bonne moitié des « populistes » qui, en France, voient avec méfiance ces évolutions depuis trente ans constituent l’électorat du Front National. Or, depuis le milieu des années 1980, la stratégie de François Mitterrand, reprise ensuite à gauche et, surtout intériorisée en son principe par la droite, de diabolisation du FN a réduit au silence cette part de la population, en lui interdisant tout débouché électoral d’envergure, même partiel par une alliance avec la droite classique. On a donc mis, durant trente ans, un couvercle sur la marmite électorale de la droite populiste, ce qui a nécessairement eu un effet de faussement de l’évolution du pays : cette frange n’aurait certes jamais pu diriger le pays, mais son expression normale, à la même hauteur que la gauche populiste (anticapitaliste et immigrationniste), aurait à n’en pas douter eu un effet de long terme, car c’est toute la droite française qui a été poussée à l’autocensure durant des décennies, sauf quelques moments comme lors de l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007.

Cela a été rendu possible par cette caractéristique institutionnelle française qu’est le scrutin majoritaire à deux tours, qui élimine in fine toute représentation parlementaire, ou presque, pour un parti qui peut faire plus de 15%. Or, si vous regardez le pays qui est sans doute le plus proche de nous par la mentalité, l’Italie, les populistes coalisés ont fini par arriver au pouvoir sans que le pays soit jamais passé par la case « émeutes » : on n’a pas vu Rome brûler comme Paris avant l’arrivée de Salvini. Je mets cela sur le compte du système électoral italien, proportionnel, qui rend réellement compte de la composition politique du pays et a permis une transition « en souplesse » vers ce qu’on peut appeler l’alternance populiste. Alors qu’en France, si la même évolution semble couver, les institutions y font obstacle. Et c’est très dangereux : cela rend le régime instable.

Pensez vous que l'on pourrait schématiser la population par ensembles, entre un tiers état représenté par les classes populaires et classes moyennes, un clergé représenté par les classes supérieures, les fonctionnaires, et la technocratie, et les 1% ?

Je vois que vous voulez faire un parallèle avec les trois ordres de l’Ancien Régime à la fin de la Révolution. Je comprends cette volonté mais je proposerai un découpage un peu différent : en effet les « 1% » les plus fortunés ne font pas nécessairement partie d’une caste à part : il faut se souvenir qu’aujourd’hui, en France, un couple avec deux enfants fait partie des 1% plus gros revenus à partir de 15.000 € de revenu par mois. C’est très important, bien sûr, mais de (relativement) nombreux foyers de notables de province, par exemple, peuvent avoir de tels revenus, sans pour autant avoir le moindre rapport avec le pouvoir et les centres de décision du pays. Il faut donc oublier ce mythe du « 1% » qui désignerait de très grandes fortunes. Les très grandes fortunes ne se trouvent que dans un et même plutôt deux ordres de grandeur au-dessus, dans le 0,01%.

D’ailleurs, sous l’Ancien Régime, les castes se distinguaient de la fortune : il y avait des membres du clergé et de la noblesse pauvres, et des bourgeois du Tiers Etat riches. Si l’on veut faire un parallèle pertinent, il faut me semble-t-il le fonder sur le rôle sociopolitique et la place économique des différentes populations. Et dans ce cas, je dirais plutôt que la technocratie des hauts fonctionnaires, qui tiennent les leviers de l’administration et survivent aux mandats électoraux et aux alternances démocratiques, tout en étant très touchés par l’endogamie, ce qu’on appelle la reproduction des élites, et tous issus de la même formation - sciences-po et l’ENA pour les plus hauts placés - constituent la nouvelle noblesse. Le clergé, qui est là pour légitimer le Pouvoir, le critiquer modérément et relayer la pensée qu’il veut dominante,  ce sont aujourd’hui les « grands » médias : toute la presse écrite subventionnée, le service public audiovisuel (la redevance est la nouvelle dîme), et parfois les chaînes d’information possédées par de grandes fortunes proches du Pouvoir. Le Tiers Etat, ce sont les autres, ceux aux dépens desquels vivent les deux premiers groupes, ce qui va de l’ouvrier au SMIC qui lutte pour joindre les deux bouts à l’entrepreneur fortuné ou au notable bourgeois qui paient l’impôt sur la fortune immobilière et se battent pour maintenir le volume de leur patrimoine en dépit de la fiscalité élevée.

Ne pourrait-on pas alors considérer que la politique d'Emmanuel Macron, perçue comme le Président des riches, et le représentant de la technocratie, dispose d'un socle d'une pyramide à l'envers, expliquant la situation actuelle ?

Economiquement, la suppression de la taxation excessive des plus riches n’est certainement pas une absurdité : elle fait revenir les fortunes et encourage le développement des patrimoines, c’est donc une bonne mesure pour permettre la compétitivité du pays et l’enrichissement de la population. Le problème c’est que politiquement, une telle mesure ne peut pas être prise sans faire simultanément un gros effort sur la fiscalité touchant les classes moyennes, afin de s’assurer le soutien de celles-ci et donner un sentiment d’équité. Or, les classes moyennes, lorsqu’elles ont bénéficié de la baisse de la taxe d’habitation - ce qui n’est le cas que des moins aisées - ont perdu tout autant dans la taxation des carburants. Le soutien des classes moyennes est dès lors perdu, et sans doute d’autant plus fortement qu’il y a eu un véritable espoir avec l’élection de Macron : le jeune candidat se présentant hors des partis traditionnels et créant son propre mouvement à partir de rien semblait une façon de renverser la table tout en restant « modérés ». C’était comme voter populiste sans voter vraiment populiste. Je pense qu’il ne faut pas sous-estimer la déception populaire dans ce mouvement des Gilets Jaunes ; peut-être pas chez les Gilets eux-mêmes, mais au moins dans cette opinion qui les soutient aux trois quarts, et continue de le faire en dépit des violences.

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28 novembre 2018

ITW Atlantico : Gilets Jaunes, grande concertation et parallèle révolutionnaire.

A retrouver ici : https://www.atlantico.fr/decryptage/3559973/la-grande-concertation-lancee-par-emmanuel-macron-pourrait-elle-declencher-un-processus-similaire-a-celui-des-etats-generaux-de-1789--philippe-fabry-edouard-husson

Dans quelle mesure notre situation actuelle peut-elle faire écho à celle de de la Révolution française ?

C’est évidemment la référence qui vient immédiatement à l’esprit. D’aucun objecteront que la situation n’est pas comparable car nous sommes dans un régime démocratique, pas sous une monarchie absolue, etc. Pour autant lorsque l’on veut comprendre les séismes qui peuvent affecter des régimes politiques entier, il faut aller au-delà de l’aspect des choses et considérer les structures institutionnelles, sociales et politiques.

D’abord, il y a bien sûr cette fonction présidentielle qui, quoi qu’élective, est bien souvent, et à raison, qualifiée de « monarchique », tant il est vrai que pratiquement tout le pouvoir réside, durant cinq ans, dans les mains d’un seul homme.

Ensuite, nous vivons dans une société sur laquelle l’emprise de l’Administration est énorme ; cela évoque des passages de Tocqueville sur l’Ancien Régime, où il expliquait qu’il y avait des formulaires pour tout. L’imposition directe était moindre qu’aujourd’hui mais des services comme la justice, par exemple, étaient très coûteux, avec le système des épices qu’il fallait payer aux juges pour que ceux-ci se rémunèrent, ainsi que leurs aides.

En outre, notre société d’aujourd’hui a aussi son clergé et sa noblesse : les médias subventionnés par l’Etat, qui portent la foi directrice des politiques - aujourd’hui le changement climatique, au nom duquel on exige, dans un vocable très religieux, des « sacrifices » afin de repousser « la fin du monde », avec un obscurantisme dont, d’ailleurs, je ne suis pas sûr que le clergé des années 1780 eût fait preuve - et les hauts fonctionnaires, qui dirigent le pays, sont intriqués avec les élites économiques - de nombreuses entreprises du CAC 40 sont dirigées ou ont été dirigées par un énarque, ou en ont dans leur conseil d’administration.

Et puis il y a l’aspect bloqué du système économique et social. Je me souviens d’un film remarquable, 1788, aujourd’hui disponible gratuitement sur Youtube, qui montre cela admirablement : vous avez les paysans qui se plaignent de ce que le noble local cherche à les spolier de leurs droits coutumiers en vendant une terre dont ils avaient l’usage gratuit, le noble local qui lui-même n’a pas le choix car, invalide de guerre, il dépend d’une pension du Roi que celui-ci a du mal à payer en raison des difficultés financières, le bourgeois qui veut acheter la terre au noble parce qu’il comprend que l’usage gratuit des paysans est en réalité un gaspillage d’une terre qui devrait être très rentable, etc. Tout se tient, et le système est irréformable : il ne peut que sauter. Aujourd’hui, quand on considère à quel point les impôts servent à financer des aides qui servent à stimuler la consommation dont on espère que cela accroîtra les impôts, mais que les impôts brident le pouvoir d’achat, pèsent sur la consommation et font que les gens demandent des aides...  difficile de voir comment l’on peut sans sortir sans qu’il soit tranché dans le vif au dépens de quelqu’un pour casser le cercle vicieux. Et si sur un système bloqué de la sorte se présente une difficulté conjoncturelle supplémentaire - hier une hausse du prix du pain, aujourd’hui celle du carburant - cela peut conduire à faire sauter l’ensemble.

Dans quelle mesure le parallèle entre notre époque et celle de la révolution, toutes proportions gardées, peut-il résider dans une forme d'incompréhension mutuelle entre le peuple et les élites ?

De ce point de vue aussi, notre société a de nombreux points communs avec la société d’Ancien Régime : la France à la veille de la Révolution n’avait plus connu de guerre sur son sol depuis trois quarts de siècle, or les longues périodes de paix ont tendance à favoriser les divisions au sein d’un corps social : les élites se sentent de plus en plus proches des élites des pays voisins plutôt que de leurs propres compatriotes des classes inférieures, notamment. Cela s’est observé à la Révolution par le nombre d’émigrés qui sont allés chercher le secours de parents ou membres de la noblesse en dehors des frontières du royaume, et cela s’observe aujourd’hui avec ce que l’on appelle les élites mondialisées, ou cosmopolites. Cela est concommittant avec le phénomène de fermeture des élites, qui ont tendance soit à la pure endogamie, soit à aller chercher leurs partenaires dans les élites des pays voisins, plutôt que de favoriser la montée des individus talentueux issus des classes inférieures. Il y a ainsi eu, à la fin du XVIIIe siècle, une tendance à la crispation de l’aristocratie française, la « réaction nobiliaire », qui a cherché à fermer l’accès des domaines qui lui étaient traditionnellement réservés, le corps des officiers de l’armée, par exemple. Cette endogamie des élites est également observée chez nous aujourd’hui.

 

Quelles sont les causes de ce phénomène, entre enfermement des élites, et incapacité de la contestation à formuler une alternative et des propositions ?

Il est normal que la contestation puisse formuler des propositions, puisque comme je l’ai dit le système est bloqué dans la mesure où, dans une économie largement socialisée, tout le monde dépend de tout le monde, et les revendications des uns est de nature à engendrer soit un coût, soit une perte chez les autres. Cela conduit d’ailleurs à une incompréhension du pouvoir : quand Emmanuel Macron dit en substance « on ne peut pas nous demander à la fois moins de taxes et plus de services publics, moins de hausse du carburant et plus de transition écologique », c’est cela qui transparaît. Mais la vérité est que chez les contestataires, et spécifiquement dans un mouvement aussi large que celui des Gilets Jaunes, qui au-delà de la mobilisation limitée est soutenu par 80% de la population, les revendications sont nécessairement très diverses. Globalement il s’agit de protester contre la baisse du pouvoir d’achat, mais chez les manifestants il peut s’agit soit de demander une hausse du smic pour les petits salariés, soit demander une baisse des cotisations URSSAF pour les indépendants, soit de demander une hausse des pensions pour les retraités... Tout cela pousse les élites, déjà très déconnectées de l’assise populaire, à balayer d’une main ce peuple qui ne sait pas ce qu’il veut.

Autre parallèle, le bras de fer observé entre la France périphérique et le centre décisionnel ? 

Oui, cela est un phénomène récurrent dans l’histoire de notre pays, et pas toujours dans le même sens, d’ailleurs. Sous la Révolution, Paris était en pointe dans le mouvement révolutionnaire, tandis que la province était plus réticente, à tel point qu’à un moment deux tiers des départements étaient en insurrection contre le pouvoir jacobin. C’est encore le cas après 1848, où c’est finalement le peuple rural qui amène au pouvoir Louis-Napoléon Bonaparte, par peur de la fièvre parisienne. Et le cas le plus marquant, sans doute, est celui de la répression de la Commune, en 1871, par une Assemblée Nationale très conservatrice (les « Versaillais ») élue par la France rurale.

Aujourd’hui, et c’est peut-être une première dans l’Histoire, la « révolution » - soyons prudents en employant ce terme pas forcément justifié à ce stade - part de la France dite « périphérique » - et monte à Paris pour contester l’ordre établi. Cela est, me semble-t-il, assez nouveau, sauf à aller chercher des exemples très lointains, par exemple au XVe siècle lorsque les élites parisiennes étaient pratiquement acquises aux Anglais et où c’est depuis la province que le roi en exil dans son propre royaume, Charles VII, a dû planifier la reconquête.

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24 novembre 2018

Socialisme, libéralisme, étiquettes et gilets jaunes

Le mouvement des Gilets Jaunes est l'occasion de nombreuses discussions dans les milieux libéraux, voire de déchirements quand il s'agit de jauger le mouvement et ses possibles débouchés : certains se félicitent d'entendre un appel à la baisse des taxes, et voient la révolte fiscale. D'autres pointent plutôt le fait que le mouvement soit soutenu à plus de 90% par les électeurs du Rassemblement National et de la France Insoumise, et y voient par conséquent un mouvement collectiviste, qui ne pourrait déboucher que sur plus d'impôts et d'Etat.

Je ne vais pas entrer précisément dans ce débat, mais il m'est l'occasion d'exposer une réflexion que je me fais depuis un moment que je fréquente nos milieux libéraux et que j'ai assisté ou participé à des joutes verbales entre libéraux et socialistes ou communistes. Et je pense que cette réflexion, qui relève à la fois de la considération historico-politico-idéologique, et du simple examen de conscience d'un libéral militant, peut aider à appréhender ce mouvement de révolte qui a saisi notre pays.

Après plusieurs années de débats, j'ai constaté que les libéraux sont aussi prompts à traiter leurs contradicteurs de socialistes et de communistes que les socialistes et les communistes ont la fâcheuse habitude de crier à l'ultralibéralisme. Et si nous autres, libéraux, aimons à ricaner des socialistes qui disent que tel régime failli "n'était pas le vrai socialisme", il faut bien avouer que, lorsque l'on nous cite comme contre-exemple une mauvaise situation aux Etats-Unis ou dans un autre payx capitaliste, nous répondons de la même manière que ledit pays n'est pas un exemple de libéralisme. Ne devrions-nous pas nous méfier des étiquettes, y compris celles de "libéral" et de "socialiste" ? Ne sont-elles pas un lourd handicap dans la diffusion des solutions libérales ?

Pour ma part, dans mes écrits abordant ces questions, j'emploie toujours les mots "libéralisme" et "socialisme" dans des sens tirés de la lecture d'Hayek, c'est-à-dire selon des définitions structurelles, pratiques, et non intentionnelles. Ainsi à la suite du grand auteur, il me semble qu'il faut plutôt considérer deux idéaux-types, le libéral où la primauté est donnée à l'individu et à sa liberté, et qui tend donc à une intervention minimale de l'Etat, dans l'économie et ailleurs, et le socialiste où l'Etat tend à s'occuper de tout, tout régenter, tout planifier. L'intérêt premier de ces définitions pratiques est qu'elles peuvent s'appliquer à des systèmes dont l'existence est antérieure à l'apparition des concepts de "libéralisme" et de "socialisme", sans qu'il puisse s'agir d'un anachronisme. Mais un autre avantage décisif est d'écarter pour appréhender ces deux ensembles idéologiques des intentions qui animent leurs membres, leurs militants, leurs auteurs.

Pour autant, cet usage n'est pas toujours pertinent lorsqu'il s'agit de discuter et de convaincre des gens d'en-face, car il s'agit alors d'évoquer avec eux leurs intentions. Et, il faut bien le dire, si l'on se fie aux intentions, les choses sont extrêmement brouillés.

En effet, j'ai croisé bien peu de socialistes qui admettaient vouloir donner à l'Etat le pouvoir de tout régenter. Leurs buts apparaissent souvent comme étant l'émancipation individuelle, notamment vis-à-vis des contingences économiques. Et il faut se souvenir que le socialisme n'est historiquement pas moins lié aux courants anarchistes que le libéralisme. Un Proudhon a pu dire dans sa vie autant "la propriété, c'est le vol" que "la propriété, c'est la liberté". Et songeons même à Karl Marx, pour lequel la dictature du prolétariat n'était censée être qu'une étape vers la "société autogérée"... laquelle, à y bien regarder, ressemblerait beaucoup, en pratique, au rêve des anarcho-capitalistes.

Poussons plus loin, et souvenons-nous que le gouvernement provisoire du socialiste marxiste Kerenski, dans la Russie de 1917, et avant le coup d'Etat bolchévique d'Octobre, fut en fait très libéral. Or la Russie, ainsi que je l'ai déjà écrit dans ces colonnes  et plus abondamment détaillé dans mon dernier livre a vécu exactement le même type de mouvement révolutionnaire qu'avant elle l'Angleterre ou la France, et simultanément à elle l'Allemagne, par exemple. Si l'on prend la comparaison avec la Révolution française, que les lecteurs de Contrepoints connaissent le mieux, Kerenski a opéré les réformes libérales que commirent chez nous les révolutionnaires de 1789 avec la fin des corporations et la réforme agraire que fut la confiscation des biens du clergé. Pourtant, les révolutionnaires français, Pierre d'Allarde et Isaac Le Chapelier, maîtres d'oeuvre de ces réformes, en tête, étaient héritiers de la pensée des physiocrates et de Turgot. Comment se fait-il qu'un marxiste comme Kerenski ait porté les mêmes réformes qu'eux dans la Russie de 1917, au moment où elle engageait à son tourt sa rupture avec l'Ancien Régime ?

Restons en Russie, et considérons le phénomène suivant : en 1917, les Bolchéviks de Lénine prennent le pouvoir et mettent en place une série de mesures collectivistes, qui vont plonger le pays dans un désarroi complet mêlant hyperinflation, effondrement de la production, chute de l'espérance de vie. La même chose était arrivée en France avec les Jacobins de la Commune Insurrectionnelle de Paris de 1792, la crise des assignats, la Loi du Maximum de la Convention et la guerre civile.

C'est un événement typique du mouvement de révolution, la mise au pas de l'assemblée représentative issue de la tentative démocratique du régime déchu (Constitution de 1791, Gouvernement provisoire russe) par les révolutionnaires radicaux (en France les Jacobins, en Russie les Bolchéviks), et la mise en place durant quelques mois ou années de politiques collectivistes qui plongent le pays dans la tourmente. A chaque fois ces politiques radicalement contraires aux premières mesures, libérales, de la révolution, ont pourtant pour justification les mêmes idées : les Lumières en France, le marxisme en Russie.

Or, un tel enchaînement se retrouve aussi dans la Russie post-URSS, avec la crise constitutionnelle de 1993, lorsque Boris Eltsine a fait tirer au canon sur la Maison-Blanche abritant le Congrès des députés du peuple de Russie, qui avait prononcé sa destitution, après qu'il eut en tout illégalité prononcé la dissolution dudit congrès -lequel avait amorcé les réformes libérales dans le cadre de la Perestroïka.

Il est remarquable de noter que la vision défendue par Eltsine et ses partisans était la poursuite de la "thérapie de choc" économique menée par Iegor Gaïdar, idéologiquement à l'opposé du communisme poursuivi par les Bolchéviks de Lénine lors d'Octobre rouge, puisqu'il s'agissait d'instaurer brusquement et définitivement non pas le communisme, mais le capitalisme, maisque ces mesures exactement opposées eurent exactement le même effet :  hyperinflation, effondrement de la production, chute de l'espérance de vie, confiscation de l'économie par des oligarques.

Allons plus loin : de fait, si l'on va au fond des choses, l'appel à la mise en commun des moyens de production est-elle autre chose qu'un rêve d'actionnariat universel ? Les ouvriers de l'usine qui ont un rêve communiste ne souhaitent-ils pas, la plupart du temps, être en réalité actionnaires de cette usine ?

Cela pourra faire bondir mes lecteurs mais je leur demanderai de bien réfléchir à la chronologie historique : pourquoi le socialisme est-il apparu au XIXe siècle, après le libéralisme, pour finalement produire, lors de la révolution de 1917 des résultats similaires ainsi que je l'ai rappelé ci-dessus ? (Note : qu'on ne me dise pas que ce n'est pas le cas parce que le communisme a persisté jusqu'en 1991, cela est un accident historique lié à l'agression allemande contre l'URSS qui a permis de fonder la légitimité de Staline et du Parti sur autre chose que la seule idéologie léniniste ; sans elle, la Russie aurait cessé d'être communiste dès les années 1950 mais ce serait trop long à démontrer ici).

Parce que le rêve capitaliste, la propriété individuelle, la liberté, est un rêve universel des hommes, et qu'en définitive l'idéologie socialiste originelle - je ne parle donc pas de la pratique et de la définition d'Hayek - est l'expression du désir capitaliste des oubliés du capitalisme, ces ouvriers du XIXe siècle qui n'avaient pas accès à la propriété - ce que Marx désignait, précisément, comme le prolétariat.

Lorsque Guizot, dans les années 1840, répliquait à ceux-ci, qui réclamaient l'extension du droit de suffrage par la diminution du cens, lequel n'autorisait le vote que des 2% les plus riches de la population française, "enrichissez-vous par le travail et par l'épargne", l'injonction était totalement déconnectée de la réalité de la condition ouvrière. Les revenus des ouvriers étaient insuffisants pour leur permettre d'accéder à l'actionnariat et de s'enrichir, et cela notamment à cause des politiques conduites par des gouvernements aux mains des grands propriétaires fonciers et des grands capitaines d'industrie : le protectionnisme interdisait aux salariés français l'accès aux produits britanniques à moindre coût, et la politique de répression des "classes laborieuses" permettait de maintenir des salaires bas.

Il faut en effet se souvenir que, si les législations portées durant la Révolution par Allarde et Le Chapelier, toujours en vigueur au XIXe siècle, interdisaient les syndicats patronaux et ouvriers, la réalité était que face à des ouvriers durement réprimés dans leurs tentatives de "coalitions", le grand patronat avait en fait le plus puissant des syndicats : le gouvernement, l'Etat lui-même. Contraire, donc, aux intentions des décret d'Allarde et loi Le Chapelier. C'est dans ce contexte qu'est née l'idée "d'exploitation capitaliste" : un capitalisme confisqué par les plus gros, avec l'assentiment tacite des petits propriétaires craignant le désordre social.

Ecoutons même ce que  disait Frédéric Bastiat de ce rêve ouvrier de l'accès à la propriété "Il suit de là que l’intérêt fondamental des ouvriers est que le capital se forme rapidement ; que par leur prompte accumulation, les matériaux, les instruments et les provisions se fassent entre eux une active concurrence. Il n’y a que cela qui puisse améliorer le sort des travailleurs. Et quelle est la condition essentielle pour que les capitaux se forment ? C’est que chacun soit sûr d’être réellement propriétaire, dans toute l’étendue du mot, de son travail et de ses épargnes. Propriété, sécurité, liberté, ordre, paix, économie, voilà ce qui intéresse tout le monde, mais surtout, et au plus haut degré, les prolétaires.

Communistes. À toutes les époques, il s’est rencontré des cœurs honnêtes et bienveillants, des Thomas Morus, des Harrington, des Fénelon, qui, blessés par le spectacle des souffrances humaines et de l’inégalité des conditions, ont cherché un refuge dans l’utopie communiste.

Quelque étrange que cela puisse paraître, j’affirme que le régime propriétaire tend à réaliser de plus en plus, sous nos yeux, cette utopie. C’est pour cela que j’ai dit en commençant que la propriété était essentiellement démocratique." (Pamphlets, Propriété et spoliation, 4ème lettre).

De la même manière qu'Hayek définissait le fascisme comme le socialisme des oubliés du socialisme (pratique), le socialisme (intentionnel) devait être le capitalisme des oubliés du capitalisme.

Il n'est donc pas surprenant, en fin de compte, que des mouvements portant en apparence des revendications collectivistes accouchent en réalité de réformes libérales... et inversement que des revendications libérales accouchent en fait d'un capitalisme de connivence.

Il me semble, donc, que nous autres libéraux, dans nos débats avec les socialistes, et avec tous les autres, devrions prendre conscience du poids excessif des mots qui divisent souvent sans raison et empêchent de saisir, derrière ceux-ci, des aspirations et des attentes, des buts poursuivis qui peuvent en réalité être exactement similaires.

Plus encore, nous devons prendre garde à ne pas devenir otages de mots ou de concepts. Par exemple "faire payer les riches" fait bondir tout libéral, mais si le riche visé est un capitaliste de connivence, qui se maintient par la subvention, et obtient des avantages de l'Etat en intégrant quelques énarques dans son conseil d'administration, est-ce bien injustifié ? Le libéral ne devrait-il pas plutôt, dans ce cas, prendre le parti du petit commerçant propriétaire de sa boutique, qui n'aura jamais accès au piston d'un énarque, qui ne peut pas faire d'optimisation fiscale et qui exige que l'on fasse payer cet autre plutôt que lui-même ?

Ainsi, pour revenir et terminer sur ce mouvement des Gilets Jaunes qui m'a poussé à écrire cet article, il me semble que cette autre perspective peut permettre de dépasser les étiquettes simplistes et comprendre qu'exiger plus de pouvoir d'achat et des baisses de taxes n'est pas antinomique, pour peu que l'on cesse de juger a priori que celui qui demande plus de pouvoir d'achat demande qu'on lui donne de l'argent, et que l'on considère qu'il veut peut être seulement qu'on arrête de lui en prendre ; ou bien que celui qui exige que l'on fasse "payer le riche" appelle peut-être simplement, comme son ancêtre de 1848, à ce que cesse le capitalisme de connivence, pour revenir à ce vrai capitalisme qui finalement, comme le disait Bastiat, est le vrai communisme.

 

 

 

 

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11 novembre 2018

Multilatéralisme et Forum sur la Paix.

Une nouvelle fois Atlantico m'a posé des questions auxquelles j'ai répondu mais pour une raison qui m'achappe cela n'a pas été publié. Voici l'entretien.

1. Lundi 12 octobre se tient le Forum de la Paix à Paris. Y participent de nombreux chefs d'Etat, ou d'institutions supranationales, mais pas Donald Trump. On y retrouve aussi de nombreux donateurs influents comme certains acteurs majeurs de la Silicon Valley (Google, Facebook, eBay, Microsoft) ou encore les Open Society Fondations de George Soros. Les points de vue moins mondialistes sont absents. Cependant n'est-il pas contre-productif, voire antithétique de penser l'avenir de la paix sans y associer les populistes qui deviennent incontournables aujourd'hui ? Peut-on cultiver la paix comme un entre-soi ?

J’ignore s’il y a eu une réelle volonté d’écarter les populistes. Trump sera absent, c’est un fait, mais cela relève de sa volonté : il n’apprécie guère ces manifestations de multilatéralisme qui tiennent un peu de la réunionite à l’échelle internationale. Il préfère déjeuner avec Emmanuel Macron à l’Elysée.

Il faut en effet savoir de quoi l’on parle : le Forum sur la paix n’est pas une conférence de paix, où il s’agirait d’arriver à un accord sur quoi que ce soit, mais d’une nouvelle manifestation créée par la diplomatie française, et censée être un événement annuel à l’avenir. Lorsque l’on en regarde le programme, l’on voit qu’il s’agit d’instaurer du dialogue. Le but est que les gens se parlent - c’est le principe d’un forum. Les intentions en sont louables, mais il est évident que ceux qui viennent se parler lors d’un tel événement sont ceux qui le veulent. Il n’est donc pas surprenant d’y trouver essentiellement des participants qui prônent le dialogue et l’échange et moins les populistes qui, sans être nécessairement pour la confrontation et le pur repli sur soi, ont plus tendance à se préoccuper de souveraineté et de préservation nationale.

L’événement en soi doit donc être jugé sur ses prétentions : s’il s’agit d’installer durablement en France une manifestation diplomatique de grande ampleur, ce peut être un instrument de rayonnement supplémentaire dans un domaine qui est déjà l’un des points fort de la France. S’il s’agit de révolutionner les relations internationales, ou même simplement de produire des résultats concrets en matière de progrès du multilatéralisme alors que les grandes acteurs internationaux poursuivent leurs agendas de leur côté, voire ne participent même pas, le succès est peu probable. Mais je ne pense pas qu’une telle ambition soit réellement poursuivie, ce serait très naïf.

2. Quelle paix proposent Emmanuel Macron et tous les adversaires du populisme aujourd'hui ?

Ce qui est frappant c’est que dans le climat actuel, un Forum sur la Paix sonne plutôt comme défendant l’idée qu’il faut préserver une paix menacée que de bâtir une paix nouvelle. Il signifie plutôt la crainte de voir se déliter l’ordre international que l’enthousiasme de mettre en place un meilleur paradigme. Ce qui est proposé, c’est donc une défense de l’ordre existant. Cela transparaît d’ailleurs dans les discours d’Emmanuel Macron de ces derniers jours, qui a parlé d’abord des années 1930, et ce 11 novembre a, dans son discours, insisté sur le retour du nationalisme comme menaçant la paix et l’ordre mondial.

Cet ordre mondial qu’Emmanuel Macron cherche à défendre, c’est ce que l’on appelle, et qu’il appelle lui-même, le multilatéralisme, c’est-à-dire une gestion collective des affaires mondiales, par des accords internationaux, la création et la participation à des institutions internationales. C’est l’ordre mis en place une première fois avec la SDN au lendemain de la Grande Guerre, jusu’à son échec de 1939, puis établi après 1945 jusqu’à nos jours.

L’ennui c’est que le multilatéralisme est assez largement une illusion, une histoire que se racontent, notamment, les pays européens pour s’assurer qu’ils sont encore au centre du jeu depuis qu’individuellement ils ne rêvent plus de la première place mondiale.

Ce que l’on voit depuis 1945, c’est bien plutôt un unilatéralisme américain tempéré par la délibération collective. Les grandes institutions internationales du « multilatéralisme » sont des créations américaines : le FMI, la Banque mondiale, l’OMC, l’ONU... L’Amérique a utilisé ces institutions pour forger l’ordre international actuel. Les Européens ont le sentiment que ce sont le produit de délibérations collectives et volontaires, ce qui n’est pas faux évidemment, mais le tout piloté par les Etats-Unis qui se sont ainsi assuré le soutien des pays les plus puissants du monde, et contraint leurs ennemis de jouer leur jeu : l’URSS de Staline se serait sans doute volontiers passée d’ONU si cela n’avait tenu qu’aux Soviétiques. L’Union européenne elle-même est, initialement, une création américaine partielle, afin d’endiguer l’Union soviétique.

Il n’y a donc jamais vraiment eu de multilatéralisme. L’ordre international post-1945 est un ordre dans lequel les Etats-Unis se sont posés comme le premier d’entre leurs pairs, mais la perception de cette réalité est quelque peu différente selon les acteurs : les Américains se voyaient surtout comme les premiers, et les autres comme les pairs. Et ce genre de système est instable et ne tend en réalité qu’au renforcement croissant de la puissance et de l’autorité, sinon de l’autoritarisme, du « premier ».  

Et nous arrivons au moment où la constatation de ce que ses partenaires se prennent toujours pour ses pairs alors qu’il les voit lui-même comme des vassaux est de plus en plus irritant pour le suzerain américain. D’où l’absence de Trump, qui agit un peu comme nos rois qui refusaient de se laisser convoquer par les Etats Généraux, afin de rappeler qui était le chef, au-delà des affirmations de principe.

3. Ce genre de conférence a-t-elle encore un sens à notre époque ? Ne faudrait-il pas renouveler le mode de fonctionnement des discussions multilatérales ?

Je le répète, il ne s’agit pas d’une conférence mais d’un forum. C’est différent parce qu’une conférence a général comme objectif d’aboutir à un résultat spécifique, généralement un accord. Là, il s’agit surtout de s’assurer que les gens se parlent et échangent leurs vues sur certaines questions. Cela aura forcément toujours un sens.

En revanche, il ne faut pas croire que cela correpsond à la réalité de l’ordre international, qui est que le système mis en place par les Etats-Unis il y a plus de soixante-dix ans tient toujours, mais se renforce, à l’image des accords du GATT qui se sont transformés en OMC en 1995 ; quand l’acceptation de règles communes débouche sur la création d’institutions chargées de gérer l’application de ces règles, c’est qu’un processus d’intégration est en cours. Cette intégration, c’est celle des différentes provinces de ce qu’il faut appeler l’empire américain dans un ordre toujours plus soumis à la puissance américaine. Ce que l’on voudrait parfois nous présenter comme le basculement vers un monde multipolaire, l’émergence de la Chine et la réémergence de la Russie, ne sont en fait que les ruades des vassaux les plus puissants. Mais à long terme, c’est le renforcement de l’emprise américaine qui s’annonce. Les discussions « multilatérales », de plus en plus, seront des délibérations pour accomoder les vassaux avec les volontés impériales américaines.  

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08 novembre 2018

ITW Atlantico : à quoi peut nous mener le malaise en France ?

http://www.atlantico.fr/decryptage/mais-quoi-peut-mener-malaise-qui-monte-en-france-quelques-scenarios-possibles-vincent-tournier-philippe-fabry-arvernes-yves-3553908.html

Ma propre réponse à la question :

Q- A l'occasion de son "itinérance mémorielle" Emmanuel Macron a été interpellé par un retraité qui a déclaré « Vous ne sentez pas le malaise qui monte en France ? ». Dans un contexte social et politique sensible, notamment en raison de l'émergence des gilets jaunes, ou encore de l'arrestation de personnes liées à ce qui est appelé "l'ultradroite" qui auraient projeté un attentat contre le président, comment évaluer cette "menace qui monte" en France ? Quel pourrait en être le scénario ?  

Le premier symptôme de ce malaise qui monte se trouve dans la manifestation, organisée dans son principe mais très spontanée dans le succès qu'a eu l'idée, qui s'est répandue comme une traînée de poudre, du 17 novembre prochain. Il est bien sûr difficile d'anticiper son succès mais l'écho qu'a l'événement prévu a une caractéristique importante car très rare : il s'agit d'un appel à un blocage, certes, mais qui ne touche pas une corporation, une profession, mais l'ensemble du peuple français : le citoyen lambda est appelé à manifester contre la hausse des prix des carburants, qui est une question transversale à la société française, car la taxation des hydrocarbures touche tout le monde : l'actif jeune ou moins jeune qui a besoin de sa voiture pour aller travailler, le retraité qui se chauffe au fioul, etc. Qui plus est, cela touche d'abord et avant tout le pays profond, celui qui ne bat jamais le pavé des grandes villes pour protester : le monde rural, ou la population des lointaines banlieues. C'est le "vrai peuple", celui qui n'a pas de chefs syndicaux, pas de groupes d'intérêts, pas de lobbies, ulcéré par un "vrai problème", touchant la vie quotidienne : se rendre au travail, faire les courses, et pas la PMA, la GPA ou le mariage homosexuel. Cela tient un peu de la révolte frumentaire : jadis on s'insurgeait comme le prix du pain ou la gabelle du sel, comme en 1789, aujourd'hui contre celui de l'essence, c'est-à-dire un élément central de la consommation de base. D'ailleurs, on a pu entendre le terme de "jacquerie" prononcé avec le mépris médiatico-politique qui accueille ce mouvement, considéré presque vulgaire. Emmanuel Macron a osé dire qu'on ne pouvait pas lui reprocher à la fois de ne pas assez en faire pour l'écologie et de taxer les carburants, oubliant - ou, pire, ignorant - que la qualité de l'air est un souci de Parisien auquel les provinciaux ne sont guère confrontés, précisément à l'inverse du prix des carburants. Il me semble que ce quinquennat montre, probablement depuis la limitation à 80km/h, un excès de parisianisme dans la mesure des priorités, totalement déconnecté des préoccupations du reste du pays.
Voilà pour le malaise qui monte, auquel il faut bien sûr associer la question identitaire, plus uniformément répartie sur le territoire, puisque l'immigration de masse affecte surtout les grandes agglomérations.
Que pourrait-il produire d'autre ? Il me semble que la réponse est à chercher du côté de l'Italie, un pays très proche de nous par la mentalité - Cocteau disait que les Italiens sont des Français de bonne humeur - et qui dans les quinze dernières années a montré une surprenante anticipation de notre propre évolution : les grandes années de Berlusconi, le dirigeant bling-bling et people, ont précédé de peu la présidence de Sarkozy, auxquelles ont succédé respectivement l'austérité technocratique de Monti et le matraquage fiscal de la présidence normale d'Hollande, puis l'arrivée du fringuant Renzi dont on espérait qu'il sauverait le système, peu avant le basculement vers le populisme aujourd'hui incarné par Salvini. En France, le jeune espoir a été Emmanuel Macron, candidat jeune et sans attache politique dans lequel on a voulu voir un moyen modéré de renverser la table, et qui semble aujourd'hui un peu dans l'impasse. Fait notable, c'est sur le rejet de sa réforme parlementaire par référendum en décembre 2016 que Renzi est tombé, réforme qui visait à la diminution du nombre des parlementaires et la diminution du coût de fonctionnement des institutions. C'est exactement sur la même question que la présidence Macron a commencé à déraper, l'été dernier, avec la sortie de l'affaire Benalla. La réforme, repoussée mais toujours envisagée, devrait entraîner la suppression de 242 circonscription, dont 70% en milieu rural, ce même milieu rural déjà frappé par la réforme des 80km/h et la surtaxe des carburants ; la réforme aurait pour effet de diminuer sa représentation démocratique, et donc sa capacité d'insurrection électorale, ce qui peut s'interpréter comme une volonté de réduire la France profonde et populaire au silence.  A ce propos, méfions-nous des manipulations médiatiques : le soudain complot de l'ultradroite, ou encore la petite phrase de Macron sur Pétain, ont tout l'air d'affaire montée en épingle et de polémique préméditée pour occuper l'espace et faire oublier les gilets jaunes, le prix des carburants et les vrais sujets qui fâchent le peuple.

En définitive, la France profonde pourrait bien finir par neutraliser Macron comme l'Italie profonde a fait tomber Renzi, et pour les mêmes raisons. On peut donc s'attendre à voir émerger un Salvini français, même si pour l'heure on ne voit pas bien qui pourrait endosser ce costume.

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05 novembre 2018

Antispécisme : l'hérésie cathare au temps des abattoirs

Mon dernier article à lire dans Causeur.

https://www.causeur.fr/antispecisme-cathare-abattoirs-animaux-155776

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13 octobre 2018

ITW Atlantico : Le détraquement du multilatéralisme

Publié aujourd'hui sur Atlantico : http://www.atlantico.fr/decryptage/onu-omc-francophonie-et-cie-grand-detraquement-multilateralisme-philippe-fabry-3531538.html

1-Alors que le monde post-45 s'est construit sur la création de nombreuses agences internationales, donnant naissance à un multilatéralisme reposant sur l'ONU, le FMI, l'OMC ou même encore sur la Francophonie, désormais ce système semble affaibli. Ne peut-on pas voir ici la révélation d'une confusion entre valeurs occidentales et universalisme qui s'est peu à peu révélée à l'aune de la montée en puissance de pays comme la Chine ?

Il est indéniable que le système mis en place en 1945 reflétait les rapports de forces de l’époque : une place centrale était donnée aux vainqueurs de la guerre en Europe, auquels on adjoignait la Chine qui avait été le principal allié des Etats-Unis et de l’Empire britannique contre le Japon. Les membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations-Unies sont les vainqueurs de la Seconde guerre mondiale. En 1950 ces pays représentaient ensemble plus de 50% du PIB mondial, et les pays occidentaux du Conseil, les USA, le Royaume-Uni et la France, représentaient à eux seuls près de 38 %. Il faut encore ajouter à cela que les Etats-Unis dominaient les autres principaux vaincus, à savoir l’Allemagne, l’Italie et le Japon, lesquels comptaient pour près de 12% du PIB mondial, de sorte que même face à la Chine (4,5%) et la Russie (9,6%) communistes, le camp dirigé par les Etats-Unis contrôlait la moitié de l’économie mondiale.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire aujourd’hui, le rapport n’a pas évolué défavorablement aux Etats-Unis : d’après les données du FMI en 2017, si leur part dans le PIB mondial a légèrement reculé ( de 28 à 24 %), tout comme celle de l’Europe (de 26 à 21 % environ) celle du Japon a doublé (de 3 à 6%). Les Occidentaux et leur allié japonais demeurent donc majoritaires dans le PIB mondial. La Russie, de son côté, n’est plus aussi imposante qu’au temps de l’URSS et a vu sa part dans l’économie divisée par 5. En revanche, la Chine a bondi et représente à elle seule 15 % de l’économie mondiale.  

Les soubassements du système international, et notamment de la domination occidentale, n’ont donc pas été sérieusement entamés, contrairement à ce que l’on entend souvent : certes le reste du monde s’enrichit, mais pas aussi vite qu’on n’en a le sentiment, ou en tout cas les Occidentaux eux-mêmes se sont suffisamment enrichis pour que leur rang ne soit pas encore sérieusement menacé.

En revanche, on peut relever qu’au cours de la dernière décennie, la Chine a atteint un poids économique similaire à celui du Pacte de Varsovie dans les années 1950, ce qui fait renaître des tensions similaires à celles de cette époque.

Et ce d’autant que, pour revenir à la question des valeurs, on attendait de l’enrichissement de la Chine qu’il débouchât sur une ouverture politique, une démocratisation, et que ce que l’on observe depuis les derniers mois est un retour des pires pratiques autoritaires du Parti Communiste, avec un Xi Jinping qui est devenu dirigeant sans limite de temps, la réédition de purges massives dans le Parti et la déportation de populations par centaines de milliers des Ouïghours du Xinjiang. Et ce retour de pratiques autoritaires, précisément, s’inscrit dans le processus d’affirmation nationale de la Chine : c’est un moyen pour le gouvernement chinois de manifester son insoumission à l’Occident que de se crisper de la sorte en rejetant les valeurs occidentales, les droits de l’homme, etc.

2-En quoi la culpabilité occidentale a-t-elle pu participer à ce mouvement ? En quoi la volonté de prôner ce multilatéralisme s'est-il heurté à une réalité différente, notamment en termes de valeurs ?

Plutôt que de parler simplement de culpabilité, j’évoquerais plutôt une évolution de la vision occidentale du rôle civilisateur.

Aujourd’hui, on a souvent tendance à ricaner ou à s’offusquer des propos que Jules Ferry tenait à la fin du XIXe siècle et qui résumait bien l’état d’esprit des Européens de l’époque, sur le devoir et le droit des races supérieures - l’européenne blanche, en l’occurrence - à éduquer les races inférieures.

Pourtant, si l’on n’est pas hypocrite, on doit admettre que la position occidentale est toujours la même : l’Occident estime de son droit et de son devoir de civiliser le reste du monde, et c’est à ça que devaient servir ces institutions internationales. La seule chose qui a changé est que les Occidentaux, qui ont eux-mêmes poursuivi leur processus de civilisation, ont estimé plus moralement élevé de recourir à ce genre d’instances et à une démarche plus consensuelle que le fouet colonial pour arriver à ce résultat escompté de l’éducation des pays sous-développés.

Il faut donc se méfier de cette idée de « culpabilité », car en réalité les Occidentaux n’ont jamais cessé de s’estimer supérieurs ; au contraire, ils estiment, sans forcément l’avouer, comme un élément de leur supériorité morale leur capacité à culpabiliser de leurs mauvaises actions passées - c’est cette capacité qui fait d’eux des nations civilisées, et soyons francs : si l’on ne demande pas aux pays arabes de se repentir pour des siècles de traite négrière, c’est parce qu’on les estime trop barbares et arriérés pour partager des sentiments aussi élevés que nous. C’est là un des grands non-dits de la politique internationale depuis maintenant plusieurs décennies.

Or, quand vous estimez la moitié de vos partenaires comme des sous-civilisés mais que vous refusez d’en tirer les conséquences en l’admettant publiquement et en vous imposant d’autorité, et de privilégier l’alternative qui est de tenter une démarche consensuelle, vous vous retrouvez souvent obligé de reconnaître les mêmes droits à la parole à des pays totalement arriérés ou tyranniques, et les mêmes places statutaires qui vont avec. C’est ainsi qu’on a vu régulièrement siéger voire présider à des comités censés veiller à la défense des droits humains de pays qui mériteraient toutes les condamnations possibles au regard de ce principe.

Là est sans doute la principale désillusion actuelle du multilatéralisme : pour amener des peuples et gouvernements étrangers à adopter les contraintes de la civilisation, dialoguer d’égal à égal ne suffit pas.

3-Un système efficace de ce point de vue ne devrait-il pas reposer un Occident qui s'assume et défend ses valeurs, quitte à vouloir dépasser un multilatéralisme qui ne semble plus exister qu'en théorie, contrairement à ce que semble en penser Emmanuel Macron ?

C’est tout le sens de l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis. C’est ce que n’ont pas compris la plupart des commentateurs, qui ont dit que Donald Trump serait un président isolationniste. En réalité l’isolationnisme de Donald Trump n’existe qu’en ce qui concerne la prise de décision : les Etats-Unis doivent être seuls à décider, et les autres doivent suivre. C’est assumer totalement le rôle des Etats-Unis comme prince des nations. Cela n’est pas non plus totalement inédit : en fait c’était déjà l’attitude de Ronald Reagan, qui en avait assez de voir son pays céder continuellement aux Soviétiques et s’adresser à eux poliment comme s’il s’agissait de rapports d’égal à égal. En arrivant au pouvoir, Reagan affirma qu’il y avait un camp du bien et un empire du mal, et qu’il était hors de question de renvoyer les deux dos à dos, de faire comme si tout se valait.

Aujourd’hui, Donald Trump fait la même chose, mais avec un discours moins encombré de morale, du moins pour le moment : la Chine doit plier parce qu’elle ruine les Etats-Unis et pille leurs innovations. Mais il est vraisemblable que, le conflit se prolongeant, l’accent sera mis de plus en plus sur le caractère maléfique du régime du Parti Communiste Chinois.

Permettez-moi de finir sur une analyse plus fondamentale, que j’ai déjà évoquée dans vos colonnes : depuis 1945, les Etats-Unis bâtissent un Etat mondial dont ils sont le suzerain qui devient progressivement le souverain, sur le même mode que les rois d’Europe ont bâti les Etats modernes européens. La différence est qu’à la place d’un prince il y a une nation-prince, les Etats-Unis, et à la place des grands féodaux à dompter il y a des nations indépendantes. Les Nations-Unies sont pour les Etats-Unis l’équivalent des Etats Généraux pour les rois de France : un outil de légitimation du pouvoir, certainement pas un organe de contrôle. Les USA recourent aux Nations Unies lorsqu’ils souhaitent légitimer leur action par le consensus apparent de la communauté internationale, mais ne se sont jamais privés de faire ce que bon leur semblait si l’ONU n’était pas d’accord (en Irak, notamment).

Or, dans la construction d’un ordre étatique, cette coopération avec une assemblée légitimante n’est qu’une étape, à laquelle succède, une fois le prince suffisamment puissant, une phase absolutiste.

C’est vers l’équivalent de cela qu’on se dirige, et cela passera par la réduction des derniers grands barons hostiles au pouvoir du prince des nations : la Russie et la Chine.

La guerre commerciale de Donald Trump n’est à ce titre qu’une première étape : ce que cherche Trump, ce n’est pas simplement ramener la Chine à la table des négociations, c’est la tordre, la faire plier, casser le régime chinois comme les USA ont jadis cassé l’URSS. C’est pourquoi le Président des Etats-Unis applique une à une toutes les recettes de Reagan qui ont mené à l’effondrement soviétique. L’idée étant qu’une fois la Chine matée, la Russie ne tiendra pas longtemps.

L’isolationnisme de Trump, ce n’est pas le repli, c’est l’élimination méthodique de la concurrence pour établir définitivement le monopole de la puissance américaine.

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11 octobre 2018

Poutine lancerait une intervention en Libye.

Mes fidèles lecteurs se souviendront qu'il y a deux ans, un petit raisonnement historionomique me conduisait à prévoir une intervention russe en Libye.

Prévision à laquelle je croyais suffisamment pour la reprendre dans mon Atlas des guerres à venir. J'en faisais même le point de départ du scénario de guerre que je proposais, pour donner une idée de la morphologie probable du conflit.

Il y a deux jours, le Sun a affirmé que, selon le renseignement britannique, la Russie possède désormais deux bases contenant plusieurs douzaines de soldats, principalement des mercenaires appartenant aux groupes Wagner et RSB, propriétés d'oligarques proches de Poutine, et déployait désormais en territoire libyen des missiles Kalibr et S 300.

Cela ressemble bien aux prémices de l'intervention syrienne, en septembre 2015.

Si l'implication directe de la Russie se confirme, ce que laisse supposer l'arrivée du matériel lourd que constituent les batteries de missiles, cela sera probablement mon meilleur succès de prévision jusqu'alors. Précisons seulement que j'estimais à l'époque la survenue de cet événement au mois de mai 2017, avec donc une erreur de 16 mois d'avance. Mais il faut dire qu'à l'époque j'avais omis de tenir compte de la date probable de retrait de Syrie, dont on peut dire que mon estimation est, elle aussi, globalement confirmée.

Ceux qui ont déjà l'Atlas dans leur bibliothèque, si cette opération militaire en Libye se confirme dans les semaines qui viennent, peuvent donc commencer à recalculer la chronologie proposée à la fin du livre en tenant compte de ce décalage de 16 mois, et nous vérifierons ensemble si ces nouvelles dates collent, ou si d'autres corrections sont à effectuer.

 

 

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08 octobre 2018

Elites occidentales : elles se mettent à penser comme Poutine !

Mon dernier article dans Causeur : https://www.causeur.fr/elites-occident-poutine-macron-complot-155120

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29 septembre 2018

La France se fonde-t-elle sur une ethnie ? Sur une erreur majeure d'Eric Zemmour

La sortie du Destin Français d'Eric Zemmour a provoqué une multitude de débats télévisés auxquels il a été impossible d'échapper pour quiconque suit un tant soit peu l'actualité politico-médiatique.

A cette occasion, j'ai entendu plusieurs fois Eric Zemmour répéter sa conception de la nation française, résumée dans ce passage de son introduction : 

Extrait Zemmour

Deux raisons me poussent à consacrer un article à cette question : d'abord, le propos est tellement fallacieux que j'éprouve un besoin irrésistible de le corriger ; ensuite, le thème de ce paragraphe est précisément l'un de ceux que j'aborde dans mon dernier livre, et que je prétends faire avancer de manière décisive en montrant, justement, que la France, l'Allemagne et l'Angleterre (entre autres !) se sont construites exactement de la même façon.

Et cet article me sera, en outre, l'occasion d'ajouter une précision absente de mon livre, sur la question ethnique et le déterminisme géographique dans la construction nationale.

Or donc, Eric Zemmour prétend que la France n'est "ni une race, ni une ethnie, ni même une géographie", mais est une "construction artificielle".

La deuxième partie de l'assertion n'est pas absolument fausse : comme tous les grands Etats-Nations européens, la France a été construite par son Etat, elle est une oeuvre d'unification politique. En cela, il n'est pas absurde de parler de "construction", et ce d'autant moins que çà ou là, un morceau de territoire appartient aujourd'hui à la France - la Corse, notamment - de manière accidentelle, de même que d'autres morceaux - la Wallonie, par exemple - ne lui appartient pas.

Pour autant, on ne peut parler d'artificialité, car la construction de la France a eu pour attracteur une réalité ethnique et géographique, comme tous les grands Etat-nations. Pour la France, cette réalité est celle de l'antique Gaule. Pour l'Angleterre, elle est celle de l'île de Bretagne. Pour l'Allemagne, elle est celle de l'ancienne Germanie. Pour l'Espagne, celle de l'ancien espace celto-ibérique, pour la Russie, celle du monde slave ( pour ne reprendre que les exemples cardinaux que je traite dans La Structure de l'Histoire).

Dans tous ces cas, la construction nationale a consisté en une unification politique d'une communauté ethnique installée dans un espace géographique plus ou moins bien délimité : la péninsule ibérique pour l'Espagne, le territoire de l'ancienne Gaule, entre Alpes, Pyrénées et Rhin pour la France, les rivages d'Albion pour l'Angleterre ; pour les communautés ethniques correspondant moins à des frontières naturelles nettes (Allemagne, Russie), l'importance de la langue a été plus décisive dans la construction de l'identité.

On notera que pour chacune de ces grandes nations, il y a un morceau de l'espace national "naturel" qui a en définitive échappé à l'Etat-nation : le Portugal pour l'Espagne, la Belgique pour la France, l'Autriche pour l'Allemagne, et l'Ukraine pour la Russie ; quant à l'Angleterre, sa mainmise sur l'Ecosse semble destinée à être un perpétuel objet de discussion.

Si l'on devait modéliser la construction nationale, on constaterait d'ailleurs que ces nations se sont constituées autour d'un centre de plaines, plus rapidement enrichi que les périphéries plus montagneuses, et qui s'en est rendu maître. Cela est spécifiquement visible pour le Royaume-Uni construit par les Anglais, la France (qui doit son nom aux Francs, lesquels se sont principalement installés dans la moitié nord du pays) et l'Allemagne, dont l'unité fut faite par les Prussiens.

La France, donc, a pour fondation, contrairement à ce que dit Eric Zemmour, à la fois une ethnie et un espace géographique : la géographie, c'est cet espace des Gaules bien délimité, entre Rhin, Alpes et Pyrénées ; l'ethnie, c'est le fond de population hérité de la Gaule celtique.

Les frontières naturelles ne font guère débat : elles furent celles recherchées activement par l'Etat français au moins depuis Louis XI, furent brièvement atteintes par la Révolution et l'Empire avant un nécessaire reflux, inévitable en raison du trop long détachement de la rive gauche du Rhin, et surtout sa forte germanisation : on peut dire que, grosso modo, la France du XIXe siècle, c'est-à-dire la France actuelle, constitue l'espace dans lequel le fond de population a connu la plus grande continuité, le moins de mélange.

Parlons-en, de cette histoire démographique, et notons immédiatement que contrairement au mythe de la France "terre d'immigration", l'apport de sang étranger fut marginal jusqu'au XXe siècle.

Reprenons depuis le début : les invasions celtiques. Lorsque les Celtes sont arrivés dans le territoire de l'ancienne Gaule, dans la deuxième moitié du Ier millénaire avant J.-C, le territoire n'était pas vide, et il est même peu probable que les Celtes représentèrent plus du dixième de la population de la Gaule à ce moment-là. La composition de la population des Gaules ne devait pas connaître d'autre apport majeur jusqu'à la conquête romaine, même si on connaît des mouvements de population, notamment la fameuse invasion des Cimbres et des Teutons stoppée par Marius - mais le caractère germanique ou celtique de ces peuples étant incertain, difficile de voir dans ces raids une altération du fond de population.

A l'arrivée des Romains, la population de la Gaule avoisinait les dix millions : c'est l'estimation donnée par César, et c'est autour de ce chiffre que tournent les estimations des historiens spécialistes de la question - dont on doit souligner qu'elles varient tout de même du simple (5-7 millions) au double (12-15 millions), sinon au triple (20 millions). Restons donc sur le chiffre de dix millions, qui correspond grosso modo à un chiffre de 6-7 millions pour le territoire actuel de la France métropolitaine.

Durant les siècles suivants, la colonisation romaine ne fut jamais importante en nombre, concernant essentiellement d'anciens légionnaires installés en Narbonnaise. Ces quelques dizaines de milliers, voire centaines de milliers grand maximum ne marquèrent donc que marginalement la composition de la population du territoire français, et essentiellement localement dans le sud.

Au moment des Grandes Invasions, ou Grandes Migrations, la population du territoire métropolitain avait grimpé à 12 millions. En comparaison, il faut noter que les Wisigoths étaient moins de cent mille, les Francs quelque chose comme deux cent mille... Au total, l'afflux de population en provenance de l'Est (mais aussi du Nord, avec l'arrivée des Bretons en Armorique), et dont une bonne partie (Wisigoths, Vandales) ne ferait que passer sans s'installer, ne représenta, à vue de nez, que moins d'un million d'individus, en deux siècles, c'est-à-dire, là encore, nettement moins de 10% de la population.

Durant les siècles suivants de l'Histoire de France, il n'y eut plus guère de grands mouvements brutaux de migration, hormis l'installation des Vikings en Normandie, mais dont le nombre ne dépassa pas, grand maximum, quelques milliers de colons. Les siècles suivants ont vu quelques échanges diffus avec les contrées environnantes, notamment un afflux de marchands italiens, mais ces mouvements de population restent marginaux.

C'est-à-dire que les 28 millions d'individus que l'on trouve en France à la veille de la Révolution étaient dans leur intégralité des descendants de ceux qui étaient là à l'époque des invasions celtiques, deux mille ans auparavant, et l'essentiel de leur arbre généalogique était composé de gens dont les propres ancêtres étaient là depuis cette date.

Le XIXe siècle ne devait que très modérément affecter cet état de fait : il y avait 400 000 étrangers en France dans les années 1850, et ils provenaient de l'étranger limitrophe : Italie, Belgique, Suisse, Espagne, Allemagne. A la fin du siècle, le nombre approchait le million, sur 41 millions d'habitants, soit moins de 3% de la population. Là encore, le fond ethnique n'était guère modifié, en raison de la proximité historique comme génétique et culturelle de cette immigration.

De sorte que la population de la France de 1914, était encore à 97 % composée de descendants de la population originelle du territoire français.

La plaie démographique de la Grande guerre imposant l'importation de main d'oeuvre, le nombre d'étrangers monta à près de 3 millions dans les années 1930, essentiellement toujours issus des mêmes pays voisins, ainsi que de la Pologne. Il faut encore ajouter à cela l'arrivée de 500 000 réfugiés espagnols à la fin des années 1930.

A la veille de la Seconde guerre mondiale, 94% de la population française était donc encore purement autochtone, et le reste essentiellement venu de l'étranger immédiat.

Dans les années 1960, la France devait recueillir les Français de retour des anciennes colonies, et notamment un million de pieds-noirs, eux-mêmes descendants de Français, d'Espagnols, et d'Italiens pour l'essentiel. A la fin des années 1960, la situation générale du pays n'avait guère changé depuis 1940.

Ainsi donc, n'en déplaise à Eric Zemmour, dire que la France n'est pas une ethnie est une imposture : jusqu'au Second Empire, c'est-à-dire le moment où s'est fixé son territoire métropolitain, la population française était à pratiquement 100 % descendante de la population originelle du territoire, celle qui était là avant même les invasions celtiques. Et au début des années 1970, c'est-à-dire passés les derniers grands événements historiques structurants : la IIIe République, la colonisation, la Grande guerre, l'Occupation, et mai 1968, la population était encore descendante de cette population originelle pour plus des neuf dixièmes, et pour le surplus venait de pays voisins partageant avec la France l'essentiel de son histoire. On trouverait d'ailleurs des résultats similaire pour chacun des grands pays européens que j'évoquais plus haut : les nations européennes sont des nations ethniques, dont les ethnies sont soeurs ou cousines. Cette réalité n'est pas moindre pour la France.

Mais faisons un bond dans le temps, et arrivons jusqu'en 2018 : aujourd'hui, sur 67 millions d'habitants en France, quelque chose comme 55 millions seulement sont des descendants de ceux qui étaient là en 1970, et ont donc essentiellement des ancêtres appartenant à l'ethnie française depuis l'époque originelle. Le reste est composé (je tire mes chiffres de cet article) de 9,5 millions de personnes d'origine africaine (dont 8,5 millions de musulmans pratiquants ou enfants de musulmans), d'1,5 millions d'origine asiatique, et d'1,5 millions de Portugais et Européens de l'Est. C'est-à-dire que, même en comptant la seule population d'origine africaine, qui compte aujourd'hui pour environ 15% de la population française, le territoire français a connu depuis ces quarante dernières années la plus forte immigration de toute son histoire. Je dis bien de toute son histoire : même les invasions celtes, il y a 2500 ans, n'ont vraisemblablement pas amené un tel afflux de population, proportionnellement à la population autochtone. Cet import massif de population a nécessairement des effets sur la stabilité du corps social national, et l'on devrait à tout le moins s'interroger sur la pertinence de voir le mouvement se poursuivre.

Or, la vision qu'a Zemmour de la France est précisément celle qui permet aux immigrationnistes de nier l'existence de la moindre raison de s'inquiéter : puisque la France a été forgée par l'immigration, ce n'est qu'une nouvelle étape.

Les quelques chiffres que j'ai brièvement rappelés démontrent qu'au contraire, ce que nous vivons depuis quatre décennies est non seulement historiquement inédit par son ampleur, mais est même en soi un événement exceptionnel, puisque les seuls événements comparables par leur ordre de grandeur datent respectivement de 2500 et 1500 ans - c'est-à-dire sont antérieurs, précisément, à la construction de ce que l'on appelle aujourd'hui "la France".

La France n'est pas une idée, ou une construction artificielle : c'est le résultat de l'unification politique d'un ensemble ethnique aux contours géographiques relativement nets, comme toutes les grandes nations européennes.

Et par conséquent toutes les conséquences que Zemmour tire de ce postulat erroné sont fausses, notamment son idée que la France ne tient que par son Etat, ce qui fait de lui un étatiste forcené, en même temps que cela rend parfaitement contradictoire son euroscepticisme, puisque si la France est une construction artificielle, on ne comprend pas bien pourquoi elle serait plus légitime qu'une Europe qui en serait une autre.

Je terminerai par une autre remarque sur une autre affirmation fausse de Zemmour : la France serait caractérisée par sa succession de guerres civiles. Or elle n'en a pas connu plus que les autres grandes nations européennes, et la France ne s'est pas construite différement de ses voisins : c'est précisément ce que j'explique dans La Structure de l'Histoire, entre autres considérations. Si la France s'est construite suivant la même trajectoire que l'Allemagne, cet archétype de la nation ethnico-linguistique, ce n'est pas un hasard : la France est, comme ses voisines, une nation ethnique.

La question ne se posait même pas jusqu'au XIXe siècle. Au XVIe siècle, un auteur comme celui sur lequel j'ai fait ma thèse, Pierre Rebuffe, désignait les habitants de la France sous le vocable de Galli, c'est-à-dire tout simplement de Gaulois, on n'avait même pas estimé qu'il était nécessaire de trouver une traduction de françoys en latin. L'ancien mot suffisait. 

Si l'on a élaboré une conception alternative de la conception évidente de la nation, c'est-à-dire cette conception déterministe, fondée sur une réalité ethnique et territoriale, c'est parce qu'en 1870 cette conception ethnique et territoriale semblait plutôt donner raison à l'Allemagne dans son annexion de l'Alsace-Lorraine, cette province très germanisée et que l'on considérait sous l'Ancien Régime comme "étranger effectif".

Et comme la France se sentait humiliée par cette amputation, et que dans le même temps les Alsaciens-Lorrains eux-mêmes se sentaient plus Français qu'Allemands, il fallut trouver une rationnalisation à ces sentiments, et vint la définition de Renan, dite définition "volontariste" de la Nation : "la possession en commun d’un riche legs de souvenirs" et "le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis". Une Nation devait donc être le résultat d'une histoire partagée et la volonté de continuer ; et pouvait être Français tout individu connaissant ce passé, l'admettant comme sien, et voulant être français. 

La France se gargarisa - et se gargarise encore - de cette vision "intellectuelle" de la Nation, forcément supérieure à la vision barbare et basse du front des Allemands : une langue et un peuple. De fait, elle n'est pas totalement fausse, puisque l'assimilation des étrangers est possible, et des contrées n'appartenant pas spécifiquement à l'ensemble ethnique et territorial originel peuvent bien finir par se sentir et être considérées comme authentiquement membres d'une nation. Mais pour autant, un tel mécanisme ne joue qu'à la marge, précisément, et ne fait que compléter la construction nationale d'un Etat-nation dont le fondement essentiel est ethnique.

 

Posté par Philippe Fabry à 19:43 - Commentaires [25] - Permalien [#]
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