Historionomie - Le Blog de Philippe Fabry

13 octobre 2018

ITW Atlantico : Le détraquement du multilatéralisme

Publié aujourd'hui sur Atlantico : http://www.atlantico.fr/decryptage/onu-omc-francophonie-et-cie-grand-detraquement-multilateralisme-philippe-fabry-3531538.html

1-Alors que le monde post-45 s'est construit sur la création de nombreuses agences internationales, donnant naissance à un multilatéralisme reposant sur l'ONU, le FMI, l'OMC ou même encore sur la Francophonie, désormais ce système semble affaibli. Ne peut-on pas voir ici la révélation d'une confusion entre valeurs occidentales et universalisme qui s'est peu à peu révélée à l'aune de la montée en puissance de pays comme la Chine ?

Il est indéniable que le système mis en place en 1945 reflétait les rapports de forces de l’époque : une place centrale était donnée aux vainqueurs de la guerre en Europe, auquels on adjoignait la Chine qui avait été le principal allié des Etats-Unis et de l’Empire britannique contre le Japon. Les membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations-Unies sont les vainqueurs de la Seconde guerre mondiale. En 1950 ces pays représentaient ensemble plus de 50% du PIB mondial, et les pays occidentaux du Conseil, les USA, le Royaume-Uni et la France, représentaient à eux seuls près de 38 %. Il faut encore ajouter à cela que les Etats-Unis dominaient les autres principaux vaincus, à savoir l’Allemagne, l’Italie et le Japon, lesquels comptaient pour près de 12% du PIB mondial, de sorte que même face à la Chine (4,5%) et la Russie (9,6%) communistes, le camp dirigé par les Etats-Unis contrôlait la moitié de l’économie mondiale.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire aujourd’hui, le rapport n’a pas évolué défavorablement aux Etats-Unis : d’après les données du FMI en 2017, si leur part dans le PIB mondial a légèrement reculé ( de 28 à 24 %), tout comme celle de l’Europe (de 26 à 21 % environ) celle du Japon a doublé (de 3 à 6%). Les Occidentaux et leur allié japonais demeurent donc majoritaires dans le PIB mondial. La Russie, de son côté, n’est plus aussi imposante qu’au temps de l’URSS et a vu sa part dans l’économie divisée par 5. En revanche, la Chine a bondi et représente à elle seule 15 % de l’économie mondiale.  

Les soubassements du système international, et notamment de la domination occidentale, n’ont donc pas été sérieusement entamés, contrairement à ce que l’on entend souvent : certes le reste du monde s’enrichit, mais pas aussi vite qu’on n’en a le sentiment, ou en tout cas les Occidentaux eux-mêmes se sont suffisamment enrichis pour que leur rang ne soit pas encore sérieusement menacé.

En revanche, on peut relever qu’au cours de la dernière décennie, la Chine a atteint un poids économique similaire à celui du Pacte de Varsovie dans les années 1950, ce qui fait renaître des tensions similaires à celles de cette époque.

Et ce d’autant que, pour revenir à la question des valeurs, on attendait de l’enrichissement de la Chine qu’il débouchât sur une ouverture politique, une démocratisation, et que ce que l’on observe depuis les derniers mois est un retour des pires pratiques autoritaires du Parti Communiste, avec un Xi Jinping qui est devenu dirigeant sans limite de temps, la réédition de purges massives dans le Parti et la déportation de populations par centaines de milliers des Ouïghours du Xinjiang. Et ce retour de pratiques autoritaires, précisément, s’inscrit dans le processus d’affirmation nationale de la Chine : c’est un moyen pour le gouvernement chinois de manifester son insoumission à l’Occident que de se crisper de la sorte en rejetant les valeurs occidentales, les droits de l’homme, etc.

2-En quoi la culpabilité occidentale a-t-elle pu participer à ce mouvement ? En quoi la volonté de prôner ce multilatéralisme s'est-il heurté à une réalité différente, notamment en termes de valeurs ?

Plutôt que de parler simplement de culpabilité, j’évoquerais plutôt une évolution de la vision occidentale du rôle civilisateur.

Aujourd’hui, on a souvent tendance à ricaner ou à s’offusquer des propos que Jules Ferry tenait à la fin du XIXe siècle et qui résumait bien l’état d’esprit des Européens de l’époque, sur le devoir et le droit des races supérieures - l’européenne blanche, en l’occurrence - à éduquer les races inférieures.

Pourtant, si l’on n’est pas hypocrite, on doit admettre que la position occidentale est toujours la même : l’Occident estime de son droit et de son devoir de civiliser le reste du monde, et c’est à ça que devaient servir ces institutions internationales. La seule chose qui a changé est que les Occidentaux, qui ont eux-mêmes poursuivi leur processus de civilisation, ont estimé plus moralement élevé de recourir à ce genre d’instances et à une démarche plus consensuelle que le fouet colonial pour arriver à ce résultat escompté de l’éducation des pays sous-développés.

Il faut donc se méfier de cette idée de « culpabilité », car en réalité les Occidentaux n’ont jamais cessé de s’estimer supérieurs ; au contraire, ils estiment, sans forcément l’avouer, comme un élément de leur supériorité morale leur capacité à culpabiliser de leurs mauvaises actions passées - c’est cette capacité qui fait d’eux des nations civilisées, et soyons francs : si l’on ne demande pas aux pays arabes de se repentir pour des siècles de traite négrière, c’est parce qu’on les estime trop barbares et arriérés pour partager des sentiments aussi élevés que nous. C’est là un des grands non-dits de la politique internationale depuis maintenant plusieurs décennies.

Or, quand vous estimez la moitié de vos partenaires comme des sous-civilisés mais que vous refusez d’en tirer les conséquences en l’admettant publiquement et en vous imposant d’autorité, et de privilégier l’alternative qui est de tenter une démarche consensuelle, vous vous retrouvez souvent obligé de reconnaître les mêmes droits à la parole à des pays totalement arriérés ou tyranniques, et les mêmes places statutaires qui vont avec. C’est ainsi qu’on a vu régulièrement siéger voire présider à des comités censés veiller à la défense des droits humains de pays qui mériteraient toutes les condamnations possibles au regard de ce principe.

Là est sans doute la principale désillusion actuelle du multilatéralisme : pour amener des peuples et gouvernements étrangers à adopter les contraintes de la civilisation, dialoguer d’égal à égal ne suffit pas.

3-Un système efficace de ce point de vue ne devrait-il pas reposer un Occident qui s'assume et défend ses valeurs, quitte à vouloir dépasser un multilatéralisme qui ne semble plus exister qu'en théorie, contrairement à ce que semble en penser Emmanuel Macron ?

C’est tout le sens de l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis. C’est ce que n’ont pas compris la plupart des commentateurs, qui ont dit que Donald Trump serait un président isolationniste. En réalité l’isolationnisme de Donald Trump n’existe qu’en ce qui concerne la prise de décision : les Etats-Unis doivent être seuls à décider, et les autres doivent suivre. C’est assumer totalement le rôle des Etats-Unis comme prince des nations. Cela n’est pas non plus totalement inédit : en fait c’était déjà l’attitude de Ronald Reagan, qui en avait assez de voir son pays céder continuellement aux Soviétiques et s’adresser à eux poliment comme s’il s’agissait de rapports d’égal à égal. En arrivant au pouvoir, Reagan affirma qu’il y avait un camp du bien et un empire du mal, et qu’il était hors de question de renvoyer les deux dos à dos, de faire comme si tout se valait.

Aujourd’hui, Donald Trump fait la même chose, mais avec un discours moins encombré de morale, du moins pour le moment : la Chine doit plier parce qu’elle ruine les Etats-Unis et pille leurs innovations. Mais il est vraisemblable que, le conflit se prolongeant, l’accent sera mis de plus en plus sur le caractère maléfique du régime du Parti Communiste Chinois.

Permettez-moi de finir sur une analyse plus fondamentale, que j’ai déjà évoquée dans vos colonnes : depuis 1945, les Etats-Unis bâtissent un Etat mondial dont ils sont le suzerain qui devient progressivement le souverain, sur le même mode que les rois d’Europe ont bâti les Etats modernes européens. La différence est qu’à la place d’un prince il y a une nation-prince, les Etats-Unis, et à la place des grands féodaux à dompter il y a des nations indépendantes. Les Nations-Unies sont pour les Etats-Unis l’équivalent des Etats Généraux pour les rois de France : un outil de légitimation du pouvoir, certainement pas un organe de contrôle. Les USA recourent aux Nations Unies lorsqu’ils souhaitent légitimer leur action par le consensus apparent de la communauté internationale, mais ne se sont jamais privés de faire ce que bon leur semblait si l’ONU n’était pas d’accord (en Irak, notamment).

Or, dans la construction d’un ordre étatique, cette coopération avec une assemblée légitimante n’est qu’une étape, à laquelle succède, une fois le prince suffisamment puissant, une phase absolutiste.

C’est vers l’équivalent de cela qu’on se dirige, et cela passera par la réduction des derniers grands barons hostiles au pouvoir du prince des nations : la Russie et la Chine.

La guerre commerciale de Donald Trump n’est à ce titre qu’une première étape : ce que cherche Trump, ce n’est pas simplement ramener la Chine à la table des négociations, c’est la tordre, la faire plier, casser le régime chinois comme les USA ont jadis cassé l’URSS. C’est pourquoi le Président des Etats-Unis applique une à une toutes les recettes de Reagan qui ont mené à l’effondrement soviétique. L’idée étant qu’une fois la Chine matée, la Russie ne tiendra pas longtemps.

L’isolationnisme de Trump, ce n’est pas le repli, c’est l’élimination méthodique de la concurrence pour établir définitivement le monopole de la puissance américaine.

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11 octobre 2018

Poutine lancerait une intervention en Libye.

Mes fidèles lecteurs se souviendront qu'il y a deux ans, un petit raisonnement historionomique me conduisait à prévoir une intervention russe en Libye.

Prévision à laquelle je croyais suffisamment pour la reprendre dans mon Atlas des guerres à venir. J'en faisais même le point de départ du scénario de guerre que je proposais, pour donner une idée de la morphologie probable du conflit.

Il y a deux jours, le Sun a affirmé que, selon le renseignement britannique, la Russie possède désormais deux bases contenant plusieurs douzaines de soldats, principalement des mercenaires appartenant aux groupes Wagner et RSB, propriétés d'oligarques proches de Poutine, et déployait désormais en territoire libyen des missiles Kalibr et S 300.

Cela ressemble bien aux prémices de l'intervention syrienne, en septembre 2015.

Si l'implication directe de la Russie se confirme, ce que laisse supposer l'arrivée du matériel lourd que constituent les batteries de missiles, cela sera probablement mon meilleur succès de prévision jusqu'alors. Précisons seulement que j'estimais à l'époque la survenue de cet événement au mois de mai 2017, avec donc une erreur de 16 mois d'avance. Mais il faut dire qu'à l'époque j'avais omis de tenir compte de la date probable de retrait de Syrie, dont on peut dire que mon estimation est, elle aussi, globalement confirmée.

Ceux qui ont déjà l'Atlas dans leur bibliothèque, si cette opération militaire en Libye se confirme dans les semaines qui viennent, peuvent donc commencer à recalculer la chronologie proposée à la fin du livre en tenant compte de ce décalage de 16 mois, et nous vérifierons ensemble si ces nouvelles dates collent, ou si d'autres corrections sont à effectuer.

 

 

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08 octobre 2018

Elites occidentales : elles se mettent à penser comme Poutine !

Mon dernier article dans Causeur : https://www.causeur.fr/elites-occident-poutine-macron-complot-155120

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29 septembre 2018

La France se fonde-t-elle sur une ethnie ? Sur une erreur majeure d'Eric Zemmour

La sortie du Destin Français d'Eric Zemmour a provoqué une multitude de débats télévisés auxquels il a été impossible d'échapper pour quiconque suit un tant soit peu l'actualité politico-médiatique.

A cette occasion, j'ai entendu plusieurs fois Eric Zemmour répéter sa conception de la nation française, résumée dans ce passage de son introduction : 

Extrait Zemmour

Deux raisons me poussent à consacrer un article à cette question : d'abord, le propos est tellement fallacieux que j'éprouve un besoin irrésistible de le corriger ; ensuite, le thème de ce paragraphe est précisément l'un de ceux que j'aborde dans mon dernier livre, et que je prétends faire avancer de manière décisive en montrant, justement, que la France, l'Allemagne et l'Angleterre (entre autres !) se sont construites exactement de la même façon.

Et cet article me sera, en outre, l'occasion d'ajouter une précision absente de mon livre, sur la question ethnique et le déterminisme géographique dans la construction nationale.

Or donc, Eric Zemmour prétend que la France n'est "ni une race, ni une ethnie, ni même une géographie", mais est une "construction artificielle".

La deuxième partie de l'assertion n'est pas absolument fausse : comme tous les grands Etats-Nations européens, la France a été construite par son Etat, elle est une oeuvre d'unification politique. En cela, il n'est pas absurde de parler de "construction", et ce d'autant moins que çà ou là, un morceau de territoire appartient aujourd'hui à la France - la Corse, notamment - de manière accidentelle, de même que d'autres morceaux - la Wallonie, par exemple - ne lui appartient pas.

Pour autant, on ne peut parler d'artificialité, car la construction de la France a eu pour attracteur une réalité ethnique et géographique, comme tous les grands Etat-nations. Pour la France, cette réalité est celle de l'antique Gaule. Pour l'Angleterre, elle est celle de l'île de Bretagne. Pour l'Allemagne, elle est celle de l'ancienne Germanie. Pour l'Espagne, celle de l'ancien espace celto-ibérique, pour la Russie, celle du monde slave ( pour ne reprendre que les exemples cardinaux que je traite dans La Structure de l'Histoire).

Dans tous ces cas, la construction nationale a consisté en une unification politique d'une communauté ethnique installée dans un espace géographique plus ou moins bien délimité : la péninsule ibérique pour l'Espagne, le territoire de l'ancienne Gaule, entre Alpes, Pyrénées et Rhin pour la France, les rivages d'Albion pour l'Angleterre ; pour les communautés ethniques correspondant moins à des frontières naturelles nettes (Allemagne, Russie), l'importance de la langue a été plus décisive dans la construction de l'identité.

On notera que pour chacune de ces grandes nations, il y a un morceau de l'espace national "naturel" qui a en définitive échappé à l'Etat-nation : le Portugal pour l'Espagne, la Belgique pour la France, l'Autriche pour l'Allemagne, et l'Ukraine pour la Russie ; quant à l'Angleterre, sa mainmise sur l'Ecosse semble destinée à être un perpétuel objet de discussion.

Si l'on devait modéliser la construction nationale, on constaterait d'ailleurs que ces nations se sont constituées autour d'un centre de plaines, plus rapidement enrichi que les périphéries plus montagneuses, et qui s'en est rendu maître. Cela est spécifiquement visible pour le Royaume-Uni construit par les Anglais, la France (qui doit son nom aux Francs, lesquels se sont principalement installés dans la moitié nord du pays) et l'Allemagne, dont l'unité fut faite par les Prussiens.

La France, donc, a pour fondation, contrairement à ce que dit Eric Zemmour, à la fois une ethnie et un espace géographique : la géographie, c'est cet espace des Gaules bien délimité, entre Rhin, Alpes et Pyrénées ; l'ethnie, c'est le fond de population hérité de la Gaule celtique.

Les frontières naturelles ne font guère débat : elles furent celles recherchées activement par l'Etat français au moins depuis Louis XI, furent brièvement atteintes par la Révolution et l'Empire avant un nécessaire reflux, inévitable en raison du trop long détachement de la rive gauche du Rhin, et surtout sa forte germanisation : on peut dire que, grosso modo, la France du XIXe siècle, c'est-à-dire la France actuelle, constitue l'espace dans lequel le fond de population a connu la plus grande continuité, le moins de mélange.

Parlons-en, de cette histoire démographique, et notons immédiatement que contrairement au mythe de la France "terre d'immigration", l'apport de sang étranger fut marginal jusqu'au XXe siècle.

Reprenons depuis le début : les invasions celtiques. Lorsque les Celtes sont arrivés dans le territoire de l'ancienne Gaule, dans la deuxième moitié du Ier millénaire avant J.-C, le territoire n'était pas vide, et il est même peu probable que les Celtes représentèrent plus du dixième de la population de la Gaule à ce moment-là. La composition de la population des Gaules ne devait pas connaître d'autre apport majeur jusqu'à la conquête romaine, même si on connaît des mouvements de population, notamment la fameuse invasion des Cimbres et des Teutons stoppée par Marius - mais le caractère germanique ou celtique de ces peuples étant incertain, difficile de voir dans ces raids une altération du fond de population.

A l'arrivée des Romains, la population de la Gaule avoisinait les dix millions : c'est l'estimation donnée par César, et c'est autour de ce chiffre que tournent les estimations des historiens spécialistes de la question - dont on doit souligner qu'elles varient tout de même du simple (5-7 millions) au double (12-15 millions), sinon au triple (20 millions). Restons donc sur le chiffre de dix millions, qui correspond grosso modo à un chiffre de 6-7 millions pour le territoire actuel de la France métropolitaine.

Durant les siècles suivants, la colonisation romaine ne fut jamais importante en nombre, concernant essentiellement d'anciens légionnaires installés en Narbonnaise. Ces quelques dizaines de milliers, voire centaines de milliers grand maximum ne marquèrent donc que marginalement la composition de la population du territoire français, et essentiellement localement dans le sud.

Au moment des Grandes Invasions, ou Grandes Migrations, la population du territoire métropolitain avait grimpé à 12 millions. En comparaison, il faut noter que les Wisigoths étaient moins de cent mille, les Francs quelque chose comme deux cent mille... Au total, l'afflux de population en provenance de l'Est (mais aussi du Nord, avec l'arrivée des Bretons en Armorique), et dont une bonne partie (Wisigoths, Vandales) ne ferait que passer sans s'installer, ne représenta, à vue de nez, que moins d'un million d'individus, en deux siècles, c'est-à-dire, là encore, nettement moins de 10% de la population.

Durant les siècles suivants de l'Histoire de France, il n'y eut plus guère de grands mouvements brutaux de migration, hormis l'installation des Vikings en Normandie, mais dont le nombre ne dépassa pas, grand maximum, quelques milliers de colons. Les siècles suivants ont vu quelques échanges diffus avec les contrées environnantes, notamment un afflux de marchands italiens, mais ces mouvements de population restent marginaux.

C'est-à-dire que les 28 millions d'individus que l'on trouve en France à la veille de la Révolution étaient dans leur intégralité des descendants de ceux qui étaient là à l'époque des invasions celtiques, deux mille ans auparavant, et l'essentiel de leur arbre généalogique était composé de gens dont les propres ancêtres étaient là depuis cette date.

Le XIXe siècle ne devait que très modérément affecter cet état de fait : il y avait 400 000 étrangers en France dans les années 1850, et ils provenaient de l'étranger limitrophe : Italie, Belgique, Suisse, Espagne, Allemagne. A la fin du siècle, le nombre approchait le million, sur 41 millions d'habitants, soit moins de 3% de la population. Là encore, le fond ethnique n'était guère modifié, en raison de la proximité historique comme génétique et culturelle de cette immigration.

De sorte que la population de la France de 1914, était encore à 97 % composée de descendants de la population originelle du territoire français.

La plaie démographique de la Grande guerre imposant l'importation de main d'oeuvre, le nombre d'étrangers monta à près de 3 millions dans les années 1930, essentiellement toujours issus des mêmes pays voisins, ainsi que de la Pologne. Il faut encore ajouter à cela l'arrivée de 500 000 réfugiés espagnols à la fin des années 1930.

A la veille de la Seconde guerre mondiale, 94% de la population française était donc encore purement autochtone, et le reste essentiellement venu de l'étranger immédiat.

Dans les années 1960, la France devait recueillir les Français de retour des anciennes colonies, et notamment un million de pieds-noirs, eux-mêmes descendants de Français, d'Espagnols, et d'Italiens pour l'essentiel. A la fin des années 1960, la situation générale du pays n'avait guère changé depuis 1940.

Ainsi donc, n'en déplaise à Eric Zemmour, dire que la France n'est pas une ethnie est une imposture : jusqu'au Second Empire, c'est-à-dire le moment où s'est fixé son territoire métropolitain, la population française était à pratiquement 100 % descendante de la population originelle du territoire, celle qui était là avant même les invasions celtiques. Et au début des années 1970, c'est-à-dire passés les derniers grands événements historiques structurants : la IIIe République, la colonisation, la Grande guerre, l'Occupation, et mai 1968, la population était encore descendante de cette population originelle pour plus des neuf dixièmes, et pour le surplus venait de pays voisins partageant avec la France l'essentiel de son histoire. On trouverait d'ailleurs des résultats similaire pour chacun des grands pays européens que j'évoquais plus haut : les nations européennes sont des nations ethniques, dont les ethnies sont soeurs ou cousines. Cette réalité n'est pas moindre pour la France.

Mais faisons un bond dans le temps, et arrivons jusqu'en 2018 : aujourd'hui, sur 67 millions d'habitants en France, quelque chose comme 55 millions seulement sont des descendants de ceux qui étaient là en 1970, et ont donc essentiellement des ancêtres appartenant à l'ethnie française depuis l'époque originelle. Le reste est composé (je tire mes chiffres de cet article) de 9,5 millions de personnes d'origine africaine (dont 8,5 millions de musulmans pratiquants ou enfants de musulmans), d'1,5 millions d'origine asiatique, et d'1,5 millions de Portugais et Européens de l'Est. C'est-à-dire que, même en comptant la seule population d'origine africaine, qui compte aujourd'hui pour environ 15% de la population française, le territoire français a connu depuis ces quarante dernières années la plus forte immigration de toute son histoire. Je dis bien de toute son histoire : même les invasions celtes, il y a 2500 ans, n'ont vraisemblablement pas amené un tel afflux de population, proportionnellement à la population autochtone. Cet import massif de population a nécessairement des effets sur la stabilité du corps social national, et l'on devrait à tout le moins s'interroger sur la pertinence de voir le mouvement se poursuivre.

Or, la vision qu'a Zemmour de la France est précisément celle qui permet aux immigrationnistes de nier l'existence de la moindre raison de s'inquiéter : puisque la France a été forgée par l'immigration, ce n'est qu'une nouvelle étape.

Les quelques chiffres que j'ai brièvement rappelés démontrent qu'au contraire, ce que nous vivons depuis quatre décennies est non seulement historiquement inédit par son ampleur, mais est même en soi un événement exceptionnel, puisque les seuls événements comparables par leur ordre de grandeur datent respectivement de 2500 et 1500 ans - c'est-à-dire sont antérieurs, précisément, à la construction de ce que l'on appelle aujourd'hui "la France".

La France n'est pas une idée, ou une construction artificielle : c'est le résultat de l'unification politique d'un ensemble ethnique aux contours géographiques relativement nets, comme toutes les grandes nations européennes.

Et par conséquent toutes les conséquences que Zemmour tire de ce postulat erroné sont fausses, notamment son idée que la France ne tient que par son Etat, ce qui fait de lui un étatiste forcené, en même temps que cela rend parfaitement contradictoire son euroscepticisme, puisque si la France est une construction artificielle, on ne comprend pas bien pourquoi elle serait plus légitime qu'une Europe qui en serait une autre.

Je terminerai par une autre remarque sur une autre affirmation fausse de Zemmour : la France serait caractérisée par sa succession de guerres civiles. Or elle n'en a pas connu plus que les autres grandes nations européennes, et la France ne s'est pas construite différement de ses voisins : c'est précisément ce que j'explique dans La Structure de l'Histoire, entre autres considérations. Si la France s'est construite suivant la même trajectoire que l'Allemagne, cet archétype de la nation ethnico-linguistique, ce n'est pas un hasard : la France est, comme ses voisines, une nation ethnique.

La question ne se posait même pas jusqu'au XIXe siècle. Au XVIe siècle, un auteur comme celui sur lequel j'ai fait ma thèse, Pierre Rebuffe, désignait les habitants de la France sous le vocable de Galli, c'est-à-dire tout simplement de Gaulois, on n'avait même pas estimé qu'il était nécessaire de trouver une traduction de françoys en latin. L'ancien mot suffisait. 

Si l'on a élaboré une conception alternative de la conception évidente de la nation, c'est-à-dire cette conception déterministe, fondée sur une réalité ethnique et territoriale, c'est parce qu'en 1870 cette conception ethnique et territoriale semblait plutôt donner raison à l'Allemagne dans son annexion de l'Alsace-Lorraine, cette province très germanisée et que l'on considérait sous l'Ancien Régime comme "étranger effectif".

Et comme la France se sentait humiliée par cette amputation, et que dans le même temps les Alsaciens-Lorrains eux-mêmes se sentaient plus Français qu'Allemands, il fallut trouver une rationnalisation à ces sentiments, et vint la définition de Renan, dite définition "volontariste" de la Nation : "la possession en commun d’un riche legs de souvenirs" et "le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis". Une Nation devait donc être le résultat d'une histoire partagée et la volonté de continuer ; et pouvait être Français tout individu connaissant ce passé, l'admettant comme sien, et voulant être français. 

La France se gargarisa - et se gargarise encore - de cette vision "intellectuelle" de la Nation, forcément supérieure à la vision barbare et basse du front des Allemands : une langue et un peuple. De fait, elle n'est pas totalement fausse, puisque l'assimilation des étrangers est possible, et des contrées n'appartenant pas spécifiquement à l'ensemble ethnique et territorial originel peuvent bien finir par se sentir et être considérées comme authentiquement membres d'une nation. Mais pour autant, un tel mécanisme ne joue qu'à la marge, précisément, et ne fait que compléter la construction nationale d'un Etat-nation dont le fondement essentiel est ethnique.

 

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ITW Atlantico : Steve Bannon et les droites radicales européennes

http://www.atlantico.fr/decryptage/evangelisation-populiste-trump-espoirs-steve-bannon-droites-radicales-europeennes-risquent-etre-decus-guillaume-bigot-philippe-3518496.html

1-Au cours de ces derniers mois, l'ex conseiller de Donald Trump, Steve Bannon a multiplié ses efforts pour unifier les partis de "droite populiste et nationaliste" en Europe, au travers de déplacements aussi bien à Rome qu'à Budapest en passant par Londres et Prague. Quelles sont les chances de voir Steve Bannon parvenir à ses fins en Europe ?

Tout dépend ce que l’on appelle « unification ». La présentation que fait Bannon de son objectif n’est pas du tout fantaisiste : ce qu’il cherche, ce n’est pas une unification structurelle, c’est l’unité dans la représentation auprès des instances européennes. Il est en effet convaincu, d’ores et déjà, que les « populistes nationalistes » vont remporter les prochaines élections européennes - et il est vrai que le basculement, tous les six mois, d’un pays européen dans ce « camp » donne à voir une dynamique qui pourrait bien donner un tel résultat. La préoccupation de Bannon est que cette victoire électorale ne soit pas gâchée par les divisions et l’incapacité de se coordonner dans les instances européennes : Bannon sait que les populistes-nationalistes demeureront minoritaites au Parlement européen - il table sur un tiers de parlementaires - mais veut faire en sorte que cette forte minorité soit un bloc, capable de bloquer le fonctionnement des instances européennes, et ainsi de le plier à sa volonté.

On peut bien sûr penser que, par définition, l’unification à une échelle internationale de partis nationalistes est une gageure, puisque le nationalisme semble l’inverse de l’internationalisme. Mais comme je l’explique souvent, les idées politiques se déplacent sur le clivage politique comme sur un tapis roulant : elles apparaissent à gauche et se déplacent vers la droite, jusqu’à disparaître à l’extrêm-droite. Le nationalisme, à l’origine, est une idée de gauche, en France avec la Révolution, bien sûr, mais aussi en Allemagne, ou en Italie. N’oublions pas, par exemple, que la Lega de Salvini, il y a quinze ou vingt ans, militait pour l’indépendance du Nord, c’est-à-dire l’état antérieur à l’unité italienne. Depuis, la Lega est devenu un parti nationaliste à l’échelle du pays, il n’est plus question de partition.

Eh bien l’internationalisme suit le même mouvement : il y a cent ans, l’internationalisme était un concept de gauche, c’était l’internationale ouvrière, socialiste, puis communiste. Aujourd’hui, l’internationalisme reste assez largement une idée de gauche : l’idée d’une gouvernance mondiale s’imposant aux nations, notamment en matière écologique, est portée par des personnalités de gauche. Mais l’internationalisme se répand aussi à droite, et consiste justement en une mise en réseau des nationalismes locaux, qui se reconnaissent dans leurs préoccupations respectives et, surtout, dans l’animosité envers les volontés de gouvernement supranational, par définition moins démocratiques.

Pour revenir à Bannon, donc, il me semble que la dynamique globale des populismes-nationalismes actuels est assez favorable au genre de projet qu’il veut mettre en place, et qu’il y a pour ainsi dire « un coup à jouer ».

2-Quelles sont cependant les limites de l'exercice d'une tentative d'importation en Europe d'une approche américain, reposant notamment sur une opposition du parti de Davos, qui serait incarnée dans le duel entre Georges Soros et Steve Bannon ?

On peut douter, en dépit de la notoriété que lui a donné l’élection de Donald Trump, que Steve Bannon soit un nom qui parle suffisamment aux peuples européens pour lui donner une autorité particulière, mais après tout il ne cherche pas à se présenter, à être candidat à quoi que ce soit, seulement à construire la coordination des partis populistes et nationalistes à l’échelle de l’Europe, et pour cela sa notoriété d’artisan de la victoire de Trump peut être suffisante, au moins dans un premier temps. D’ailleurs, le fait qu’il soit reçu un peu partout par les cadres de ces partis en est un signe. Et au-delà de sa personne, on peut dire que Bannon n’a pas à « importer » d’idées en Europe, elles sont déjà là. Cela fait des années que George Soros est étrillé dans certains cercles et certains médias, comme le symbole de tout ce que détestent les populistes européens : le milliardaire qui a fait fortune dans la finance et utilise cet argent pour promouvoir des idées hostiles aux nations traditionnelles, à leurs frontières, et favorables au multiculturalisme, à l’immigration sans limite. Je pense qu’il n’y a donc pas grand-chose à « importer » de ce côté-là : Bannon vient juste placer son nom en face de celui de Soros, et il peut d’autant plus le faire que Soros lui-même n’est pas un chef politique, mais un coordinateur, un agent d’influence comme lui.

La principale limite est que l’Europe n’est pas les Etats-Unis, d’un point de vue structurel. Rapprocher des nationalistes qui parlent 28 langues différentes et appartiennent non seulement à des Etats, mais à des nations différentes pose beaucoup plus de problèmes qu’organiser le réseau des nationalistes aux Etats-Unis. Cependant, encore une fois, le but de Bannon est moins de construire que de détruire : il veut bloquer et tordre l’Union européenne « de Bruxelles », estimant que le reste se fera de lui-même une fois l’étreinte desserée sur les nations européennes. Et pour cela, le genre de coordination que l’on peut produire entre des nationalistes européens peut éventuellement suffire.

 

3-Du point de vue des européens, le "Mouvement" créé par Steve Bannon a pu laisser sceptique plusieurs partis qui pouvaient être considérés comme des cibles. Ainsi, l'ex-leader de l'Afd, Alexander Gauland a pu déclarer "Nous ne sommes pas en Amérique" alors que certains pays est-européens, comme la Pologne, jugent négativement la proximité de Steve Bannon avec la Russie. Quels sont ces "écueils", ces particularités de la diversité des partis de "droite populiste et nationaliste" qui entraveraient la réussite du "Mouvement" ?

Oui, c’est précisément ce que je disais à l’instant : l’Europe n’est pas les Etats-Unis, il ne s’agit pas de se promener dans cinquante Etats qui ont la même langue et la même histoire, et qui ne se sont jamais fait la guerre*. L’Europe, c’est deux mille ans de guerre, de nombreux préjugés, une forme persistance de compétition d’une nation à l’autre. Les différences d’intérêts et de culture d’une nation à l’autre sont bien plus fortes ; en fonction de leur positionnement géographique, les différentes nations d’Europe ont toujours tendance à considérer certains pays plutôt avec méfiance ou confiance. La Pologne se méfie de la Russie, mais elle se méfie aussi de l’Allemagne. Il est difficile d’établir un lien fort entre Autrichiens et Hongrois, parce que les seconds conservent un esprit rebelle vis-à-vis des premiers, et les premiers une certaine morgue vis -à-vis des seconds, pour des raisons historiques. Ainsi, Kurz a-t-il appelé à voter pour des sanctions européennes contre la Hongrie de Orban, après avoir adopté un positionnement commun sur l’immigration. Cela a été vécu - et commenté dans les médias nationalistes français notamment - comme une trahison.

Mais il y a aussi le fait, indubitable, qu’historiquement les nationalistes européens sont fréquemment anti-américains, qu’ils reprochent à l’Amérique d’avoir vassaliser l’Europe, et accepter qu’un Américain vienne aujourd’hui coordonner les nationalistes européens serait assez paradoxal.

Mais pas forcément absurde dans la mesure où l’Europe est en effet, largement, devenue une dépendance culturelle de l’Amérique autant qu’elle en est un vassal militaire, et où c’est l’élection américaine de Donald Trump qui a initié l’effet domino nationaliste et populiste.

 

* A l'exception de la guerre de Sécession, bien entendu, mais on rappellera que celle-ci se nomme en version originale Civil War.

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28 septembre 2018

Rome, du libéralisme au socialisme : en anglais au format Kindle

Chers lecteurs,

J'ai le plaisir de vous annoncer que mon oeuvre fait un effort d'internationalisation : désormais est disponible mon premier ouvrage, Rome du libéralisme au socialisme : Leçon antique pour notre temps, traduit en anglais et au format Kindle sur Amazon.

J'invite tous mes lecteurs qui ont apprécié cet ouvrage et ont des amis anglophones ou vivent à l'étranger à partager la nouvelle autour d'eux.

 

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24 septembre 2018

Retour de la Russie au Conseil de l'Europe ? Sous certaines conditions.

Mon article publié hier dans Atlantico.
 
En crise depuis l’annonce de la Russie de ne plus contribuer à son budget, le Conseil de l’Europe se trouve face à un choix cornélien. Doit-il, pour retrouver les faveurs du géant de l’Est, redonner à Moscou son droit de vote au sein de son assemblée parlementaire ? Une possibilité qu’il convient de ne pas écarter, mais qui s’inscrirait en contradiction avec les valeurs défendues par le Conseil si elle n’était précédée d’importantes concessions russes. Sur le plan des libertés publiques notamment.  
Le Conseil de l’Europe est une organisation mal connue du grand public. Certes, c’est le cas de toutes les institutions de l’Union Européenne, opaques pour la plupart des citoyens des Etats-membres. Mais la particularité du Conseil de l’Europe, précisément, est qu’il n’a rien à voir avec l’Union européenne, à part de rassembler des pays européens. En effet, les deux organisations n’ont ni la même assise, ni les mêmes objectifs. 
La construction de l’Union Européenne est le produit de préoccupations essentiellement économiques et géopolitiques, portées par la nécessité de reconstruire le continent après la Seconde Guerre mondiale, d’une part, et d’autre part de trouver une manière de continuer à peser dans le concert mondial entre les nouvelles nations industrielles géantes : les USA et l’URSS. 
Le Conseil de l’Europe est né de préoccupations plus « morales » ou « humanistes » : il s’agissait de policer les relations au sein du continent, pour éviter que ne se reproduisent des horreurs comme celles que l’on venait de connaître. En résumé, il a pour objectif une harmonisation par le haut des systèmes juridiques et politiques du continent, en aiguillonnant les Etats-membres dans le sens d’un plus grand respect des libertés publiques. 
Il réunissait à sa fondation, en 1949, le Benelux le Danemark, la France, l’Irlande, l’Italie, la Norvège, le Royaume-Uni et la Suède ; très rapidement rejoints, avant la fin de 1950, par la Grèce, la RFA et la Turquie. Aujourd’hui, il compte 47 membres, s’étant fortement élargi à la suite de la chute du rideau de fer : la Russie a ainsi rejoint le Conseil en 1996. 
Depuis plusieurs années, ce Conseil de l’Europe traverse une crise assez inquiétante, dans le cadre plus large de la renaissance des tensions sur le continent depuis le début du conflit ukrainien, en 2014. L’annexion de la Crimée et l’intervention russe dans le Donbass ont entraîné en janvier 2015 la privation des droits de vote de la Russie à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE), qui depuis boycotte les réunions de l’Assemblée. En juillet 2014, la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH), organe du Conseil de l’Europe, avait condamné la Russie à payer une indemnité de 47 milliards d’euros aux actionnaires du groupe Ioukos, l’entreprise de Mikhail Khodorkovski, opposant à Vladimir Poutine. A la suite de quoi la Cour constitutionnelle russe, saisie par des députés de la Douma, a affirmé la supériorité de la Constitution russe sur les décisions de la CEDH.
La situation s’est encore aggravée le 30 juin 2017, avec la décision russe de suspendre la contribution au budget du Conseil. La Russie en était jusque-là l’un des six plus gros contributeurs, concourant à elle seule à hauteur de 33 millions d’euros au budget annuel de l’institution. En outre, Moscou accuse régulièrement l’organisation paneuropéenne de la cibler spécifiquement sans s’en prendre aux Occidentaux, mêlant le discours de victimisation et le whataboutism dans la pure tradition diplomatique soviétique.
Les difficultés budgétaires entraînées par le gel de la contribution russe sont d’autant plus menaçantes pour le Conseil que l’autre grand homme malade de la démocratie en Europe, la Turquie, a réduit des deux tiers sa propre contribution. L’organisation, aujourd’hui, est en pleine crise existentielle, et la sénatrice belge Petra De Sutter a été chargée par une commission de l’Assemblée de présenter « des propositions relatives à la contestation et au réexamen des pouvoirs et/ou droits de représentation et de participation des délégations nationales ».
Des déboires qui rappellent ceux, en son temps, de la SDN : rappelons-nous que cet ancêtre de l’ONU, incapable de gérer la remontée des tensions en Europe dans les années 1930, avait dû faire face au départ de l’Allemagne en 1933, puis exclure l’URSS en 1939 après son agression sur la Finlande. Aujourd’hui, ce sont à nouveau les tensions provoquées par deux dirigeants autoritaires, Erdogan et Poutine, qui font vaciller l’organisation chargée du maintien de la paix et du dialogue en Europe.
Le risque de voir se dissoudre le Conseil est d’autant plus grand qu’en cas de rupture plus ou moins franche de la Turquie et de la Russie avec l’organisation, il ne deviendrait qu’une annexe de l’Union Européenne, et perdrait donc son statut de forum et d’arbitre européen. Or, l’Union européenne, rappelait-on en commençant, a pour but premier la défense des intérêts de ses Etats-membres, pas le dialogue et la défense des droits. L’effacement du Conseil de l’Europe aurait donc pour effet d’accroître la logique de confrontation entre l’UE, la Turquie et la Russie, et le jeu des luttes d’influence sur les autres Etats européens indépendants. 
Sachant que c’est déjà ce jeu et cette logique qui ont provoqué la crise ukrainienne, laquelle est à l’origine de la crise du Conseil, il apparaît clairement qu’en Europe, depuis plusieurs années, s’est enclenché un cercle vicieux qui n’incite pas à l’optimisme.
Le Conseil de l’Europe ne peut donc pas se permettre d’échouer, et doit impérativement trouver le moyen de gérer cette crise. Son avenir en dépend. Pour autant, il faut garder à l’esprit que la survie de l’organisation ne peut passer par un reniement, même ponctuel, de ses principes : aucune réadmission de la Russie ne saurait précéder des concessions de sa part, sans quoi le prestige du Conseil en serait anéanti, et sa capacité d’action future avec. Il faut aussi se souvenir que, si le dernier acte d’ampleur de la SDN fut l’exclusion de l’URSS, c’est parce que cette exclusion, si nécessaire fût-elle au plan moral, fut décidée contre les propres règles de la Société, et constitua donc un suicide institutionnel. La seule issue est donc une ligne de crête, alliant la fermeté des principes et le refus du jeu de chantage de la Russie, sans pour autant céder à la tentation de l’escalade et de l’exclusion. A terme, le sort de la paix en Europe sera déterminé par la capacité du Conseil à surmonter cette épreuve.

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21 septembre 2018

La Structure de l'Histoire, mon dernier livre

Mon nouveau livre, La Structure de l'Histoire, est disponible depuis une semaine. Mes lecteurs me pardonneront de ne prendre qu'aujourd'hui le temps de le présenter.

Structure photo

De tous les livres que j'ai publié jusqu'à présent, il est sans doute celui dont je suis le plus fier. Il est aussi le plus difficile à présenter succinctement, car j'y expose simultanément plusieurs thèses. Cela a d'ailleurs été un casse-tête lorsqu'il s'est agit de trouver le titre de ce livre, aucun ne pouvant recouvrir parfaitement la totalité des sujets abordés. J'ai tenté cependant, avec l'ajout du sous-titre Déterminisme historique et liberté individuelle de mettre en exergue le sujet le plus transversal du livre.

Il me semble que la meilleure façon de donner une idée du contenu du livre est de les énumérer en les résumant très brièvement - leur entrelacs naturel imposant certaines redites de l'une à l'autre.

- On constate que tous les grands Etats-nations (seront évoqués la France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne, la Russie, la Turquie, la Suède, le Danemark, l'Iran, le Maroc, la Bohême médiévale, la cité de Florence médiévale, l'Athènes antique) sont le produit d'une trajectoire similaire, d'environ six siècles, qui conduit un espace territorial morcelé politiquement, évoluant dans un régime féodal et une économie de subsistance, aux échanges minimes, à devenir un Etat territorial unifié, doté d'un gouvernement central, d'abord monarchique et autoritaire, qui devient parlementaire au terme d'un mouvement de révolution durant un peu moins d'un demi-siècle.

Cette trajectoire historique commune a la particularité d'avoir une durée approximative constante d'un pays à l'autre, mais aussi un rythme constant, avec une succession d'étapes dont la durée est elle-même toujours du même ordre de grandeur, pour autant que n'intervienne pas de grande perturbation extérieure (invasion, occupation, vassalisation).

- Contrairement aux apparences, chaque Etat-nation historique, c'est-à-dire suffisamment ancien, non produit d'un découpage colonial, a donc connu une trame d'évolution essentiellement identique à tous les autres ; les spécificités nationales relèvent essentiellement de l'accidentel, du superficiel. Et la plupart des théories historiques, souvent à usage de justification politique, sont fausses.

Par exemple, il est en fait absurde de faire de la Révolution française un événement historique exceptionnel : ce n'est que l'occurrence française d'un phénomène parfaitement banal affectant tout Etat-nation à un moment de son histoire.

Ou encore, il est faux de dire que tel pays, par exemple la Russie, a besoin plus que d'autres d'un pouvoir fort : c'est confondre une caractéristique temporelle, correspondant à une étape d'évolution, avec une caractéristique essentielle. Autrement dit, si la Russie semble moins apte à la démocratie que les pays d'Europe de l'Ouest, c'est simplement qu'elle a quelques siècles ou décennies de retard (selon que l'on prenne comme repère l'Angleterre ou l'Allemagne).

Inversement, la connaissance et la compréhension de ce profond déterminisme historique, sur lequel vient se greffer la contingence de la réalisation (comme la pousse d'un arbre, pour nécessaire qu'elle soit, doit tenir compte des aléas de son environnement, par exemple en se tordant pour contourner une roche) permet de résoudre définitivement certains "mystères" de l'Histoire, comme l'ascension d'Hitler et du nazisme ou celle de Napoléon.

- L'identification de la trame commune permet de mesurer ce qui relève véritablement de la liberté humaine entendue en son sens usuel, c'est-à-dire l'autodétermination, la capacité à "changer le cours de l'Histoire", et ce qui, du fait de l'inertie des masses et de l'évolution nécessaire, mécanique des sociétés, est rigoureusement inévitable et contre quoi il est inutile de lutter.

Cela a une utilité évidente au plan politique.

Mais cela a aussi une grande utilité au plan scientifique, car mesurer la part de l'inconnaissable, de l'imprévisible, de l'immensurable est justement ce qui permet à une discipline scientifique d'être prédictive, et c'est en définitive la principale différence entre les sciences dites sociales et les sciences dites dures, ou exactes. Se rendre capable de faire la part du déterminant et du négligeable, du certain et de l'incertain, doit donc permettre de faire passer, au moins partiellement, l'Histoire de la première à la deuxième catégorie.

- Par cette démarche comparative, je parviens en effet à formuler mes premières "lois de l'Histoire", c'est-à-dire les règles sous-jacentes, dégagées de manière empirique, et qui permettent de rendre compte de cette évolution identique, et sur un rythme similaire, des grands Etats-nations. C'est-à-dire que, pour la première fois depuis quinze ans que je travaille ces questions, je parviens non seulement à montrer l'existence de trajectoires historiques récurrentes, un modèle, mais aussi à expliquer ce modèle, pourquoi cette trajectoire se retrouve partout. C'est le premier pas vers une formulation rigoureuse de cette historionomie que j'annonce depuis maintenant trois livres.

La Structure de l'Histoire, à travers l'exposition de ces thèses, m'est encore l'occasion d'aborder incidemment des dizaines de sujets et de questionnements historiques classiques, sur des pans plus ou moins large de l'Histoire européenne. En refermant ce livre, je pense que tout lecteur verra l'Histoire européenne, et même celle du Moyen-Orient, d'un oeil différent, beaucoup plus ordonnée et moins chaotique qu'il n'y paraît. Et plus largement, au plan philosophique, vous comprendrez mieux quelle est la place de l'individu au milieu du flot de l'Histoire.

Vous pourrez, comme toujours, vous procurer ce livre chez votre libraire habituel, sur le site de mon éditeur, sur Amazon ou n'importe quel site de vente en ligne.

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17 septembre 2018

Comparatif : la réalité des budgets militaires de grands acteurs internationaux

Quand on compare les USA à la Chine et la Russie, on ricane souvent en comparant les budgets militaires nominaux. C'est une erreur car ceux-ci sont de très mauvais indicateurs de puissance militaire, en particulier concernant les pays qui produisent leur matériel eux-mêmes et dont les coûts en personnels sont inférieurs en raison d'une main d'oeuvre bon marché.

J'ai donc tenté d'établir un petit tableau, très peu précis, très rapide, avec les chiffres de 2017-2018, pour tenter de donner l'ordre de grandeur réel des budgets militaires en parité de pouvoir d'achat.Pour des pays comme l'Inde ou la Turquie, il faudrait amputer le résultat final à hauteur de ce qu'ils sont obligés d'importer. Mais pour un pays comme la Russie, qui n'importe pratiquement rien, le résultat trouvé est très proche de la réalité.

Aucun texte alternatif disponible.


En tout cas, on voit que les ordres de grandeur sont bien différents de ceux fondés sur le seul budget nominal : en PPA, les budgets militaire chinois et russe additionnés égalent pratiquement le budget américain, et même si ce calcul rapide est sujet à correction, il demeure qu'entre l'axe russo-chinois et les Etats-Unis, on est plus proche de la parité que d'une supériorité américaine globale écrasante. Ce sont ces chiffres-ci qu'il faut garder à l'esprit lorsque l'on envisage la confrontation entre ces Etats.

Posté par Philippe Fabry à 20:26 - Commentaires [5] - Permalien [#]
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