Historionomie - Le Blog de Philippe Fabry

19 septembre 2016

Un scénario de guerre mondiale

Il y a quelques jours, j'ai tenté d'expliquer pourquoi la plupart des commentateurs semblent aujourd'hui incapables d'envisager correctement la nature du conflit en cours et à venir entre l'Occident et la Russie poutinienne, mettant spécifiquement en cause le réflexe des vainqueurs qui pousse à envisager le conflit à venir selon les mêmes règles et les mêmes modalités que celui du passé, savoir la guerre froide.

Aujourd'hui je voudrais aborder un autre aspect du problème, une autre entrave à la pensée, qui s'applique non seulement au problème posé par la Russie mais à l'ensemble de la situation mondiale. Cette entrave, c'est l'incapacité à penser la situation de manière globale, et la propension à n'aborder les questions que par thème, par région. Peut-être est-ce lié à la méthode journalistique, pour laquelle il faut toujours proposer des articles brefs en répondant à des questions du genre "que recherche Machin ?" ou "qu'arrive-t-il entre le pays X et le pays Y" ou encore "le point sur la situation en mer de bidule", je ne sais. En tout cas, on a trop l'habitude de traiter les problèmes de manière séparée.

Je pense bien sûr aux problèmes que j'évoque régulièrement sur ce blog, que j'aborde moi-même de manière thématique, quoi qu'en essayant le plus possible de toujours faire le lien avec la situation globale, savoir : la Russie et l'Europe, la Chine et l'Asie, le Moyen-Orient. 

Le fait est que, la plupart du temps, ils sont abordés dans les médias de manière strictement séparée, ce qui fausse la capacité d'analyse et bien sûr de prospective.

En effet, si l'on prend les problèmes séparément, il est aisé de se convaincre que les problèmes sont séparés, et non cumulatifs, et qu'une guerre mondiale ne saurait résulter que de la réalisation simultanée de probabilités qui, prises séparément, apparaissent faibles. Et s'il faut cumuler des probabilités faibles, naturellement la probabilité de voir le pire scénario arriver paraît infime. Comme si l'on vous demandait de faire trois fois "six" d'affilée en lançant un dé. 

Ainsi, en prenant les problèmes séparément, l'on considère :

- Tout montre que Poutine n'a pas les moyens de défier durablement l'OTAN, qu'il pourrait éventuellement s'emparer des pays Baltes mais que la mise en branle de l'OTAN finirait par le vaincre. Donc, au mieux Poutine verrait qu'attaquer n'est pas son intérêt et s'en dispenserait, au pire il tenterait sa chance et serait bien vite écrasé.

- la Chine perdrait évidemment une guerre dans le Pacifique, vue la puissance de la flotte américaine à laquelle il faut ajouter que la plupart des pays de la région : Corée du Sud, Japon, Philippines, Vietnâm, Taïwan, se coaliseraient contre Pékin. Donc au mieux la Chine n'attaquera jamais, au pire il pourrait y avoir des heurts en mer de Chine, bien vite étouffés.

- l'iran, enfin, ne pourrait rien tenter contre l'Arabie Saoudite, qui bénéficie de la protection américaine ; le Pakistan ne pourrait pas risquer une guerre avec l'Inde, etc... tous ces théâtres plus réduits voient également leur stabilité garantie au moins partiellement par l'ordre mondial du gendarme américain. 

- Pour qu'il y ait une guerre mondiale, ou y ressemblant, il faudrait donc que le scénario du pire se réalise en Europe, que concomitamment le scénario du pire se réalise en Asie, et enfin que les Etats-Unis renoncent à empêcher les gens de s'entretuer dans les autres points chauds, ce qui paraît parfaitement improbable. Ainsi donc, la probabilité d'une guerre mondiale serait infime, et il serait catastrophiste, déraisonnable de la considérer. 

Et pourtant.

Pourtant les choses ne fonctionnent pas ainsi. L'ordre mondial ne fonctionne pas ainsi et ceux qui choisissent - et cela peut être conscient ou inconscient, par une habitude résultant du fait qu'on est "spécialiste" de telle région et pas telle autre - de découper ainsi la situation globale en tranches à étudier séparément font une erreur lourde de conséquence, puisqu'elle entraîne le mode de calcul que j'ai décrit ci-dessus, alors que les probabilités ne sont pas indépendantes.

Les choses fonctionnent en réseau, et la preuve en est qu'il y a une variable commune à toutes ces équations : les Etats-Unis. Par conséquent si sa valeur est altérée par la situation sur l'un des théâtres, elle l'est aussi sur les autres, ce qui modifie leur propre état et rend certaines évolutions plus probables.

Et dans ce cas, l'on constate que les probabilités de voir un embrasement général s'accroissent rapidement, car chaque déstabilisation locale accroît le risque d'apparition des autres.

Ainsi, si Poutine envahit les Etats Baltes, cela paraît en soi un problème limité. Mais cela implique un engagement otano-américain assez lourd. Et donc cela crée une opportunité unique pour la Chine, que celle-ci voudrait probablement saisir

Il faut en effet se souvenir, à propos de ce théâtre asiatique et ses parallèles historiques dont je parlais tantôt, qu'en 1941, les Japonais n'auraient sans doute pas attaqué les Américains si Londres n'avait pas été sous les bombardements allemands après avoir subi une déculottée sur le continent. 

Depuis plusieurs années, des tensions existaient entre Japon et Etats-Unis, certes, mais le Japon avait pris garde de mener son expansionnisme sans affronter les Etats-Unis, d'une part, et d'autre part il faut se souvenir qu'en Asie du Sud-Est, il y avait une autre puissance au moins équivalente à celle des Etats-Unis qui endiguait les ambitions nippones : l'Empire britannique (auquel on doit ajouter, dans une moindre mesure, la France présente en Indochine). Sans la guerre en Europe, les Japonais auraient continué à pousser prudemment leurs pions en Chine et à faire des démonstrations de force pour tenir les Occidentaux à distance, sans aller plus loin.

Mais la défaite franco-britannique face à Hitler changeait tout : tout à coup, la conquête de l'ensemble du sud-est asiatique était à la portée du japon. C'était une opportunité unique, face à laquelle le seul obstacle qui demeurait étaient les Etats-Unis. Il fallait donc briser leur marine pour couvrir ensuite la conquête "tranquille" de l'Asie sur des puissances européennes qui avaient d'autres chats à fouetter. Ce fut Pearl Harbor. Mais sans l'agression hitlérienne, sans la guerre en Europe, sans l'affaiblissement britannique ouvrant des perspectives de butin démentielles à faible coût, les Japonais n'auraient sans doute pas pris un risque aussi important qu'agresser les Etats-Unis de la sorte. Dans cette configuration, la variable commune à l'Europe et à l'Asie, c'était la thalassocratie de l'époque : l'Angleterre. Et c'est l'éclatement d'une première crise en Europe qui a créé les conditions d'éclatement de la deuxième, en la rendant beaucup plus probable par une modification subite de l'équilibre local des forces.

De même, les Américains n'auraient probablement pas attaqué le Canada en 1812 si les Anglais n'avaient pas été occupés par Napoléon en Europe ; mais la lutte contre l'Ogre corse entamait fortement la capacité de réaction britannique et rendait très tentante une opération visant à expulser les Anglais d'Amérique. 

 

De la même manière, donc, une attaque de Poutine sur les Pays Baltes, engageant l'OTAN et spécifiquement les Etats-Unis (la capacité, comme la volonté politique, de réaction de l'OTAN en tant que telle étant discutables) créerait une fenêtre d'intervention pour la Chine en Asie, qui pourrait être tentée de frapper ses voisins, voire de bombarder Guam ou de tenter de couler des bâtiments américains pour repousser les Etats-Unis de la région, croyant comme les Japonais pouvoir ensuite obtenir une paix en conservant les gains stratégiques.  Et plus les succès de Poutine seraient importants en Europe, plus la situation stratégique américaine serait compliquée sur ce théâtre et plus la Chine serait prompte à attaquer. 

D'ailleurs, il n'est pas à exclure totalement que la Chine puisse être la première à attaquer ses voisins, après un incident en mer de Chine, provoquant ainsi un engagement américain qui pourrait pousser Poutine à attaquer de son côté. Cela peut marcher dans les deux sens, même si les deux précédentes occurrences semblent plutôt plaider pour une initiative du tellurocrate

Une fois la guerre déclenchée par l'une des deux principales puissances concurrentes de la thalassocratie américaine, sur l'un des deux théâtres les plus impotants, et l'opportunité saisie par l'autre, la situation de guerre est bien installée et déjà "mondiale". 

Mais l'engagement important du gendarme du monde sur les deux théâtres simultanément est alors de nature à laisser s'exprimer également les puissances de second rang jusque-là maintenues dans la peur du gendarme. Des conflits locaux peuvent éclater, avec d'autant plus de probabilité qu'ils peuvent s'inscrire dans la stratégie globale des grandes puissances déjà en guerre. C'est le cas du Pakistan, allié de la Chine, et de l'Inde, courtisée par les Etats-Unis dans le cadre d'une alliance de revers contre ladite Chine ; c'est aussi le cas de l'Iran et de l'Arabie Saoudite, alliés respectifs de la Russie et des Etats-Unis, d'une grande importance stratégique au Moyen Orient. 

Voici comment fonctionnent les probabilités de guerre mondiale : le rôle central des Etats-Unis dans l'ordre du monde fait que, comme l'Empire britannique jadis, son affaiblissement en un point est de nature à provoquer d'autres conflits. Pour que la guerre mondiale arrive, il ne faut pas que convergent de faibles probabilités, il suffit que la crise éclate sur l'un des théâtres principaux pour provoquer l'embrasement des autres. 

Il serait bon d'en tenir compte, plutôt que de se contenter du fait que, sur le papier, la probabilité d'une guerre ici ou là serait infime. 

XiPoutkha

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12 septembre 2016

USA-Russie : Retours de guerre froide ? Non, prémices de guerre chaude

Depuis le début de l'affaire ukrainienne il y a maintenant presque trois ans, on entend souvent parler, à propos des tensions entre Occidentaux, spécifiquement Américains, et la Russie, de "retours" ou de "relents" de guerre froide. L'idée, bien sûr, est que l'on n'avait pas vu de telles tensions, du moins à ce niveau, depuis la chute de l'URSS. Mais il me semble que, derrière cette formule, il y a aussi l'incapacité à penser la nouveauté du temps que nous vivons. C'est, d'une certaine manière, se rassurer en se disant qu'au pire, on repartira pour quelques années de méfiance jusqu'à ce que le régime de Poutine se renverse, comme était tombée l'Union soviétique.

Parler de "retours de guerre froide" à propos de ce qu'il se passe entre Occident et Russie, c'est faire montre de paresse intellectuelle, et s'interdire d'envisager les évolutions auxquelles nous assisterons ; du même coup, c'est s'interdire de s'y préparer, et donc s'exposer à de colossales déconvenues.

Il y a quelques temps, j'ai tenté d'exposer dans un billet la "fourchette historionomique de Poutine", savoir le cône des possibles dans lequel devrait s'inscrire notre futur proche, du meilleur scénario que l'on puisse espérer au pire que l'on doive craindre. Ce que je veux dire aujourd'hui doit servir à compléter cette analyse et à faire comprendre pourquoi le conflit qui vient ne sera pas une simple resucée de la guerre froide.

Je le dirai tout de suite sans faire durer le suspense, et cela ne surprendra pas mes lecteurs habituels : ce ne sera pas une resucée de guerre froide car nous sommes face à une trajectoire longue, de l'ordre de sept à huit décennies, dont la guerre froide était une étape, et dont ce que nous visons aujourd'hui est une autre. Et par une sorte d'ironique mise en abîme, le fait que les commentateurs voient dans ce qu'il se passe actuellement des "retours de guerre froide", c'est-à-dire lisent les éléments nouveaux strictement comme une resucée d'événements historiques récents, impliquant les mêmes acteurs dans les mêmes rôles, peut également être considéré comme un aspect de cette trajectoire historique longue. 

Cette trajectoire longue est celle que j'ai déjà exposée et menant à ce que j'ai appelé des "impérialistes revanchards", au rang desquels je mets Napoléon, Hitler, Poutine, mais aussi Hannibal Barca, entre autres. Les "impérialistes revanchards" ont en commun d'être les champions d'empires déchus, capables de remporter des victoires éclatantes et stupéfiantes faisant vaciller l'ordre international établi. 

Dans ce schéma des impérialistes revanchards, on note trois périodes importantes, correspondant à trois générations différentes : l'établissement initial de l'empire, la guerre s'achevant sur une défaite humiliante de l'empire, et enfin la guerre initiée par l'impérialisme revanchard à proprement parler.

Pour les cas historiques achevés, on peut résumer ainsi :

Hannibal : Etablissement de l'empire carthaginois avec la victoire sur Agatocle de Sicile en -307 ; défaite dans la Première guerre punique en - 241, Deuxième guerre punique -218 à - 202

Napoléon : Apogée du royaume de France à la fin de la guerre de succession d'Espagne, 1715 ; défaite dans la guerre de Sept Ans en 1763 ; guerres révolutionnaires et napoléoniennes 1792-1815

Hitler : Etablissement de l'Empire allemand après la victoire sur la France en 1870 ; défaite dans la Grande guerre en 1918 ; Seconde guerre mondiale 1939-1945

Pour la Russie de Poutine, trajectoire en cours, nous avons : Etablissement de l'Empire soviétique en 1945, défaite dans la guerre froide et dislocation de l'URSS en 1991 ; enfin les prémices actuels de la nouvelle guerre.

Mes chers lecteurs doivent à présent avoir une petite idée de ce que je disais en commençant : il y aura entre le conflit à venir et la guerre froide une différence similaire à celle existant entre la Grande guerre et la Seconde guerre mondiale, entre la guerre de Sept Ans et les guerres napoléoniennes, entre la Première et la Deuxième guerre punique. Inversement, cela signifie que les unes et les autres de ces guerres peuvent être placées dans une même catégorie.

D'abord les guerres d'enlisement...

D'abord, il y a les guerres d'enlisement, qui sont celles qui résultent en la défaite de l'empire initial, dans une mesure paraissant hors de proportion eu égard aux conditions initiales du conflit. Il en va ainsi de la Première guerre punique, conflit d'influence en Sicile qui aboutit, après une longue guerre de positions en Sicile (plus de vingt ans !) à la perte de l'empire maritime carthaginois (Corse, Sardaigne et Sicile). 

Il en va de même de la guerre de Sept Ans (1756-1763), qu'on doit associer à la guerre de succession d'Autriche (1740-1748) qui la précède, la prépare et la cause : ainsi un conflit ayant pour objet une querelle d'influence autour de la maison d'Autriche débouchera finalement sur la perte de l'essentiel du premier empire colonial français au profit de l'Angleterre.

Pour l'Allemagne, la Grande guerre joua ce rôle : là encore, un conflit envisagé comme bref et victorieux s'enlisa longuement, engloutissant d'immenses ressources et aboutissant à une issue initialement invraisemblable : la perte de tout un empire colonial et l'abaissement international.

La guerre froide correspond à cette catégorie. Elle compte de nombreuses guerres qui sont en réalité autant de batailles : la Corée (1950-1953), le Vietnâm (1955-1975) ... Mais du côté soviétique, le seul véritable engagement d'ampleur, qui dessine les limites de sa véritable guerre, c'est l'Afghanistan (1979-1989) qui saigna le prestige et les finances de l'URSS, la fragilisant face à l'offensive stratégique de Ronald Reagan et précipitant sa chute. Une invasion qui devait être simple et garantir l'influence soviétique sur ce pays conduisit à l'effondrement de l'Union et le considérable repli géopolitique de la Russie.

...ensuite les guerres de mouvement

Dans tous ces cas historiques, l'effondrement de l'empire initial provoqua en son sein une grande restructuration, avec d'importants bouleversements politiques et sociaux, et l'arrivée au pouvoir d'une classe dirigeante intégralement renouvelée, s'étant forgée dans l'adversité de la défaite, et autant capables d'esprit de revanche que d'esprit critique quant aux défaillances du défunt système, et de créativité et d'audace propres à subjuguer, au moins temporairement, leurs ennemis. Chez ces héritiers revanchards d'empires ayant été défaits dans des guerres d'enlisement, on trouve toujours une prédilection militaire pour la rapidité, le mouvement, le choc, l'encerclement, la recherche de victoire rapide en frappant l'ennemi au coeur.

A la suite de la Première guerre punique, Carthage sombre ainsi dans la guerre civile dite "Guerre des Mercenaires", marquée par de nombreuses atrocités. L'oligarchie perd le pouvoir, la défaite étant attribuée au manque de volonté de personnages comme Hannon le Grand, symbolisant les intérêts des marchands carthaginois las de la guerre. Un mouvement populiste porte Hamilcar  à la tête de l'armée, et le Barcide renforce le rôle du peuple dans la constitution de Carthage et mène une politique militariste, avec la volonté de bâtir un nouvel empire carthaginois, ce qu'il fait en Espagne. Le jeune Hannibal Barca héritera de son armée réorganisée, et deviendra immortel en menant avec audace, par terre et non par mer, son armée et ses éléphants droit sur le territoire romain, où il remporta une série de victoires stupéfiantes, spécialement avec son chef-d'oeuvre de Cannes, amenant l'ennemi où il le voulait pour l'encercler et le détruire.

On observe un phénomène similaire en France à la suite de la défaite dans la guerre de Sept Ans : le régime monarchique perd avec ses colonies des ressources financières et sort endetté de la guerre, dette qui sera encore alourdie par la tentative de revanche aux Amériques dans la guerre d'Indépendance, et qui finit par provoquer la chute du régime en nécessitant la réunion des Etats-généraux de 1789. La chute de la monarchie et de son appareil porte au pouvoir une nouvelle génération d'hommes jeunes, et renouvelle notamment les cadres de l'armée française, remplaçant les aristocrates par des roturiers ambitieux et prompts à porter des idées neuves ; c'est à cette génération qu'appartiennent Bonaparte et tous ses maréchaux d'Empire, et c'est cette nouvelle armée avec laquelle Napoléon fondit sur l'Autriche via l'Allemagne en 1805, pour écraser les Austro-russes stupéfaits à Austerlitz. 

Il en va encore de même dans l'Allemagne après la Grande guerre : la défaite de 1918 coïncide avec la révolution allemande, la fin de la monarchie impériale, les événements de guerre civile, entre spartakistes et Freikorps, et l'instauration de la République de Weimar et ses épisodes de crise économique. L'armée allemande humiliée est poussée à l'autocritique, et lorsqu'Hitler décide de la rebâtir en violation des traités, c'est en appliquant des principes nouveaux et en faisant la part belle aux armes nouvelles et à leur concentration en vue d'obtenir une victoire décisive et rapide. Leur application dans le plan Hitler-Manstein qui conduisit la bataille de France assura à l'Allemagne, avec le "coup de faucille" de Dunkerque une victoire historique contre ce qui était réputé la meilleure armée du monde à ce moment, l'armée française.

La chute de l'URSS a provoqué en Russie un changement similaire du personnel dirigeant. Finies les élites soviétiques, les vieillards cacochymes comme Berjnev, Andropov ou Tchernenko. Fini le système de factions du Politburo. Finie même la vision de l'arme nucléaire comme arme simplement dissuasive - le chantage nucléaire de Poutine montre une nouvelle doctrine d'emploi.

La malédiction du vainqueur

Dans le même temps, et inversement, les nations victorieuses de la guerre d'enlisement, aucunement portées à l'autocritique par la victoire, voient un vieillissement de leurs élites et une nécrose de leur pensée, incapable de sortir des anciens schémas, convaincus qu'un éventuel nouveau conflit se mènera exactement comme le précédent. Ce faisant, ils se rendent prévisibles, incapables d'improviser avec efficacité, et d'autant plus vulnérables à une audacieuse innovation adverse.

Ainsi de Rome qui, après avoir remporté Carthage une première fois en imitant et en surpassant sa marine, ne vit pas venir Hannibal avec ses éléphants, et subit les désastres de la Trébie, de Trasimène et de Cannes.

Ainsi des Anglais qui pensèrent, en 1805, vaincre Napoléon en l'envoyant s'enliser en Allemagne comme l'avaient fait les armées françaises de Louis XV en 1756, ce qui résulta en la défaite d'Austerlitz qui coûta pratiquement la vie à William Pitt et signifia le début de l'hégémonie napoléonienne sur l'Europe que les Anglais voulaient éviter.

Ainsi encore des Alliés qui espérèrent vaincre Hitler dans une guerre de positions à l'abri de la ligne Maginot, qui furent incapables de réagir à la percée de Sedan et à l'encerclement de Dunkerque, et perdirent la France dont le pillage permit à Hitler de résister longtemps.

Ainsi, aujourd'hui, de ceux qui pensent vaincre Poutine en l'asphyxiant avec des sanctions économiques et de la dissuasion nucléaire.

Ceux qui raisonnent ainsi ont une guerre de retard. Ils s'exposent à de très graves déconvenues, car au vu des expériences passées dans le même domaine, si une chose est sûre, c'est que la nouvelle guerre n'obéira certainement pas aux règles de la précédente, et ceux qui s'entêteront à jouer ainsi subiront des désastres, peu importe leur supériorité sur le papier, car cette supériorité n'a plus de signification dès lors que les règles du jeu sont modifiées. Si tel n'était pas le cas, on ne se souviendrait pas d'Hannibal et de Napoléon, on ne se gratterait pas la tête en se demandant comment la victoire d'Hitler en 1940 a été possible : tous se seraient enlisés dès le début et auraient perdu sans causer trop de dégâts.

Mais il n'est pas impossible que dans les décennies à venir, on se demande avec perplexité comment Poutine aura pu arriver si vite à Berlin.

 

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05 septembre 2016

La révolution néolithique et nous : entrerien sur Atlantico

J'ai répondu aujourd'hui aux questions d'Atlantico sur un parallèle entre la révolution du Néolithique et les mutations technologiques imminentes.

C'est ici :

http://www.atlantico.fr/decryptage/comment-neolithique-met-en-garde-effondrement-possible-notre-civilisation-philippe-fabry-2809628.html

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21 août 2016

La fourchette historionomique de la Chine

M'étant occupé, il y a quelques jours, de rechercher la "fourchette historionomique" de Poutine, savoir le cône des possibles au sein duquel les événements à venir sont susceptible d'évoluer, il me semble intéressant de me livrer au même exercice quant à l'autre front, le front asiatique.

Et, comme pour la Russie, je vais tenter de faire cela en reprenant quelques parallèles historiques et en tentant d'analyser quelles sont leurs possibles projections.

 

Le schéma de la puissance montante  alliée au tellurocrate

Les deux tellurocrates dont je parle habituellement sont Napoléon et Hitler, opposés tous deux à la thalassocratie de leur temps, l'Angleterre pour Napoléon et l'Angleterre puis les Etats-Unis, le passage de témoin entre les deux thalassocraties se faisant durant la guerre contre l'Allemagne nazie.

Quant à Hitler, son allié contre l'Angleterre, puis les Etats-Unis à partir de 1941, était le Japon, dont j'ai déjà évoqué le parallèle avec la Chine.

Mais Napoléon a bénéficié également de l'alliance, au moins objective, d'une puissance montante par-delà la mer : il s'agissait des Etats-Unis (et je remercie un jeune lecteur de ce blog, Nassim, d'avoir attiré mon attention là-dessus). En effet, tandis que l'Angleterre était empêtrée en Europe dans la guerre contre Napoléon, les Etats-Unis envahirent le Canada en 1812, avec la volonté de le conquérir et d'expulser définitivement l'Angleterre de ce qu'ils estimaient être leur sphère d'influence légitime, et s'ensuivit un conflit avec la thalassocratie européenne qui dura jusqu'en février 1815, soit près d'un an après le renversement de Napoléon (mais avant les Cent-Jours). 

Tout comme entre l'Allemagne nazie et le Japon, l'alliance fut plus objective qu'autre chose : deux puissances profitaient de pouvoir combattre simultanément un ennemi commun, mais sans stratégie commune ni concertation, chacun poursuivant de son côté ses propres buts stratégiques.

Comme la dernière fois, j'ai préparé des cartes sommaires qui permettront de constater qu'au sein du parallèle historique il faut noter une évolution géographique, laquelle peut être d'une certaine aide au moment de tenter une projection prospective.

 

 La première carte ci-dessous montre la situation géographique en 1812 : en rouge la thalassocratie et son empire, en noir l'empire du tellurocrate - en l'occurrence Napoléon, et en jaune la puissance montante américaine - alors récemment augmentée de l'achat de la Louisiane à la France - se portant à l'assaut des possessions impériales de la thalassocratie britannique : le Canada.

1812

La deuxième occurrence, ci-dessous, donne à voir la situation en 1941. La thalassocratie et son empire sont toujours en rouge ; puisque la Seconde guerre mondiale a vu la transition de la puissance thalassocratique de l'Empire britannique vers les Etats-Unis, je les ai fait figurer ensemble. En noir, l'on trouve bien évidemment l'empire nazi, avant l'invasion de l'URSS. En jaune figure la puissance montante japonaise, récemment augmentée de ses conquêtes en Mandchourie et en Chine. D'un trait jaune, j'ai fait figurer ce que serait, dans les années suivantes, la zone d'extension maximale de l'Empire du Japon.

1941

Le fait est que, tout comme à propos des tellurocraties l'on avait observé un déplacement vers l'est à chaque occurrence, on voit pour la puissance montante on déplacement vers l'ouest. Et puisque le successeur du Japon à ce titre est, je l'ai déjà expliqué par ailleurs, la Chine, le déplacement se poursuit.

Aussi, je propose la carte ci-dessous, montrant la nouvelle configuration : en rouge la thalassocratie américaine. Elle n'a guère d'empire en Asie, sauf à considérer que les alliés chez lesquels elle a parfois des bases implantées : Japon, Philippines, Corée du Sud, Taïwan, Australie, et bien sûr à compter ses possessions comme Guam qui, à cette échelle, ne sont pas visibles. Ces alliés-vassaux des Etats-Unis sont à portée immédiate de frappe de la Chine comme les possessions britanniques l'étaient du Japon en 1941 et le Canada des Etats-Unis en 1812. En noir figure la Russie de Vladimir Poutine, le nouveau tellurocrate. Enfin en jaune, la Chine, la nouvelle puissance montagne alliée au nouveau tellurocrate, avec d'un trait jaune la limite de l'espace qu'elle compte vraisemblablement dominer à brève échéance, en rejetant les Etats-Unis jusqu'à Hawaï.

2016

Comme pour la tellurocratie, la puissance montante est destinée à tomber devant la thalassocratie, mais cela peut se faire à un coût plus ou moins important, et après des mouvements d'ampleur plus ou moins grande.

Dans le premier cas, celui de la guerre de 1812, l'on observe malgré tout un conflit assez limité quoique long, avec des pertes relativement faibles et peu de mouvement, et notamment peu de territoires perdus puis repris.

Dans le deuxième cas, celui de la guerre du Pacifique, la durée est voisine mais la guerre fut beaucoup plus dévastatrice, avec de lourdes pertes notamment dans la population civile, et avec conquête et reconquête de territoires importants.

Le conflit à venir entre Chine et Etats-Unis pourrait donc prendre l'une ou l'autre tournure : dans le meilleur des cas, le conflit ne sortirait guère des limites de la mer de Chine, les combats seraient essentiellement maritimes et la guerre s'achèverait vraisemblablement sur un statu quo cependant favorable aux Américains, leur autorité étant réaffirmée tandis que le régime chinois aurait à gérer intérieurement l'échec impérial, ce qui pourrait déboucher sur une implosion politique.

Si le conflit prend plutôt la tournure de la guerre du Pacifique, et notamment que la Chine parvient à causer d'importants dommages aux forces américaines pendant les premières phases de combats (ce qui est possible, car les technologies de cyberguerre et guerre spatiale favorisent l'agresseur) alors il faut s'attendre à ce que les Chinois réussissent des premiers mouvements de grande ampleur, et puissent s'emparer de Taïwan, de la Corée du Sud, des Philippines, du Vietnâm, voire pousse ses pions jusqu'à l'Australie et le Japon. J'ai également déjà parlé de ce qu'il pourrait se passer du côté de l'Inde

Il s'agirait alors vraisemblablement du pire scénario possible pour l'Amérique sur ce front asiatique, obligeant les Américains à engager des ressources colossales pour regagner le terrain perdu, et rendant d'autant plus compliquée la guerre en Europe contre la Russie de Poutine - ce qui favoriserait, donc, une mainmise de la Russie sur l'Europe telle que je l'envisageais dans le "scénario médian" ; en effet, il faut tenir compte du fait que puisque ces conflits se dérouleront en même temps, les deux "fourchettes hitstorionomiques" sont liées, interdépendantes. Or, dans la mesure où 60% des forces navales américaines sont dans le Pacifique, leur mobilisation voire destruction partielle rendrait plus difficiles à défendre les routes maritimes amenant en Atlantique les renforts vers l'Europe, qui seraient harcelées par les sous-marins russes.

Par ailleurs, l'extension du territoire russe jusqu'au Pacifique rend aussi possible une participation des navires russes à la guerre sur ce deuxième front, comme les récents et futurs exercices conjoints dans la région avec la Chine permettent de le laisser penser.

Et pour visualiser parfaitement le déplacement et l'accroissement de l'espace de déroulement de ces trajectoires historiques, revoici les trois cartes à la suite.

Trois occurrences

Note : comme alliance de la puissance montante avec la tellurocratie et contre la thalassocratie, je pourrais aussi mentionner le cas de la célèbre et désastreuse expédition de Sicile (415-413 av J.-C.), menée par les Athéniens contre Syracuse en pleine guerre du Péloponnèse.

Expédition sicile

Dans la carte ci-dessus, Syracuse, sur la côte est de la Sicile, est en jaune, comme la puissance montante qu'elle était. En rouge est l'empire athénien, et en noir la tellurocratie spartiate.

Alors qu'Athènes était en guerre contre Sparte, les Athéniens décidèrent de lancer une expédition contre Syracuse afin de mettre fin à la montée en puissance de Syracuse, s'assurer définitivement l'empire des mers et contrôler la route du blé vers Sparte. L'expédition fut un désastre complet, toutes les forces athéniennes furent détruites, la laissant par la suite démunie face à la Sparte de Lysandre, qui la défit en - 404.

Je pourrais donc tenir compte de cet exemple pour établir mon cône des possibles, mais ce serait oublier qu'Athènes n'appartenait pas à ce que j'ai appelé une civilisation de type B, et il ne me semble donc pas possible que les Etats-Unis, qui constituent un tel type B, puissent subir un tel désastre contre la Chine que cela permette à la Russie de Poutine de les vaincre totalement - possibilité que j'ai exclue dans l'article sur la fourchette historionomique russe.

 

Le schéma de la conquête romaine des Gaules

Le parallèle que je vais exposer ici est d'un autre type et s'appuie sur d'autres considérations.

En effet, les lecteurs de mon Histoire du siècle à venir savent que ce que j'appelle cycle A, la trajectoire applicable à la Grèce antique comme à l'Europe moderne, "démarre" toujours dans une région conquise par la civilisation de cycle B (Rome, Etats-Unis) précédente. Ce fut la Grèce après l'effondrement de l'empire mycénien, les Gaules après l'effondrement de l'empire romain. Dans mes prévisions pour l'après-empire américain, je suggère que ce sera l'Asie orientale, en particulier la Chine et ses environs, qui constitueront l'équivalent et le coeur de la prochaine occurrence de cycle A. Je me base pour avancer cette hypothèse sur une situation historique assez similaire de la Chine par rapport à l'Occident (jamais véritablement colonisée par les Européens, pays riche et populeux avec quatre fois la population des Etats-Unis, pays ayant à son crédit de nombreuses inventions comme le papier, la poudre à canon...) à celle de la Gaule par rapport aux Gréco-romains (contrée largement ignorée par la colonisation grecque sauf sur son rivage méditerranéen, environ quatre fois plus peuplée que l'Italie romaine, ayant inventé le tonneau, le savon...). 

Il me semble que l'on peut considérer comme moderne Gaule la Chine et ses environs immédiats, spécifiquement les pays voisins qui ont fréquemment constitué ses possessions : la Corée, le Vietnâm, Taïwan. Comme les Gaules, cela représente une mosaïque de peuples où les considérations ethniques demeurent bien vivante : à l'intérieur de la Chine elle-même, le pouvoir est détenu par les Han, largement majoritaire (plus de 90% de la population), concentrés sur le territoire de la Chine historique (la moitié ouest de l'actuelle), et qui ont établi leur empire sur le territoire de la Chine actuelle, comme le montre cette carte :

China_ethnolinguistic_1967

Par ailleurs, on observe là aussi un déplacement géographique significatif, toujours vers l'Ouest : dans mon livre, je parle de la crête et Mycènes pour le premier cycle, la Grèce et Rome pour le second, puis l'Europe et les Etats-Unis pour l'actuel. Il paraît donc logique que le prochain point de départ d'un cycle A se trouve sur la rive occidentale du Pacifique.

Or donc, puisque la Chine devrait vraisemblablement être la zone de départ du prochain cycle A, et donc être avant cela intégralement conquise et intégrée à l'empire américain, alors, dans la mesure où nous recherchons la fourchette historionomique de la Chine, la conquête de la Gaule par Rome peut donner d'autres éléments de parallèle intéressants.

Aussi me suis-je replongé dans l'histoire de nos ancêtres les gaulois, et je pense avoir vu comment ce parallèle peut apparaître.

En effet, juste avant que Rome ne commence à mettre le pied en Gaule, celle-ci était dominée par un peuple riche, et militairement puissant, les redoutables Arvernes, qui avaient bâti une puissance confédération qui était l'instrument de leur hégémonie sur les autres Gaulois.

 

Sans titre

Ci-dessus, la confédération arverne à l'époque du roi Bituitos. En vert foncé le peuple arverne, en vert clair ses vassaux. L'historien grec Strabon leur attribuait une hégémonie sur toute la Gaule ; il ne s'agissait sans doute pas d'une domination directe, d'un empire, mais de la reconnaissance de la puissance arverne comme la plus importante parmi les peuples gaulois, et d'une sorte de leadership.

Il semble que la meilleure preuve de la puissance arverne, et la réalité du leadership de ce peuple sur le reste de la Gaule, réside dans la stratégie de conquête adoptée par César : au cours de cette campagne longue de huit ans, le Romain s'ingénia à soumettre toute la périphérie gauloise, pour terminer par le gros morceau arverne. L'on voit bien le mouvement d'encerclement sur cette carte :guerre-de-gaulesEt ci-dessous, l'on voit l'état de la Gaule en -52, avant les derniers feux de la guerre qui en verraient les épisodes les plus fameux, la victoire gauloise de Gergovie et la défaite d'Alésia. la partie non conquise de la Gaule correspond à la zone traditionnelle de domination arverne, et Gergovie, d'ailleurs, était une place arverne. Vercingétorix lui-même était un Arverne. Aussi bien la "révolte" de - 52 est-elle un soulèvement à l'initiative des Arvernes encore indépendants, cherchant à recouvrer leur ancienne domination sur la Gaule - et vraisemblablement à restaurer la monarchie, au profit de Vercingétorix.

Gaule_-52

En effet, et c'est là que nous allons en venir à notre parallèle, la monarchie arverne avait été détruite, en même temps que l'empire arverne sur les peuples gaulois voisins et l'hégémonie sur la Gaule, lors de la première confrontation de ce peuple avec Rome, dans les années 120 avant J.-C.

-125 Arvernes

La carte ci-dessus montre la Gaule en l'an -125, sous le règne du roi arverne Bituitos, ainsi que les possessions de la République romaine. L'on voit la cité grecque de Massilia (aujourd'hui Marseille) alliée de Rome.

Au nord de Massilia était le peuple gaulois des Salyens.

En - 125 Les Salyens attaquent Massalia, alliée de Rome et des Eduens (autre peuple gaulois, ami de Rome). Les Romains, à l'appel de Massilia, marchent sur les Salyens dont les chefs, battus, se réfugient chez leurs alliés Allobroges, vassaux des Arvernes, qui se trouvent donc entraînés dans le conflit. Les Arvernes menaçant les Eduens, ceux-ci appellent également Rome à l'aide.

Les Arvernes de Bituitos demandent alors la paix au consul Domitius Ahenobarbus, qui refuse. En - 121, lors de la Bataille du Confluent, 200 000 Gaulois auraient affronté 30 000 romains. Bituitos y fut fait prisonnier, et les Arvernes vaincus. Les Romains créèrent la province qui porterait le nom d'une ville nouvellement fondée, Narbonne. La défaite des Arvernes fit semble-t-il éclater leur confédération, en portant un coup terrible au prestige qui fondait leur hégémonie, et notamment en abattant la puissante monarchie - Bituitos fut exilé -  au profit d'un régime oligarchique. Les Arvernes demeuraient cependant un peuple riche et puissant, quoiqu'abaissé, et la monarchie devait conserver des partisans parmi le peuple en raison de son rôle dans la redistribution des richesses - ce qui expliquerait en partie le succès "populaire" de Vercingétorix.

Avec les Romains, les autres grands gagnants de cette guerre étaient les Eduens, qui supplentèrent les Arvernes dans la suzeraineté des Bituriges et les Ségusiaves, et bâtirent à leur tour une puissante confédération. La carte ci-dessous montre cette évolution territoriale :

-120 arvernes

Par la suite, Rome devait intervenir une nouvelle fois pour défaire l'invasion des Cimbres et des Teutons une quinzaine d'années plus tard, mais ce n'est qu'en 58 que devait débuter la conquête systématique de la Gaule, par César, appelé par les Eduens contre les envahisseurs helvètes. Durant les premières années de la campagne, les Arvernes se tinrent prudemment en retrait, espérant sans doute échapper à la conquête romaine. Mais lorsqu'ils se virent encerclés par la puissance romaine, et cependant que les Gaulois vaincus acceptaient mal cette nouvelle domination étrangère, ils tentèrent, derrière Vercingétorix, de prendre la tête de la résistance gauloise à l'envahisseur romain. Leur échec scella le destin de la Gaule.

 

Peut-on tirer de tout cela quelques éléments pour mieux déterminer la fourchette historionomique de la Chine ?

Il me semble que l'on peut comparer la domination, en Chine, des Han sur le Tibet et le Xinjiang ouïghour, notamment, à la confédération bâtie par les Arvernes, en considérant que l'Asie de l'Est au sens large est l'équivalent des Gaules, ainsi que je le suggérais plus haut. On peut tenter de le visualiser en faisant cette carte, où j'ai tenté de faire apparaître le parallèle avec la carte montrée plus haut sur la Gaule :

Chinarvernes

Partant de ce postulat, qui me semble valide, on peut envisager la future confrontation entre Chine et Etats-Unis comme l'équivalent de la confrontation de -125. Elle pourrait d'ailleurs commencer par un affrontement de périphérie entre alliés des deux puissances, par exemple entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, ce qui serait plus proche de l'affrontement des Salyens et de Massilia. Mais l'affrontement pourrait aussi débuter de manière plus directe par une agression chinoise sur un petit voisin, les Philippines ou Taïwan.

La partie la plus éclairante de l'analogie est évidemment dans les conséquences de la confrontation.

De ce que nous avons vu de celles du conflit de -125 à - 121, cela pourrait aboutir à une défaite chinoise importante, équivalente à celle du Japon de 1945, entraînant un démembrement de la Chine comme il en alla de la confédération arverne. Le Tibet et les régions ouïghoures, Xinjiang notamment, deviendraient indépendantes. L'Etat chinois se replierait vraisemblablement sur les régions Han. Les Indiens pourraient, dans cette configuration, être les nouveaux Eduens : alliés des Etats-Unis dans la confrontation contre la Chine, eux-mêmes étant menacés par l'impérialisme chinois, alors qu'ils sont dans une phase de croissance économique semblable à ce qu'était celle de la Chine il y a une quinzaine d'années et sera dans quinze ans une puissance comparable à ce qu'est la Chine aujourd'hui, devenant la plus grande puissance d'Asie orientale.

Dans le même temps, les Américains auront considérablement affermi leur présence en Asie de l'Est, renversant probablement le régime de Corée du Nord. Comme la monarchie de Bituitos, il est vraisemblable que le régime communiste chinois ne survivra pas à la défaite et verra l'établissement d'un régime plus complaisant envers la puissance américaine.

De manière générale, l'on voit que le parallèle avec l'intervention romaine de -125 aboutit à des projections assez similaires à celles résultant du parallèle avec la Guerre du Pacifique. C'est donc vraisemblablement dans les environs d'un tel scénario que se trouvent les probabilités maximales de cette "fourchette historionomique" de la Chine.

 

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15 août 2016

Le judaïsme a-t-il été prosélyte ?

Lors de plusieurs discussions récentes que j'ai pu avoir à propos du judaïsme, notamment au sujet du parallèle que j'établis entre le judaïsme antique et l'islam, l'on a fréquemment voulu m'expliquer que le judaïsme n'a jamais été prosélyte.

Je voudrais donc rappeler la démonstration de ce prosélytisme en recensant les preuves de tout type : littéraires, archéologiques, démographiques qui attestent de manière certaine l'existence d'un prosélytisme juif dans l'Antiquité qui n'avait rien à envier à celui du christianisme et de l'islam depuis leur apparition.

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Les sources antiques

Les sources Gréco-romaines

Il y a évidemment, les sources hostiles aux Juifs, et qui s'alarment de les voir pulluler. Dans La Cité de Dieu, Saint Augustin Attribue à Sénèque cette citation : "« Les coutumes de  cette nation détestable se sont propagées avec  tant de force qu’elles sont reçues parmi  toutes les nations ; les vaincus ont fait la loi  aux vainqueurs»" (Saint Augustin, Cité de Dieu, liv. VI, ch.  xi.)

On trouve également une série de dispositions légales prises par les empereurs successifs afin d'enrayer la propagation des croyances orientales, et notamment la foi juive, ce qui témoigne d'un souci du pouvoir devant la progression de ce culte.

Ainsi l'on trouve Domitien faisant confisquer les biens des convertis à Rome, l'interdiction de la circoncision par Hadrien (le même qui chassa les Juifs de Jérusalem après la révolte de Bar Kokhba en 135).

Les sources juives

Ecrits doctrinaux

Bien que les écrits doctrinaux juifs datent de la formation du judaïsme rabbinique, ils contiennent des témoignages de ce qu'avait été le prosélytisme juif de l'Antiquité pré-chrétienne.

L'on trouve notamment:

Dans le Midrash : «Quiconque amène un païen à la connaissance de Dieu, c’est comme s’il l’avait créé» (Beréshit Rabba , 8, 10)
Dans le Talmud : 
«Israël n’a été exilé que pour qu’il s’accroisse par les prosélytes» (Pesa‘him , 87)

Certes l'on trouve aussi, dans les mêmes textes, d'autres passages qui sont hostiles au prosélytisme, y voient la cause de nombreux ennuis et une forme de parasitisme du judaïsme par des intérêts non-spirituels. Mais précisément, cette contradiction dans ces textes atteste d'un passage d'une religion prosélyte vers une religion qui se replie sur elle-même et voit d'un mauvais oeil un prosélytisme qui risque de polluer l'héritage à préserver. S'appuyer sur les passages de ces textes du judaïsme rabbinique hostiles au prosélytisme pour expliquer que le judaïsme n'est pas et n'a jamais été prosélyte est donc une erreur, spécifiquement au regard des éléments matériels attestant de l'existence de ce prosélytisme.

Témoignage de l'évangile de Matthieu

On trouve dans l'évangile de Matthieu (23, 15) cette condamnation de Jésus à l'égard des Juifs : «Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui parcourez les mers et les terres pour gagner un prosélyte, et, quand vous lavez gagné, vous le rendez digne de la géhenne deux fois plus que vous!»

Témoignage de Philon d'Alexandrie

Bernard Lazare relevait, dans son Antisémitisme, relevait une citation du philosophe juif Philon d'Alexandrie (dont je n'ai pour l'instant pas retrouvé le lieu exact dans Philon ; Lazare donne Contre Flaccus comme source pour les autres citations, mais celle-ci n'en vient pas) : « Nos coutumes gagnent et convertissent à elles les barbares et les Hellènes, le continent et les îles, l’Orient et l’Occident, l’Europe et l’Asie, la terre entière d’un bout à l’autre. » Le plus grand auteur juif de l'époque considérait donc que le prosélytisme juif était très puissant et considérait avec fierté la progression de sa foi chez les non-juifs.

Les cas de conversion

Outre la conversion de Grecs et de Romains séduits par la religion juive, l'on connaît aussi, historiquement, des cas de conversions de masse.

Il y a des exemples de conversions liées à celle d'un chef politique, comme le christianisme connut par exemple celle des Francs à la suite de Clovis. Ainsi, le roi yéménite Dhu Nuwas, au VIe siècle, se convertit-il au judaïsme et se lança dans la persécution des chrétiens.

Il y a aussi des conversions forcées, comme le fameux exemple de la conquête de l'Idumée par les Hasmonéens, sur laquelle je renverrai à l'article très synthétique de Katel Berthelot, du CNRS, « Les conquêtes hasmonéennes et la judaïsation des Iduméens (Ier-IIe siècles avant notre ère)",  Conversion / pouvoir et religion, 8 juillet 2016.

Notons simplement ici qu'elle souligne que les recherches archéologiques ont montré que les Juifs ont détruit les temps païens en conquérant l'Idumée, ce qui corrobore les témoignages de Flavius Josèphe et Ptolémée.

Flavius Josèphe raconte ainsi que le roi des Juifs, Jean Hyrcan: « leur permit de demeurer dans le pays à condition qu’ils se fassent circoncire et acceptent de vivre selon les lois des Judéens. Eux, par attachement pour la terre ancestrale, se soumirent à la même circoncision et au même mode de vie, sur les autres (points), que les Judéens. Et désormais ceux-là sont devenus eux-mêmes Judéens (ou : Juifs) » (Antiquités juives XIII, 257-258)

Ptolémée l'Historien indique, dans son Histoire d'Hérode : « Les Iduméens et les Judéens diffèrent […]. On appelle Judéens ceux qui le sont naturellement depuis l’origine ; et Iduméens, ceux qui n’étaient pas Judéens à l’origine, mais Phéniciens et Syriens. Ayant été vaincus par les Judéens et contraints de se circoncire, de contribuer au peuple (c’est-à-dire de verser un impôt lié à leur association avec les Judéens) et de respecter les mêmes usages, ils furent appelés Judéens ».


Mais l'argument véritablement massue pour démontrer l'importance du prosélytisme juif dans l'Antiquité, c'est sans aucun doute la démographie.

La démographie du judaïsme antique

Si l'on regarde les données démographiques, la nécessité historique d'un fort prosélytisme juif apparaît clairement, sans quoi lesdites données sont inexplicables.

En effet, au VIIIe siècle avant Jésus-Christ, les royaumes d'Israël et de Juda comptait une population d'environ 160 000 personnes (Israël Finkelstein & Niel Asher Silberman, La Bible dévoilée, Folio Histoire, p. 182).

Au Ier siècle de notre ère, population juive dans l'Empire environ 4,5 millions (Eduard Lohse, Le Milieu du Nouveau Testament, Paris, Seuil, 1953, p. 152. L’Histoire Universelle des Juifs publiée sous la direction d’Elie Barnavi et Denis Charbit (Hachette, 2002) donne une estimation similaire.)

En huit cents ans, la population juive aurait donc été multipliée par vingt-huit, chiffre parfaitement invraisemblable pour un accroissement naturel. Pour rappel, à cette époque les populations, hors périodes d'épidémies catastrophiques, s'accroissaient grosso modo de 10% par siècle ; par ailleurs la population mondiale, durant l'accélération démographique énorme entre 1200 et 2000, passa de 400 millions à 6 milliards, a été multipliée par "seulement" 15. Ainsi donc, si l'on suit la moyenne de l'époque, la population juive n'aurait pu arriver, par accroissement naturel, qu'à doubler approximativement en huit siècles, pour arriver à quelque chose comme 350 000 juifs au Ier siècle. Et même si, par extraordinaire, la population israélite avait connu un accroissement naturel équivalent à celui de l'humanité dans les huits cents dernières années, qui ont vu la Révolution industrielle et les progrès de la médecine, l'allongement de l'espérance de vie et la plongée de la mortalité infantile, elle aurait compté au Ier siècle 2,4 millions d'individus ; c'est-à-dire que même en présence d'un accroissement démographique digne des plus prolifiques siècles de l'Humanité, on observerait encore un manque de 40% par rapport à la population effectivement estimée au Ier siècle.

Prenons le problème sous un autre angle : au VIe siècle de notre ère, le christianisme en ses diverses branches devait compter grosso modo 60 millions d'individus (la population estimée sur le territoire recouvert jusque-là par l'Empire romain, en admettant que l'essentiel de la population était alors convertie au christianisme et avant l'arrivée de l'islam). Aujourd'hui, cette religion compte environ 2,5 milliards de fidèles, soit une multiplication par plus de 40 en 1500 ans.Au VIIe siècle, l'empire musulman Omeyyade comptait environ 62 millions d'habitants. Aujourd'hui, l'islam représente 1,6 milliards de fidèles à travers le monde, soit une multiplication par 25 en 1500 ans (et si l'on considère que seule la moitié de la population de l'empire Omeyyade s'était convertie à l'islam, on obtient un accroissement du même ordre de grandeur que celui du christianisme sur la même période).

Il ressort de ceci que le passage d'une population juive de 160 000 individus environ au VIIIe siècle avant notre ère à 4,5 millions au Ier siècle de nore ère est d'une ampleur comparable à l'évolution démographique des religions modernes. Or le rôle historique des conversions dans l'expansion démographique de ces deux religions n'est pas à démontrer.

Nous avons donc :

- d'une part une impossibilité démographique du passage d'une population hébreue de 160 000 individus au VIIIe siècle avant notre ère à une populaiton juive de 4,5 millions sous l'Empire romain par simple accroissement naturel

- d'autre part un accroissement d'un ordre de grandeur similaire à celui observé chez les grandes religions prosélytes.

Il faut en conclure que le caractère prosélyte du judaïsme antique est une certitude démographique.

 

Conclusion : la certitude du caractère prosélyte du judaïsme antique

Il est donc manifeste que le prosélytisme juif de l'Antiquité est prouvé de toutes les manières imaginables : les auteurs gréco-romains hostiles à ce prosélytisme le déplorent, l'un des plus grands auteurs juifs de l'Antiquité s'en félicite ; l'évangile l'évoque, et le phénomène a été suffisamment réel pour provoquer des réactions du gouvernement romain pour tenter de l'enrayer.

Par ailleurs, on trouve des témoignages doctrinaux juifs justifiant et prônant une attitude missionnaire. Des historiens antiques, juif (Flavius Josèphe) comme grec (Ptolémée), parlent de la conversion forcée de l'Idumée au judaïsme, et l'Histoire témoigne qu'au VIe siècle encore, un roi pouvait se convertir au judaïsme et devenir à son tour prosélyte en persécutant les chrétiens.

Enfin, pour enfoncer le clou, les données démographiques démontrent que, même dans l'hypothèse où le judaïsme aurait connu un accroissement naturel digne des siècles les plus prolifiques de l'humanité, la moitié de la population juive sous l'Empire romain ne trouverait encore explication de son existence que par le prosélytisme, ce qui n'est pas une proportion négligeable et donne au caractère missionnaire du judaïsme antique un dynamisme équivalent à celui du christianisme et de l'islam à travers les siècles.

Il ressort de tout ceci que le prosélytisme juif de l'Antiquité est un phénomène incontestable, amplement documenté et démontré.

 

Pourquoi, alors, cette certitude historique est-elle aussi prompte à être contestée ?

J'y vois deux raisons.

- D'abord la confusion historique : nos contemporains ont du judaïsme l'idée de ce qu'il est aujourd'hui, une religion non prosélyte, d'un faible nombre de fidèles en comparaison des deux autres monothéismes. Et ils font l'erreur de projeter cette vision dans le passé en imaginant que le judaïsme a toujours ainsi. Ils commettent ainsi un gros anachronisme et se rendent incapable de mesurer la profonde rupture qu'a constitué la mutation vers le judaïsme rabbinique après la destruction du Second Temple par les Romains.

- La deuxième raison est une raison d'intérêt culturel : il est flatteur pour les Juifs de considérer que leur religion n'ait jamais eu besoin de recourir au prosélytisme actif pour s'étendre, que son rayonnement spirituel ait été tel que des foules se seraient spontanément précipités pour se convertir sans qu'on aille les chercher. Or ceci est parfaitement faux, et le judaïsme n'a atteint, en proportion, des résultats similaires à ceux du christianisme et de l'islam qu'en employant des méthodes similaires.

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13 août 2016

La fourchette historionomique de Poutine

Alors qu'en mer de Chine du sud se font entendre de plus en plus fort, outre les bruits de botte, le ronflement des hélices et le sifflement des réacteurs, comme vous pourrez vous en rendre compte en consultant notre page La guerre de Xi, je voudrais revenir du côté de l'Europe et de Poutine.

Il y a quelques jours, Erdogan s'est rendu à Moscou, et le ton de la rencontre laisse penser que nous assistons bien à un revirement stratégique de la Turquie en direction de la Russie., que j'ai appelé "revirement à l'italienne", en référence au parallèle qu'on peut faire avec le revirement de Mussolini vers Hitler en 1936 après une phase de tensions.

Par ailleurs, le sommet de l'OTAN qui s'est tenu les 8 et 9 juillet derniers semble avoir résulté en une réaffirmation de l'unité de l'Alliance. Je dis bien "semble", car il est toujours difficile de faire un bilan objectif de ce genre d'événement dès les jours qui suivent : ceux qui y participent veulent toujours donner l'impression d'un succès, et commentent donc par des déclarations optimistes non nécessairement en phase avec la réalité. Cependant, si l'on a bien vu la France et l'Allemagne insister, comme l'on pouvait s'y attendre, sur la nécessité de maintenir le dialogue en refusant de voir dans la Russie de Poutine un "ennemi", il faut admettre qu'il ne semble pas y avoir eu de dissension majeure et que plusieurs décisions concrètes ont été entérinées pour parer au plus pressé, savoir la menace russe pesant sur les pays Baltes, même si les déploiements de troupes alliées envisagées seraient visiblement insuffisants à bloquer une attaque russe sur lesdits pays, ils devraient garantir, au moins en partie, une application de l'article 5, les pays ayant des troupes sur place devant se considérer de facto comme attaqués en cas d'invasion russe. Sans pouvoir dire si elle sera suffisante, la montée en force est donc indéniable.

En tout cas, il y a un net progrès dans la prise de conscience du danger que représente la Russie de Poutine,avec par exemple ce rapport de l'armée britannique pour laquelle Poutine utilise l'Ukraine pour entraîner et aguerrir ses troupes en vue de la confrontation.

Bien sûr, le coup d'Etat survenu en Turquie entretemps, et ses conséquences susdites, ont refait partir le curseur du côté du danger maximum, puisqu'une OTAN ayant perdu son pilier sud serait naturellement moins à même de contrer des visées russes en Europe de l'Est ; inversement, Poutine sera d'autant plus enclin à agir en l'absence du risque d'attaque à revers.

Tout ceci me pousse à revenir sur la question du "péril Poutine", d'un point de vue historionomique, afin de voir si le danger est mesurable.

En effet, ceux de mes lecteurs qui auront lu mon dernier livre savent déjà que je pense que la connaissance des schémas historiques doit nous permettre de prévoir les grandes lignes du futur, mais aussi que ces grandes lignes se présentent sous la forme d'une "fourchette" à l'intérieur de laquelle demeure une marge de variation. Par exemple, une guerre peut être certaine, sans que son degré de gravité et d'ampleur puisse être exactement prévu, mais seulement estimé dans une certaine mesure. C'est cela que je souhaite faire aujourd'hui : établir le meilleur et le pire des cas.

Et cela me paraît possible grâce aux deux analogies historiques que j'ai déjà présentées sur ce blog concernant la situation de la Russie face à l'Europe :

- il y a d'abord la trajectoire similaire à celle de la Russie poutinienne, dans un schéma de 70-80 ans, à celle de la France napoléonienne et de l'Allemagne hitlérienne

- Il y a ensuite le parallèle avec l'Antiquité : la situation entre la Russie, l'Europe et l'Amérique est similaire à celle qui prévalait entre la Macédoine, la Grèce et Rome à la fin du premier tiers du IIe siècle avant notre ère, à l'époque du roi Persée de Macédoine

Notons d'ailleurs que la Macédoine de Persée, comme la Russie de Poutine, s'inscrit dans la catégorie de ce que j'appelle les impérialismes revanchards, suivant le modèle déjà présenté dans l'article présentant le parallèle avec Poutine et Hitler. Si l'on prend le schéma simplifié du tableau présenté dans ledit article, l'on retrouve bien la trajectoire :

Schéma

Macédoine

Fondation de l’empire

- 222 : Empire d'Antigone Doson après la victoire contre Sparte

Défaite humiliante et effondrement du régime

- 197 : Défaite de Philippe V contre Rome. Perte de la Thessalie et de l'hégémonie sur la Grèce.

Militarisme nationaliste

Persée monte sur le trône et redresse l'armée.

Réarmement et premières actions militaires

- 172 : Attentat contre Eumène de Pergame

Irrédentisme agressif

Extension de l'influence avec des traités en Grèce

Tentative diplomatique des démocraties

Signature d'une trêve avec Rome

Déclenchement de la guerre d’agression

- 171 : Attaque de Persée et victoire de Callinicos

 

A ces deux analogies, j'en ajouterai une troisième, également importante : celle de la Carthage d'Hannibal, qui répond aussi au schéma de l'impérialisme revanchard ; étant donné le parallèle existant et exposé dans mes livres entre l'histoire romaine et l'histoire américaine, et le fait que la Russie est la Carthage de l'Amérique, l'ennemi héréditaire pour la suprématie globale, il doit en être tenu compte. Je n'ai pas fait d'article à ce sujet, mais voici le tableau synthétique reprenant le schéma :

Schéma

Carthage

Fondation de l’empire

- 307 : défaite d'Agatocle de Sicile, affirmation carthaginoise sur l'Afrique

Défaite humiliante et effondrement du régime

- 241 : Défaite dans la Première guerre punique contre Rome.

Guerre civile (guerre des Mercenaires) et perte du pouvoir par l'oligarchie au profit des démagogues barcides.

Militarisme nationaliste

Militarisme des Barcides (famille d'Hannibal Barca)

Réarmement et premières actions militaires

Conquête du sud de l'Espagne.

Irrédentisme agressif

Attaque sur Sagonte.

Tentative diplomatique des démocraties

Tentative de négociation de Rome.

Déclenchement de la guerre d’agression

- 218 : Attaque d'Hannibal

 

Dans ces diverses situations historiques, l'ampleur de la guerre, des réussites de l'envahisseur et des destructions engendrées a varié : Persée a pratiquement été confiné chez lui après un léger succès initial ; Napoléon et Hitler ont, grâce à d'importants succès initiaux, réussi à bâtir un empire éphémère en Europe ; Hannibal a remporté des succès initiaux écrasants, causant à Rome des dégâts catastrophiques et la mettant au bord de la destruction. Tous ont fini par être vaincus par ce que j'ai appelé la "thalassocratie" du temps (Rome, l'Angleterre ou l'Amérique, selon), mais le degré de puissance atteint par l'impérialiste revanchard et les dégâts provoqués par la guerre dans l'entretemps n'ont pas été du même ordre.

Et c'est de cela que je souhaite parler aujourd'hui, parce qu'on me demande souvent ce que cela donnerait. Eh bien, précisément, avec ces divers exemples, nous tenons, me semble-t-il, notre "fourchette historionomique", allant du moins mauvais au pire des scénarii.

(Note : la plupart des cartes ont été réalisées en utilisant l'excellent site Géacron)

Le moins mauvais scénario : la Troisième guerre macédonienne

Il faut espérer que la confrontation de l'Europe et des Etats-Unis avec la Russie de Poutine sera aussi facile que la guerre qui opposa Rome et ses alliés grec à la Macédoine de Persée.

Macédoines

Revenons un peu en arrière. Nous voyons ci-dessus,  comment, à la suite de la Deuxième guerre macédonienne (terminée en -197), l'empire macédonien de Philippe V (première carte) dut renoncer à son hégémonie sur la Grèce (deuxième carte), qui redevint indépendante après la proclamation de la liberté des cités grecques par le consul romain Flamininus en -196.

La Macédoine  était en outre contrainte à l’alliance avec Rome, notamment dans la guerre contre Antiochos, à l'Orient.

En -179, Philippe V meurt, et son fils Persée lui succède à la tête de la Macédoine. Il est revanchard et rêve de rendre à son royaume sa puissance passée, avant la défaite contre les Romains. Tout en renouvelant le traité d’alliance avec Rome, il commence à préparer la guerre : il remet son armée sur pied, amasse un trésor de guerre, et cherche à se créer des alliances ; il trouve des amis chez ceux qui haïssent Rome, notamment les exilés et criminels Grecs. Les Achéens, attachés à la liberté politique de la tradition grecque, n’apprécient pas le despotisme du monarque macédonien, mais certains parmi les aristocrates défendent néanmoins un dialogue avec lui, y voyant un moyen de ralentir l’évolution vers la dépendance envers Rome.

La nouvelle guerre entre Macédoine et Rome éclata en -172. Des pans de la Grèce virent triompher le parti démagogue pro-macédonien : la Béotie s’allia avec Persée, et sombra dans la guerre civile entre pro-romains et pro-macédoniens. Même chez les Grecs non hostiles à Rome, les victoires initiales de Persée suscitèrent de l’enthousiasme : Polybe explique (Histoire générale, XXVII, 7) que, si ses compatriotes avaient conscience des avantages de la domination romaine comme de la tyrannie passée de la Macédoine, voir l’orgueil romain mis en difficulté n’était pas pour déplaire à la fierté hellène.

Après quelques succès militaires, notamment à Callinicos, permis par l’impréparation romaine face à un adversaire déterminé à la guerre depuis plusieurs années, Persée fut vaincu à Pydna, après quatre ans de guerre, par Paul-Emile. Le roi fut fait prisonnier et le royaume de Macédoine divisé en quatre républiques sous contrôle romain.

Pydna 168

La Grèce, après la victoire romaine (carte ci-dessus), fit l’objet d’une « reprise en main ». Paul-Emile fit le tour de la région en sanctionnant ceux qui avaient pris le parti de la Macédoine. La Grèce était désormais condamnée à une vassalisation croissante.

Cette guerre ne fut pas l'une des plus meurtrières de Rome : en dépit de sa longue durée, les mouvements furent peu nombreux, Persée n'ayant pas les moyens de mener des opérations de grande ampleur et les Romains attendant d'être parfaitement préparés pour frapper. Les destructions furent donc relativement limitées.

Plusieurs éléments penchent vers ce scénario plutôt favorable : la prise de conscience progressive du danger que représente la Russie de Poutine, que j'évoquais en début d'article, mais aussi la disparité de taille et des forces : tout comme l'Amérique aujourd'hui, le potentiel militaire (démographique, notamment) et économique de l'Italie romaine dépassait largement les capacités macédoniennes. Par ailleurs, si finalement la dissuasion nucléaire continue de jouer sur le même mode que durant la guerre froide, les confrontations militaires conventionnelles devraient également demeurer limitées : Poutine pourrait être vaincu sans aller beaucoup plus loin que les pays Baltes et la mer Noire.

Cependant, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'exposer, la supériorité de l'OTAN sur le papier n'est pas une assurance contre des résultats militaires surprenants, comme ceux qu'obtinrent Hitler ou Napoléon.

Le scénario médian : la trajectoire d'Hitler et de Napoléon

Ici, je ne reviendrai pas sur le détail, les deux articles cités précédemment étant assez complets. Je vais donc m'intéresser plus spécifiquement à la question de l'expansion territoriale possible de la domination russe dans le cas où Vladimir Poutine rencontrerait des succès comparables aux succès initiaux de Napoléon et Hitler.

En effet, j'ai pu constater que la géographie a souvent un certain rôle historionomique, par exemple le déplacement vers l'ouest de ce que j'ai appelé dans mon livre le cycle A-B, ainsi qu'un changement d'échelle territoriale et de population. De même, à l'échelle du monde, la géographie de l'Europe apparaît aussi torturée -avec une forte concentration de péninsules, d'îles et de presqu'ïles - que celle de la Grèce par rapport au monde méditerranéen (ce qui a vraisemblablement un rôle historionomique en favorisant l'apparition de particularismes locaux, et donc de nations diverses, par séparation physique des populations).

Or, sur les deux premières "occurrences" européennes d'un impérialisme revanchard, celui de la France napoléonienne et de l'Allemagne hitlérienne, on observe une certaine constance, quoi qu'à travers un déplacement. Voyons plutôt.

France vassaux

Comme je l'avais expliqué dans mes précédents articles, les guerres proprement napoléoniennes, causées par l'impérialisme napoléonien et non plus par le phénomène révolutionnaire, débutent en 1805. La France a alors pour alliée, depuis 1796 et le Traité de San Idelfonso, l'Espagne, avec laquelle elle avait fait la paix en 1795 et qui avait quitté la Première coalition pour se retourner contre l'Angleterre. Pour la France napoléonienne, l'Espagne a donc tenu de rôle de l'allié un peu contraint et de second rang qu'a tenu l'Italie fasciste auprès de l'Allemagne nazie : un pays qui s'allie après avoir rompu avec le camp d'en face, qui offre une aide assez inefficace dans la guerre globale, et nécessite finalement de mobiliser des forces importantes pour l'occuper en raison de ses insuffisance ; le "bas-ventre mou" en somme.

Sur la carte, figure donc en bordeau l'Empire français et son alliée l'Espagne. En rouge figurent les pays conquis, vassalisés ou alliés contraints ; je n'y ai pas fait figurer la Russie, car elle fut un allié particulier, temporaire, sur un relatif pied d'égalité. La ligne bleue marque les frontières du Saint Empire romain germanique, dont la couronne était alors détenue par François Ier, qui dut y renoncer pour être seulement empereur d'Autriche.

Allemagne vassaux

Sur la carte ci-dessus, c'est l'Allemagne nazie et son alliée l'Italie fasciste qui apparaissent en noir, et en gris les territoire annexés, occupés, vassalisés ou alliés, exception faite des territoires d'Union soviétique, qui demeura alliée jusqu'en 1941 avant d'être envahie à son tour.

Si l'on fait abstraction de l'Afrique du Nord, qui était sous le contrôle du régime de Vichy et sur laquelle le contrôle allemand fut donc très ténu, à l'exception des zones "visitées" par l'Afrikakorps en Tunisie et en Libye, l'on constate un déplacement vers l'Est de la zone d'expansion impériale, suivant le déplacement du centre de gravité, l'axe franco-espagnol se situant un millier de kilomètres plus à l'ouest que l'axe germano-italien : l'Espagne et le Portugal sont neutres et échappent à la domination allemande, cependant que les Balkans et la Grèce y succombent.

Alors, évidemment, deux occurrences, cela fait un peu court pour affirmer qu'il y a là une sorte de règle, mais le fait que la capacité de domination territoriale n'ait finalement guère changé entre Napoléon et Hitler alors que les moyens de transport avaient fait des progrès phénoménaux durant le quasi siècle et demi les séparant, l'on peut suggérer que les choses continueront de suivre ce cours-ci. Et ce d'autant plus que cela correspond à des éléments factuels stratégiques importants : la France est le seul pays d'Europe continentale à disposer en propre de l'arme nucléaire. Or si, dans l'hypothèse où une invasion conventionnelle russe de l'Europe serait possible sans emploi de l'arme nucléaire par les Américains, qui refuseraient de risquer une guerre nucléaire contre la Russie pour sauver des Européens, et où la France elle-même ne voudrait pas risquer d'être rayée de la carte pour sauver ses voisins européens, il demeure que la France serait sans doute prête à tirer pour protéger son propre territoire : cela imposerait donc, militairement, à la Russie de s'arrêter à la frontière française, voire belge si la France était prête à protéger son petit voisin francophone, hypothèse que j'ai conservé admise dans la carte suivante, même si Poutine voudrait sans doute, pour le symbole, s'emparer de Bruxelles. Ainsi donc, la France se trouverait dans une situation semblable à celle de l'Espagne de Franco, déclarant une neutralité pour s'extraire du conflit tout en étant trop capable de se défendre, avec sa dissuasion nucléaire, pour que Poutine cherche à aller jusqu'à l'Atlantique. Ceci donnerait la carte de domination russe suivante, avec un nouveau déplacement vers l'Est d'un millier de kilomètres en Europe, suivant le nouvel axe, que j'ai fait figurer ici comme étant Russo-turc, intégrant le parallèle que j'ai fait entre la Turquie d'Erdogan et l'Italie fasciste dans le concert européen, et qui demande encore à être confirmé.

Russie vassauxNous aurions donc, en violet, la Russie poutinienne (et l'enclave de Kaliningrad) avec la Crimée annexée, et l'allié turc. En mauve, les territoires qui, si se produit un scénario correspondant à la trajectoire de Napoléon et d'Hitler, pourraient tomber sous la coupe de la Russie poutinienne, soit par occupation, soit par alliance avec des gouvernements issus des courants populistes et soutenus aujourd'hui par le Kremlin.

Et comme la Russie s'étend aussi hors d'Europe, et pour être complet, j'ai fait cette carte pour montrer l'ère de domination totale qu'elle pourrait atteindre, durant un bref apogée, de quelques mois à quelques années, le temps que la puissance américaine se mette en branle pour repousser et renverser Poutine.

Russie vassaux monde

Ci-dessous, pour visualiser le déplacement, comme une vague, j'ai comparé les trois cartes.

Trois occurrences

Tout ceci arriverait si Poutine attaque l'Europe - vers 2018, dis-je depuis longtemps - et remporte des succès initiaux d'une ampleur comparable à ceux d'Hitler (écrasant la France réduite à l'Etat français) et Napoléon (écrasant l'Autriche et démembrant le Saint Empire), qui consisteraient en une percée jusqu'à Berlin et une capitulation de l'Allemagne.

Ce scénario serait naturellement plus grave que le précédent, car la majeure partie de l'Europe serait touchée par les destructions, et devrait subir durant une période non négligeable une hégémonie russe très martiale, avec des régimes autoritaires. La guerre serait plus longue, et plus dure, car le terrain perdu devrait être repris.

Ce scénario est d'autant plus probable que l'OTAN est vraisemblablement entrain de perdre son pilier sud, la Turquie, qui pourrait en plus devenir un ennemi. En outre, les Etats-Unis risquent d'être très occupés ailleurs avec la montée des tensions en mer de Chine qui pourraient tourner à la guerre ouverte, et mobiliser des forces importantes qui ne pourraient être employées pour défendre une Europe assez désarmée aujourd'ui.

Mais si l'on suit la trajectoire de la Deuxième guerre punique, alors la situation serait encore plus catastrophique.

 

Le scénario du pire : les éléphants d'Hannibal

Je ne reviendrai pas sur les rappels historiques insérés au tableau plus haut.

J'ajouterais qu'Hannibal comme Hitler et Napoléon, a obtenu des résultats initiaux fabuleux grâce à une audace extraordinaire : jouer pratiquement son va-tout sur les premières actions, dans une stratégie basée sur le mouvement fulgurant vers l'adversaire, l'encerclement (la bataille de Cannes en fait le maître incontesté, et Napoléon et les armées nazies le pratiqueront à des échelles toujours plus vastes) et les armes de choc : s'il y a eu la Grande Batterie de Napoléon, les Panzerdivisionen d'Hitler, il y eut d'abord les éléphants d'Hannibal.

Revoyons l'importance des résultats obtenus par Hannibal avec quelques cartes :

Carthage 218

Ci-dessus nous voyons le territoire carthaginois, en vert fluo, et le territoire romain, en rose foncé, à la veille de la guerre en 218 avant J.-C. En bleu figure le trajet emprunté par Hannibal.

Carthage 215Ci-dessus nous voyons la poursuite de la route empruntée par Hannibal. Nous voyons les territoires de Gaule cisalpine (nord de l'Italie) dont Rome a perdu le contrôle avec le passage d'Hannibal, et les cités du sud de l'Italie, conquises par Hannibal au détriment de Rome, dès 215 avant J.-C.

Il faut savoir qu'à ce moment-là, les Romains ont déjà perdu environ 80 000 hommes morts sur les champs de bataille, des pertes dantesques (bataille de la Trébie : 20 000 Romains morts, Trasimène 15 000 morts, Cannes 45 000 morts) correspondant à environ 10% de la population masculine de l'Italie romaine. Dans les quelques années suivantes les Romains devraient encore subir de lourdes pertes (environ 40 000 hommes jusqu'en -209 : 20 000 à Bétis, 13 000 à Herdonia et 6000 à Ausculum). Soit au total quelque chose comme 15% de la population masculine adulte romaine  ; à quoi il faut ajouter les rapines et les destructions de récoltes, par lesquelles Hannibal espérait contrainre les Romains à la paix.

 Finalement, la mobilisation romaine devait permettre de reprendre le dessus, et de défaire Carthage dont le territoire serait réduit à la portion congrue après dix-sept ans de guerre, comme l'on voit ci-dessous.

Carthage 201
Bien évidémment, la Russie de Vladimir Poutine n'a aucunement les moyens d'envahir le territoire américain comme Hannibal le fit du territoire romain. Cependant, il est capable, comme je l'ai déjà dit, de s'emparer de territoires en Europe qui sont considérés comme une partie essentielle de l'Empire américain (comme l'expliquait Brzezinski).
Mais, surtout, la Russie est le seul pays à avoir la capacité nucléaire de véritablement, sinon détruire les Etats-Unis, du moins leur causer des dégâts catastrophiques : si l'on appliquait à la population américaine le ratio des destruction d'Hannibal, on arriverait à un chiffre minimal de 15 ou 20 millions de morts. Naturellement, une guerre nucléaire pourrait dépasser encore fortement ce chiffre. L'Amérique frapperait aussi la Russie avec ses armes nucléaires, et il est vraisemblable que si les deux ne s'anéantissaient pas lors des premières frappes, le plus à même d'achever l'autre seraient les Etats-Unis, étant donné qu'ils disposent du bouclier antimissile, et que les frappes russes se disperseraient vraisemblablement entre l'Europe et les Etats-Unis, quand ces derniers viseraient uniquement la Russie.
Mais quand bien même la victoire serait in fine américaine, les dommages à l'économie et à la population occidentale, américaine comme européenne, seraient dans ce scénario-ci les plus importants et les plus cauchemardesques.
Voici donc les trois scénarii qui me paraissent dessiner la "fourchette historionomique" de Poutine. La confrontation à venir entre la Russie poutinienne et l'Occident se situera quelque part dans le cône des possibles dessiné par ces trois trajectoirs historionomiques impliquant ce que j'appelle un "impérialisme revanchard", dans le cadre d'un schéma de 70 ou 80 ans. Dans tous les cas, il y a une confrontation, une défaite de la tellurocratie - la Russie en l'occurrence, une victoire de la thalassocratie - aujourd'hui les Etats-Unis, et un renforcement de l'hégémonie de cette dernière sur le monde. Mais selon la trajectoire exacte empruntée, les choses peuvent aller plus ou moins vite et être plus ou moins douloureuses. Il est possible qu'il reste une infime probabilité à chaque extrême, soit que la Russie de Poutine s'effondre subitement avant de se lancer dans des aventures militaires, soit que la guerre nucléaire entraîne l'effondrement de la civilisation, mais j'en doute.
Intuitivement, j'aurais tendance à penser que nous resterons quelque part entre le scénario le moins mauvais et le scénario médian. Mais peut-être que j'essaye de me rassurer.

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31 juillet 2016

Vers une guerre sino-indienne ?

En ce qui concerne la grande guerre à venir, j'ai assez parlé de Poutine et des vraisemblables mouvements russes. C'est pourquoi je n'écris plus guère sur le sujet : j'ai dit l'essentiel, et le "suivi" des évènements est fait à travers la page Facebook de La guerre de Poutine

En revanche, je n'ai en définitive que très peu parlé de l'autre grand front de cette guerre, le front asiatique, autour de la Chine. Nous avons d'ores et déjà créé une page dédié au suivi de l'actualité dans cette région, intitulée La guerre de Xi. Son lancement est l'occasion pour moi d'aborder de manière plus complète cette question de la physionomie du conflit à venir dans cette région.

Je ne reviendrai guère sur les grandes lignes du parallèle avec le Japon Meiji et Showa que l'on trouvera ici et avec quelques détails supplémentaires , où l'on trouvera aussi les éléments généraux concernant le danger des ambitions chinoises en mer de Chine.

Sur ce dernier sujet, avec une perspective américaine sur le danger chinois dans le Pacifique, voir cette vidéo en anglais. Elle appelle selon moi trois remarques :

1) Seule une intervenante évoque rapidement un parallèle possible avec le Japon, mais ne constate pas à quel point il n'est pas seulement possible mais avéré

2) Aucun des intervenants ne souligne l'alliance militaire de fait entre Chine et Russie : lorsque l'un des deux entamera les hostilités avec l'Amérique, l'autre saisira l'occasion pour avancer ses pions face aux Etats-Unis, car ce sera une opportunité à saisir.

3) Le reportage est américano-centré : il se soucie surtout de l'Asie du Sud-Est et du Pacifique, et ne parle guère de l'Inde, cible importante.

 

Aujourd'hui, c'est précisément de cela dont je voudrais parler : la menace d'un conflit armé entre l'Inde et la Chine.

En effet, j'avais déjà évoqué ici le fait qu'économiquement l'Inde, désormais plus compétitive que la Chine, devient chaque jour un concurrent plus dangereux, un véritable rival pour le titre d'atelier du monde. Je soulignais aussi un événement démographique majeur à venir : en 2022 l'Inde ravira à la Chine le titre de pays le plus peuplé du monde, ce qui ôtera à l'Empire du milieu un important élément de prestige qui est en même temps un avantage stratégique d'un point de vue militaire.

On peut ajouter à ceci que la Chine est aujourd'hui dans une phase démographique curieusement très favorable à la guerre, contrairement à ce que l'on pense souvent. Car si la politique de l'enfant unique a engendré des familles resserées où l'envoi à la guerre du fils serait naturellement plus mal vécu que quand il y a plusieurs enfants, on doit noter que les 15-24 ans en Chine, c'est environ 190 millions de personnes, dont 100 millions de mâles, car le différentiel H/F est très élevé. Ce qui signifie que la Chine peut perdre dix millions de jeunes hommes virtuellement SANS conséquence démographique à long terme, puisque ces gens ne pourraient de toute façon pas se reproduire. Et ce nombre double si vous ajoutez les 25-34 ans. Si l'on réfléchit comme un statisticien communiste - ce que sont, ne l'oublions pas, les dirigeants chinois - cela s'appelle une opportunité démographique : aucun pays n'a jamais pu se vanter d'avoir 20 millions d'hommes à perdre sans conséquence démographique. Et si l'on songe que dans 30 ans ils ne seront plus disponibles et que l'Inde aura alors 400 millions d'habitants de plus que la Chine, soit 30% de plus, et un PIB alors plus important que celui de la Chine, la fenêtre de tir apparaît bien étroite.

Il faut savoir ensuite que de nombreux éléments de contexte font que, un demi-siècle après la guerre sino-indienne, les tensions persistent dont cet article, quoique vieux d'un an, fournit une bonne synthèse. Et ces dernières semaines, le risque de confrontation a encore grimpé d'un cran.

D'abord, nous avons assisté à une provocation sino-pakistanaise dans province du Cachemire occupé par le Pakistan.

De son côté, l'armée indienne a augmenté sa présence à la frontière chinoise (Tibet occupé). Et l'on ne parle pas d'un petit déploiement mais de plus d'une centaine de tanks T 72, toute une brigade blindée, qui devrait être montée à une division après que le Pentagone ait informé les Indiens de ce que la Chine masse elle-même des troupes de son côté de la frontière.

A la suite de cela, de grands médias ont commencé à envisager sérieusement l'hypothèse d'un futur, sinon imminent, conflit armé entre Inde et Chine.

Nous avons aussi appris que l'armée chinoise avait fait plusieurs incursions en territoire indien au début du mois de juillet ; il a aussi également été question de "repérages" par hélicoptère.

L'Inde présente en effet plusieurs raisons d'être la première cible de la Chine, bien avant que celle-ci ne décide de s'en prendre à ses voisins en mer de Chine.

La première raison, je l'ai évoquée ci-dessus, vient du caractère imminent du dépassement démographique de la Chine par l'Inde, et dans les années qui suivront d'un dépassement économique ; cela crée un sentiment d'urgence, et l'on sait que l'émergence d'une nouvelle puissance face à une puissance installée est de nature à dégénérer en ce genre de conflit. La Chine, habituée à être, face aux USA, la puissance émergente, est pourtant déjà menacée par une Inde émergente qui constitue pour elle un défi prioritaire, et d'autant plus prioritaire qu'elle se trouve entre elle et ses fournisseurs d'hydrocarbures. C'est d'ailleurs pour cela que, depuis des années, la Chine s'efforce d'encercler l'Inde par terre et par mer.

Indechine

Ci-dessus, la Chine, avec en violet son "collier de perles" autour de l'Inde, son allié pakistanais et le "Corridor économique" (en noir) financé par la Chine pour avoir un accès direct à la Mer d'Arabie et aux hydrocarbures.

 

La deuxième raison est que dans la perspective de sa confrontation avec les Etats-Unis (à un terme de plus en plus court), la Chine peut considérer qu'elle doit au préalable se débarasser d'un rival puissant qui pourrait devenir allié des USA et la frapper dans le dos. C'est ce que représente l'Inde, dont les Etats-Unis cherchent à se rapprocher depuis des années. Dans cette optique, la Chine pourrait recherche un conflit localisé afin de modifier de fait le tracé des frontières à son avantage, en repoussant la frontière indienne au pied de l'Himalaya, et non sur sa crête, transformant ainsi la plus haute chaîne montagneuse du monde en grande muraille pour le flanc sud de la Chine, transformant ainsi l'Ouest de la Chine en forteresse. 

Indechine2Ci-dessus, en vert l'actuelle frontière sino-indienne. En rouge la nouvelle frontière que pourrait tenter d'obtenir la Chine par une guerre éclair, en s'emparant des provinces limitrophes de la Chine : l'Himachal Pradesh, l'Uttarakhand, le Sikkim et l'Arunachal Pradesh, qu'elle convoite depuis longtemps.

Enfin, l'Inde n'étant pas formellement alliée des Etats-Unis, la Chine pourrait s'en prendre à elle sans craindre une intervention immédiate américaine, et cela fait des Indiens la cible idéale d'un test militaire permettant de détourner l'attention de la population, par un engagement nationaliste, des difficultés économiques que rencontre le pays depuis un an.

 

La dernière raison pour laquelle je suis enclin à penser que les hostilités en Asie devraient démarrer par ce conflit entre Chine et Inde est plus "historionomique" et nous ramène au parallèle avec le Japon impérial.

L'Inde : la Chine de la Chine ?

Il faut en effet se souvenir que c'est du côté de la Chine que se trouvent les origines du volet Pacifique de la Seconde guerre mondiale.

Revenons un peu en arrière : en 1894-1895 se tint la première guerre sino-japonaise, par laquelle l'Empire du Japon, en pleine modernisation depuis le début de l'ère Meiji (1868) contraignit l'Empire de Chine, dont le développement économique était plus en retard, à lui céder plusieurs îles, dont Taïwan, et la suzeraineté sur la Corée. Le Japon fut cependant empêché par la pression occidentale et russe d'obtenir toutes les concessions territoriales qu'il souhaitait.

Ce n'est qu'à partir des années 1930, et spécifiquement de 1937, que l'expansionnisme japonais se déchaîna en Chine, avec à la clef un bilan humain de plus de 20 000 000 de morts. Comme chacun sait cette guerre, que les Japonais prévoyaient courte à l'origine, espérant placer des gouvernements vassaux sans avoir à occuper et administrer eux-mêmes des territoires aussi vastes, s'enlisa, dura huit ans et se termina par la défaite japonais dans la Seconde guerre mondiale.

Entretemps, l'invasion chinoise avait, pour une bonne part, provoqué l'embrasement de l'Asie. En effet, les agissements du Japon contre la Chine entraînaient une forte réprobation internationale, notamment des Etats-Unis, du Royaume-Uni et des Pays-Bas, présents dans la région par leurs colonies et possessions, qui instaurèrent un embargo général sur le pétrole et les matières premières afin de contraindre le Japon à cesser son agression et à négocier la fin du conflit. Refusant de se soumettre, le Japon préféra tenter sa chance dans l'agression générale, avec Pearl Harbor et l'attaque générale des possessions britanniques et néerlandaises en Asie, profitant de ce que les puissances européennes étaient paralysées par la guerre contre l'Allemagne et les succès germaniques.

 

La Chine, depuis l'instauration de la République populaire en 1949, suit une trajectoire similaire. La première guerre sino-indienne, en 1962, a permis à la Chine de faire reculer sa frontière, quoiqu'elle ait été bridée dans son avancée par la pression soviétique et américaine. A partir de cette date, elle a renforcé sa coopération avec le Pakistan, Etat créé en 1947 par détachement de l'Inde et qui, aujourd'hui, est pratiquement devenu un vassal de la Chine, tenant un peu le rôle de la Corée entre Chine et Japon jadis.

Aujourd'hui, le gouvernement chinois pourrait être tenté de reprendre une escalade militaire avec l'Inde pour les raisons et les buts invoqués ci-dessus, et sur le modèle de ce que fit le Japon, sans avoir forcément la maîtrise des événements, qui pourraient dégénérer : l'Inde comme la Chine sont des puissances nucléaires, ainsi que le Pakistan. Nul ne sait jusqu'où pourrait aller un conflit, surtout si les Chinois sont prêts à recourir à la même brutalité que les Japonais jadis contre eux.

En tous les cas, il susciterait une forte réprobation internationale, en particulier des Etats-Unis qui ne manqueraient sans doute pas de soutenir l'Inde. Des sanctions économiques seraient à prévoir, qui pourraient achever d'ébranler l'économie chinoise et pousser les dirigeants chinois à des aventures en mer de Chine, développement d'autant plus probable si dans le même temps la Russie de Poutine pousse ses pions en Europe et occupe l'attention de l'OTAN. On serait alors dans un schéma de guerre mondiale tout à fait similaire à celle de 1940, et que j'ai déjà évoqué sur ce blog.

Pour l'instant, suivant les mêmes pratiques que la Russie de Poutine, la Chine de Xi joue l'hypocrisie. Et, toutes deux ensemble, les forces de l'Axe de notre temps se préparent.

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25 juillet 2016

Erdogan : Vers un revirement à l'italienne ?

Depuis un mois, il s'est passé énormément de choses du côté de la Turquie d'Erdogan. D'abord ces excuses concernant le Su 24 russe abattu en novembre 2015, et il y a dix jours ce putsch manqué et la purge généralisée qui lui a succédé et est toujours en cours ; le tout sur fond de négociation toujours difficiles avec l'UE au sujet de l'éventuel avenir européen de la Turquie, qui après avoir eu un espoir d'accélération lors de la négociation sur la crise des migrants a vu un retour à la prudence européenne. A cela il faut ajouter que les relations turco-américaines se détériorent régulièrement depuis plusieurs mois en raison de l'alliance des Etats-Unis avec les Kurdes pour lutter contre l'Etat islamique.

Tout ceci, et quelques récents éléments sur lesquels je devrai revenir, me conduisent nécessairement à revoir mes prévisions dans une certaine mesure.

En effet, mes lecteurs réguliers se souviendront que j'avais envisagé il y a quelques mois que la Turquie puisse être la "Pologne de Poutine", c'est-à-dire sa première proie "facile" comme la Pologne le fut pour Hitler. J'avais noté que Poutine pourrait en effet chercher à déstabiliser le régime en excitant le PKK, en renouant avec la tradition soviétique de financement et d'armement de ce groupe terroriste, et en jouant les pompiers pyromanes dans le Caucase. Et une fois le pays en proie au désordre Poutine serait débarassé du pilier sud de l'Otan et la menace de tenaille qu'il représenterait en cas d'invasion russe de l'Europe de l'Est ; dans le pire des cas, Poutine pourrait même vouloir démembrer la Turquie et réaliser le vieux rêve russe de reprendre Istanbul et de s'emparer des détroits du Bosphore et des Dardanelles.

Les récents événements me conduisent, disais-je, à revoir mes prévisions. En effet, le retournement d'Erdogan, par sa rapidité, son ampleur et la réponse russe qui y a été apportée, me laisse penser que c'est un autre schéma historique que le schéma polonais qui risque de se réaliser; et ce schéma, c'est celui de l'Italie fasciste.

Et je dois ici faire un mea culpa. En effet, mon ami Julien Lalanne, dont j'ai déjà eu l'occasion de signaler qu'il utilisait souvent mes propres concepts historionomiques mieux que moi, m'avait suggéré, en décembre dernier, l'idée qu'Erdogan puisse être le Mussolini de Poutine, au sein d'un nouvel Axe Ankara-Moscou. J'avais écarté cette thèse au profit du parallèle avec la Pologne, et je pense aujourd'hui que j'ai eu tord et qu'il a été très clairvoyant.

Au risque de me répéter, essayant d'avoir, même si c'est difficile pour une discipline nouvelle dans laquelle la méthode se construit pas à pas en même temps qu'elle s'appliquer, j'essaye de conserver toujours une attitude scientifique, ce qui implique de reconnaître les erreurs d'appréciation aussitôt qu'elles apparaissent et de tenter de les analyser au mieux. En cela je ne crois pas que reconnaître une erreur de diagnostic affaiblit ma démarche : je ne me considère pas comme un diseur de bonne aventure dont l'intérêt du discours serait aboli au premier faux pronostic - d'autant que ceux qui auront lu mon dernier livre se souviendront que j'explique que les prévisions précises sont difficiles à faire. En l'occurrence, l'agression de Poutine contre l'Europe est toujours aussi certaine ; le rôle et le sort de la Turquie dans les événements à venir sont plus accessoires et donc plus difficiles à cerner.

J'en reviens donc à mon sujet et vais tenter d'exposer rapidement pourquoi je dis que la Turquie d'Erdogan pourrait bien plutôt suivre la trajectoire de l'Italie fasciste.

Nous sommes en 1934. Hitler, au pouvoir depuis quelques mois, essaie de mener à bien son projet prioritaire : la réunion pangermanique de l'Autriche à l'Allemagne, l'Anschluss. Le putsch nazi échoue mais entraîne la mort du chancelier Dolfuss, dictateur de l'Autriche et allié de Mussolini. Ce dernier, ulcéré - rappelons que le dictateur fasciste méprisait Hitler et s'inquiétait de voir la frontière allemande s'avancer jusqu'à l'Italie - envoie quatre divisions sur le col du Brenner, à la frontière austro-italienne, menaçant d'envahir l'Autriche si Hitler tente de pousser plus avant. Mussolini va jusqu'à se rendre à Vienne, où il déclare avec animosité le 6 septembre 1934 : "Trente siècles d'histoire nous permettent de contempler avec une méprisante pitié les doctrines d'outre-Alpes, soutenues par les descendants des hommes qui ne savaient pas écrire lorsque Rome avait César, Virgile et Auguste".

Hitler, dépité, recule. Il faut donc bien se souvenir que, si les deux dictateurs italien et allemand sont restés dans les mémoires comme les frères du fascisme européen, plongés ensemble dans l'agression de 1940, il y eut toujours de la défiance, spécialement du côté de Mussolini, et l'alliance était loin d'être évidente quelques années plus tôt.

En réalité Mussolini, héritier de la méfiance italienne envers les Germains, chercha dans la première moitié des années 1930 à se concilier les démocraties, prêt à s'allier avec elles contre Hitler, suivant le positionnement de l'Italie à la fin de la Grande guerre.

Ces tentatives diplomatiques échouèrent tant du fait de la répulsion des démocraties contre le fascisme mussolinien que du fait de l'expédition italienne en éthiopie, agression qui mit Mussolini au ban de la communauté internationale en 1936, de même que son soutien armé à Franco, au côté d'Hitler.

Mussolini, qui croyait à l'importance de la force, finit donc par se ranger du côté d'Hitler, en dépit de ses réticences initiales, car l'Allemand s'imposait à l'Europe. Mussolini accepta donc l'Anschluss, puis rejoignit l'Allemagne et le Japon dans le Pacte d'Acier en 1939. Ce basculement eut un effet stratégique très important, puisque l'alliance de revers russe n'existait plus à partir du pacte germano-soviétique, et que la flotte italienne représentait une menace importante en Méditerrannée. L'Allemagne d'Hitler était sécurisée à l'Est et au Sud, et pouvait lutter plus sereinement contre la France et l'Angleterre, sur un seul front initial. Les choses auraient été beaucoup plus compliquées pour lui si Mussolini était resté dans le camp des démocraties.

 

Le récent revirement de Recep Tayip Erdogan face à Poutine dessine un schéma très similaire.

D'abord, Erdogan se comporte effectivement d'une manière qui vicie la démocratie en Turquie depuis un moment, ce qui apparaît clairement dans la dégringolade ces dernières années du pays au classement de la liberté de la presse. On a aussi parlé beaucoup du "néo-ottomanisme" d'Erdogan, qui rêve de restaurer au moins partiellement l'ancien Empire turc, de la même manière que Mussolini rêvait d'Empire romain. En outre on connaît la proximité idéologique d'Erdogan avec les Frères musulmans, dont l'idéologie représente la version islamique du fascisme (un sujet que j'ai déjà un peu commencé à traiter ici mais qu'il faudra que j'approfondisse).

Avec l'annexion de la Crimée et le risque de nouvelles persécutions contre les Tatares ethniquement proches des Turcs ont jeté un premier coup de froid sur les relations turco-russes, mais le déploiement de forces russes en Syrie et le bombardement des turkmènes hostiles à Assad au voisinage de la frontière turque ont achevé d'exaspérer Erdogan, qui a fait abattre un avion russe pour tenter de donner un coup d'arrêt à l'expansionnisme russe dans la région.

Puis la situation a évolué. D'abord, la Turquie d'Erdogan s'est sentie méprisée par les institutions internationales, l'ONU exigeant qu'elle laisse entrer les réfugiés syriens, l'UE lui demandant de ne pas les laisser sortir. Il y a eu, certes, l'accord migratoire, mais aussi des manoeuvres occidentales laissant miroiter une nouvelle fois l'adhésion à l'UE. Ensuite, depuis des mois, l'alliance de la Coalition anti-Etat islamique avec les Kurdes, y compris les factions proches du PKK ennemi du gouvernement turc, est vécu comme une humiliante trahison par un Erdogan s'interrogeant dès lors sur la signification de son appartenance à l'OTAN.

La Turquie d'Erdogan a été également humiliée lors de la guerre arméno-azérie de début mai 2016, ayant été complètement écartée de la résolution du conflit au profit d'une Russie qui s'est posée en suzerain du Caucase et a su imposer sa solution tant à son vassal arménien qu'à l'allié indéfectible de la Turquie qu'est l'Azerbaïdjan. Si le conflit n'est pas allé aussi loin que je l'avais supposé (j'avais envisagé une invasion russe de l'Azerbaïdjan pour humilier Erdogan) l'effet a bien été une reprise en main russe du Caucase à la grande humiliation de la Turquie. Poutine n'a pas eu besoin d'aller plus loin.

Isolé,  constatant l'incapacité de l'OTAN à bloquer les actions de Poutine tant dans le Caucase qu'en Syrie, autant que l'incompatibilité des ambitions ottomanes avec les préoccupations des Occidentaux, Erdogan semble donc se préparer à un renversement d'alliance, en direction de la Russie. Et ce renversement paraît d'autant plus probable que les signaux en son sens ne viennent pas que de Turquie, mais aussi de Russie.

Pour Poutine, ce nouveau scénario est excellent : il peut espérer se débarasser du pilier sud de l'OTAN de manière plus complète, moins coûteuse et plus facile que s'il avait fallu poursuivre la stratégie de la tension et de la déstabilisation de la Turquie.

Aussi, le jour-même où avait lieu le coup d'Etat, Alexandre Douguine, le propagandiste en chef de Poutine, était-il à Ankara pour donner une conférence au cours de laquelle il déclarait : "la Turquie et la Russie ont le même ennemi : le premier de tous est l'hégémonie américaine et le terrorisme islamique radical, son instrument".

Les organes de propagande de Moscou, dans les jours suivant le putsch, suggéraient une culpabilité américaine dans le putsch.

Quoi qu'il en soit, le putsch a encore envenimé les relations entre les Etats-Unis et la Turquie.

John Kerry a même suggéré que la question de l'appartenance à l'OTAN de la Turquie aller se poser.

Les Turcs, de leur côté, profitent du putsch pour tenter de resserrer leurs liens avec la Russie : ils accusent maintenant les putschistes d'avoir été responsables de la destruction du Su 24 russe à l'origine de la brouille entre Russie et Turquie. Ce qui est abondamment repris par la propagande russe.

Enfin et non le moindre, l'on a appris il y a quelques jours par Zaman France que depuis le début de la purge, les officiers arrêtés ou limogés, plutôt pro-OTAN, sont tous remplacés par des "eurasiatiques", partisans de l'alliance avec la Russie, la Chine et l'Iran, contre l'Amérique.

Il est prévu que Poutine et Erdogan se rencontreront dès ce début août.

Les indices sont donc nombreux d'un "revirement à l'italienne", une trajectoire pour la Turquie d'Erdogan face à la Russie semblable à celle de l'Italie fasciste face à l'Allemagne nazie. Et, naturellement, ils sont inquiétants. Car le but essentiel de Poutine, la disparition de ce pilier sud de l'OTAN capable d'ouvrir les détroits de la Mer Noire aux alliés et un second front dans le Caucase et en Crimée dans le cas d'une invasion russe de l'Europe de l'Est sera accomplie plus totalement encore par un tel renversement d'alliance que par une déstabilisation du pays.

Ce scénario italien, donc, pourrait bien être encore pire que le scénario polonais que j'avais d'abord envisagé.

 

Quoiqu'il en soit, scénario polonais ou italien, Poutine profite désormais d'une Turquie affaiblie , et pour laquelle la solidarité otanienne est compromise. Ce ne sont pas de bonnes nouvelles pour l'Europe.

Poutinerdogan

 

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17 juillet 2016

Aide-mémoire sur le problème du terrorisme islamiste

Comme tout le monde, j'ai naturellement été très choqué de l'attentat qui a frappé  la ville Nice, aussi odieux que meurtrier. Et comme n'importe quel auteur de blog j'imagine, sans prétention aucune mais simplement en songeant à ma propre expérience en tant que lecteur d'autres blogs, que mes lecteurs habituels auront peut-être l'idée de venir ici avec l'envie de savoir "ce qu'en pense l'auteur".

A vrai dire, je n'ai rien de plus à dire que je n'ai déjà dit à l'occasion des précédents sinistres événements, ou lors de certaines de mes réflexions. Sur ce douloureux problème du terrorisme islamiste, je renverrai donc seulement à quelques anciens billets, afin de redonner les quelques clefs de compréhension, et d'appréhension de l'avenir, que j'ai essayé de fournir par le passé.

D'abord, il y a le fait que ce n'est pas la première fois que nous sommes frappés le 14 juillet. C'était déjà le cas l'an dernier, lors d'une tentative qui a été plutôt étouffée : l'affaire de Berre-l'Etang, dont on nous a dernièrement expliqué de manière confuse qu'elle n'était pas liée au terrorisme, quoique l'individu interpellé fut en possession de dizaines de kilos d'explosifs.

Ensuite, je rappellerai ma conviction profonde qui est que, contrairement à la théorie du "blowback", le terrorisme islamiste n'est pas un effet de l'action occidentale, ce que j'expliquais ici : http://www.historionomie.com/archives/2015/09/09/32601643.html

Il existe par lui-même comme dégénerescence moderne de l'islam non réductible à un "retour aux sources", ainsi que je l'exposais là : http://www.historionomie.com/archives/2015/11/17/32885840.html

Si j'explique pourquoi la position "cela n'a rien à voir avec l'islam" est compréhensible du point de vue des musulmans modérés, j'ai aussi dit pourquoi, selon moi, il faut pour autant que ceux-ci aient conscience des liens de l'islamisme avec l'islam : http://www.historionomie.com/archives/2014/10/08/30729337.html

Inversement, j'ai expliqué ici en quoi la désignation de l'islam comme mal absolu tape à côté du problème, grâce au parallèle avec le judaïsme antique : http://www.historionomie.com/archives/2015/07/17/32372122.html

J'ai depuis longtemps expliqué pourquoi le monde ne sera pas englouti par l'islam radical : http://www.historionomie.com/archives/2014/09/30/30683736.html

Et dans mon dernier livre j'ai même tenté d'exposer comment l'islam évoluera dans le futur : http://www.historionomie.com/archives/2016/03/11/33427470.html

 

Pour finir, cependant, je dois rappeler que les attentats ont un effet profond qui ne disparaît pas, et présentent un effet cumulatif qui pourrait devenir très dangereux dans nos sociétés : http://www.historionomie.com/archives/2015/09/02/32570648.html

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27 juin 2016

Brexit, Référendum de 2005 et démocratie : mythe et limites

Avec le vote du Brexit la semaine dernière et les différents remous qu'il soulève, qu'il s'agisse du président de Goldman Sachs et ancien commissaire européen Peter Sutherland appelant à "contourner" le referendum, la controverse sur la pétition demandant un nouveau vote ou encore celles sur l'âge des votants (cf. tableau ci-dessous), commence à se poser la question de la mise en oeuvre du Brexit, et du "risque" de voir ignoré un résultat démocratique. 

Ceux qui ont voté le plus massivement "Brexit" seront ceux qui auront le moins longtemps à subir le résultat de ce vote, selon YouGov. Par corrollaire, l'on peut juger que dans une quinzaine d'années, du fait du décès de la population la plus massivement pro-brexit, la population britannique sera à nouveau pro-UE... mais en sera privée.

Aussi, naturellement, voit-on ressurgir chez nous, en France, la légende noire du référendum de 2005 sur la Constitution européenne, selon laquelle nos élites se seraient "assises" sur le résultat du référendum, et ainsi ignoré la volonté du peuple. La suite de l'argumentaire se déroule facilement sur cette prémisse :  puisque les élites françaises et européennes ignorent les résultats des votes ou font "revoter" jusqu'à ce que les gens votent dans le sens qu'ils veulent, alors nous sommes dans une dictature, une tyrannie, etc... (et d'aucuns poursuivent ce raisonnement pour arriver à la conclusion que, par exemple, la Russie de Poutine est au moins aussi démocratique que les pays de l'Union européenne...)

 

Or, la prémisse de ce raisonnement est fausse, et par conséquent c'est tout le raisonnement qui l'est. En effet, dire que le vote de 2005 a été "ignoré" est au mieux un simplisme, au pire un mensonge (par omission ou non, selon les individus).

Certes, fin 2007, la France de Nicolas Sarkozy a ratifié le traité de Lisbonne, qui entérinait une bonne partie des dispositions proposées au referendum de 2005, et rejetées à cette occasion. Mais pour autant, on ne peut pas parler de démocratie bafouée. 

En effet, voici un extrait du programme présidentiel de Nicolas Sarkozy de 2007 :

 

 Vous voyez dans l'encadré rouge le projet européen de Nicolas Sarkozy. Le principe du traité de Lisbonne est clairement mentionné, ainsi que l'intention de revenir sur la décision référendaire.

Or Sarkozy a été largement élu en 2007 avec 18 983 138 voix, quand le référendum de 2005 avait donné au "Non" 15 449 508 voix.

C'est-à-dire que l'élection de Sarkozy peut être considéré comme anéantissant le résultat du référendum sur deux plans :

- tant pour des raisons de chronologie

- que de nombre de voix (3 500 000 de plus pour Sarkozy en 2007 que pour le "Non" en 2005).

Cela veut dire que le Traité de Lisbonne peut être considéré comme validé par une légitimité démocratique supérieure à celle du vote 2005.

A quoi il aut ajouter que l'élection de Sarkozy fut appuyée en outre par celle de la majorité présidentielle élue le mois suivant  avec 11 859 658 voix au premier tour et 10 134 914 voix au deuxième tour ; un score certes inférieur au score référendaire, mais qui étaye la décision populaire du mois précédent. 

 

La première conclusion de tout ceci est que le caractère "antidémocratique" de la ratification du traité de Lisbonne est inexistant. Ceux qui utilisent cet argument pour dénoncer les élites européennes et françaises mentent - il y a bien d'autres arguments valides, mais pas celui-ci. Il n'y a eu aucune ignorance d'un vote populaire, il y a simplement eu des votes contradictoires.

 

Et j'en arrive à mon deuxième point, le plus important : la naissance de ce genre de mythe est précisément due à un flou institutionnel sur la décision démocratique.

En effet, j'ai souligné que l'élection de Sarkozy était postérieure au vote du referendum et avait remporté plus de voix.

Cependant on pourrait, légitimement, souligner que d'autres facteurs doivent entrer en compte : une élection générale peut-elle aller contre le résultat d'une consultation spécifique ? Comment se hiérarchisent démocratie directe et démocratie représentative ? Se hiérarchisent-elles ? Là-dessus, rien n'est dit nulle part. Et ce n'est pas sans poser de gros problèmes.

Des problèmes au sujet desquels, après les Français, c'est au tour des Anglais de se disputer. Cet article résume bien le champ de ruines que risque de laisser derrière elle la consultation sur le Brexit.  En bref, politiquement le blocage dans la mise en oeuvre de la sortie de l'UE risque bien de rendre nécessaire la tenue d'élections générales, le Parlement étant actuellement pro-Bremain, et il n'est certainement pas dit que ces élections générales ne porteraient pas à nouveau à la Chambre une majorité pro-Bremain. 

Et alors quoi ? Cette nouvelle majorité, qui montrerait une volonté démocratique de demeurer dans l'UE, devrait conduire le Brexit au nom d'une consultation référendaire ne la liant nullement d'un point de vue constitutionnel ? (Rappelons que l'Angleterre n'a pas de constitution écrite). 

On se retrouverait, au contraire, dans un scénario correspondant à 2005-2007 en France. Mais alors, comme chez nous, les populistes s'agiteraient en criant au déni de démocratie. Alors que l'on serait en fait dans une situation de démocratie contre démocratie, d'indécision démocratique, car c'est de cela qu'il s'agit. 

 

Faut-il alors se contenter de hurler tous azimuts au déni de démocratie, ou se lamenter de ce que l'on pense à faire revoter - ce qui arrivera de toute façon un jour, puisque toute démocratie tient des élections générales régulières, et que des élections générales sont l'occasion de remettre tous les sujets sur la table ? ceux qui s'offusquent de la possibilité de "revoter" au nom de la démocratie ont simultanément une position anti-démocratique, laquelle n'est pas malveillante mais résulte précisément du caractère contradictoire de ce genre de situation. 

Ne faudrait-il pas, au contraire, se décider à aller à la racine du problème et poser enfin les questions constitutionnelles qui s'imposent : quelle est la force du referendum par rapport à une élection générale, qu'est-ce qui l'emporte ? Un referendum a-t-il une date de péremption ? Cette date arrive-t-elle dès les élections générales suivantes ?

Et si le referendum n'a pas de date de péremption, est-il un instrument pertinent pour traiter  certaines questions qui nécessitent une réponse plus complexe que "oui" ou "non" ? Peut-on vraiment, par une réponse unique, ponctuelle, non réitérée, mettre fin à un processus politique conduit par les représentants démocratiquement élus durant un demi-siècle ?

Lorsque l'on songe qu'en droit français - j'ignore le droit anglais là-dessus - une phase (si brève et symbolique soit-elle la plupart du temps) de conciliation est nécessaire avant de pouvoir lancer une procédure de divorce, qui ne concerne que deux personnes et parfois pour un lien juridique vieux de seulement quelques mois, peut-on vraiment croire qu'il doit, et même peut, être plus simple pour un pays de quitter un processus confédéral vieux de soixante ans ? ne doit-on pas considérer que le peuple, au minimum, devrait exprimer deux fois son avis avec un laps de temps entre les deux ?

Il n'est même pas nécessaire de faire deux consultations pour cela. 

En effet, la pratique semble démontrer que c'est bien l'élection générale qui a le dessus, puisqu'elle vise à élire les gens censés mettre en oeuvre la volonté populaire, et non répondre à une question théorique qu'il s'agit ensuite de mettre en oeuvre.

Ainsi, si vous votez une décision théorique puis ne votez pas les moyens de la mettre en oeuvre, la décision doit être considérée comme annulée - ce n'était qu'une velléité.

Inversement, lorsqu'après qu'une décision théorique a été prise, la décision pratique de la mettre en oeuvre est prise, le résultat est incontestable, à la fois réfléchi et déterminé.

 

Ainsi donc si je devais proposer une solution à ce problème démocratique, il me semble que la voie de la sagesse serait de prévoir systématiquement une élection générale après la décision théorique, dans le cas où celle-ci est contraire aux voeux du gouvernement représentatif en place. En cas d'élection du camp vainqueur du referendum, la décision serait bien mise en oeuvre, la volonté démocratique étant confirmée ; elle serait alors incontestable. 

Dans le cas contraire, elle serait annulée. Là encore, ce serait incontestable.

Mais pour que tout ceci soit incontestable, il faudrait que ce soit prévu à l'avance. 

Cela me semble un processus à la fois logique et empirique, et pas un bricolage institutionnel ad hoc pour obtenir un résultat prédéfini. Mais tant que le débat se limitera bêtement à savoir s'il faut revoter ou pas cette question précise, on avancera pas et cela n'empêchera pas le problème de se représenter : il y aura toujours un flou comme en 2005 et aujourd'hui,et ce genre de situation met en danger la démocratie en l'établissant comme pseudo-négation d'elle-même, ce qui donne du grain à moudre aux populistes et fragilise les institutions.