Historionomie - Le Blog de Philippe Fabry

12 février 2018

Le Staline musulman (et son partage de la Pologne kurde)

Erdogine

Dans mes précédents écrits, spécifiquement mon Atlas des guerres à venir, j'ai expliqué que la Turquie islamiste d'Erdogan tiendra vraisemblablement, dans le cadre de la prochaine confrontation, un rôle similaire à celui de l'URSS de Staline ou celui de la Russie à l'époque des guerres napoléoniennes, à savoir l'allié de la thalassocratie, un partenaire continental puissant utilisé pour prendre à revers et épuiser la tellurocratie, et ce même si cet allié est de circonstance, fortement éloigné des valeurs thalassocratiques et a pu partager une complicité temporaire avec la tellurocratie.

Ainsi de la Russie autocratique, plus proche du régime impérial napoléonien que du parlementarisme britannique, qui fut alliée de Napoléon après le traité de Tilsit avant que de lui redevenir hostile en refusant le Blocus continental contre l’Angleterre, ce qui poussa l’Empereur à se lancer dans la désastreuse invasion de 1812, où fut détruite la Grande Armée.

Ainsi de l’URSS stalinienne, partageant avec l’Allemagne nazie un régime totalitaire à l’opposé des valeurs britanniques et américaines, et qui fut alliée et complice d’Hitler par le Pacte germano-soviétique, avant que l’Allemagne ne l’envahisse à son tour et ne s’épuise sur ce Front de l’Est.

Concernant la Turquie d'Erdogan, ce parallèle se double du parallèle idéologique entre les frères ennemis fascisme-bolchévisme et poutinisme-islamisme : le poutinisme, comme son aîné le fascisme, est nationaliste, se réclame à la fois d'un nouvel ordre social et d'un retour à des valeurs traditionnelles, à des structures de pouvoir hiérarchisées et donnant une sorte de colonne vertébrale à la société, contre la société ouverte occidentale considérée comme « décadente ». L’islamisme, à l'image de son aîné bolchévique, ou communiste, est internationaliste et veut imposer un nouvel ordre social radicalement nouveau en considérant la doctrine islamique comme révolutionnaire. Par ailleurs, entre eux et comme leurs aînés, ces deux mouvement contestataires de l'ordre mondial capitaliste, libre-échangiste et sous égide américaine, se haïssent profondément.

 

Les récents développements me poussent à faire le point sur ce parallèle.

En effet, depuis quelques semaines Erdogan a lancé l'opération "Rameau d'olivier" afin de s'emparer de la région d'Afrine, à la frontière turque. Il est vraisemblable qu'après s'être emparé de ce bastion l'armée turque attaquera également autour de Manbij, voire envahira tout l'est syrien tenu par les YPG, la milice kurde liée au PYD, branche syrienne du PKK. Ce pourrait être, dans quelques mois ou semaines, la totalité du Rojava qui sera occupé par les forces armées turques.

En jaune, le territoire syrien tenu par les Forces démocratiques syriennes, essentiellement composées de Kurdes.

Tout ceci avec la bénédiction de Moscou, qui s'épargne ainsi la peine de mater lui-même les coriaces Kurdes au côté de son allié syrien. Le deal implique-t-il un retrait des forces turques une fois la besogne effectuée, ou Poutine a-t-il promis à Erdogan de lui laisser annexer le Rojava ?

Toute cette situation fait irrésistiblement penser au pacte germano-soviétique et au partage de la Pologne entre Staline et Hitler. Les Kurdes, d'ailleurs, sont un peu les Polonais du Moyen-Orient, dont le territoire fut régulièrement dépecé, parfois autonome, toujours menacé par de puissant voisins, et abandonnés par leurs extérieurs en dépit de la sympathie qu'ils peuvent leur inspirer.

A propos de Polonais, cela rappelle aussi, pour reprendre le parallèle cité plus haut, que leur territoire fit également l'objet d'un partage entre Napoléon et Alexandre lors du traité de Tilsit en 1807, lequel instaura également une alliance entre les deux empereurs : Napoléon, dépeçant la Prusse concéda à la Russie le district de Bialystok, tout en créant le Duché de Varsovie.

La nouvelle trajectoire semble donc se dérouler "normalement". 

Néanmoins, comme dans les autres cas, il  est peu vraisemblable que l'entente de Poutine et d'Erdogan puisse durer très longtemps : Bachar al-Assad n'acceptera pas facilement de laisser la Turquie s'emparer définitivement d'un tiers de son territoire, dans le même temps qu'Erdogan ne sera sans doute guère enclin à se retirer des territoires qu'il aura réussi à conquérir. Dans un deuxième temps, comme pour Staline et Hitler et Napoléon et Alexandre, le pacte finira par tourner au vinaigre. D'autant plus qu'il reste à mesurer l'efficacité réelle des troupes turques dans cette "vraie guerre" : depuis un an et demi, Erdogan a considérablement purgé les cadres de l'armée turque, et c'est avec une armée à peu près aussi décapitée que l'armée soviétique au début de la guerre d'hiver contre la Finlande qu'il se lance aujourd'hui à l'assaut de bastions tenus par des Kurdes durs à cuire et aguerris par six ans de durs combats. Une progression difficile des forces de la Turquie pourrait convaincre Poutine que l'armée d'Erdogan ne vaut rien et sera facile à battre, le jour venu.

 

Reste à ajouter un point important pour l'avenir de l'Europe : ce rapprochement, quoique bancal, de la Turquie avec la Russie dans une resucée du pacte germano-soviétique met l'OTAN en bien fâcheuse posture, de la même manière que le pacte Molotov-Ribbentrop bouleversa la situation stratégique en Europe, la France et le Royaume-Uni perdant leur principal allié de revers contre l'Allemagne. Aujourd'hui, le pilier sud de l'OTAN non seulement n'est plus fiable, mais pourrait même, en cas d'agression russe, paralyser totalement une réponse otanienne. Ce nouveau Pacte est aussi dangereux que le précédent.

 

 

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ITW Atlantico :10,20,30 ans… ?Combien faut-il de temps pour qu’une société digère vraiment les changements d’époque historiques?

Lien : http://www.atlantico.fr/decryptage/10-20-30-ans-combien-faut-temps-pour-qu-societe-digere-vraiment-changements-epoque-historiques-philippe-fabry-3304537.html

Texte complet :

1-L'histoire contemporaine est régulièrement analysée sous l'angle de périodes distinctes, des 30 glorieuses à l'ère du néolibéralisme, de l’opposition est-ouest à l'entrée dans ce qui a pu être appelé "la fin de l'histoire" suite à la chute du mur. Combien de temps les populations mettent-elles pour intégrer l'émergence d'une nouvelle donne ? Si la fin d'une période peut être immédiatement identifiée par un événement, comme la chute du mur, combien de temps une génération peut-elle mettre pour appréhender la nouvelle donne qui en ressort ?

Il est difficile de donner une réponse définitive à cette question presque philosophique, mais en première approche je dirais que c’est une fois que l’on est entré dans une nouvelle ère que l’on devient capable de caractériser la précédente, et que l’on a tendance à le faire. Les Trente Glorieuses, par exemple, est une appellation qui a trouvée par Jean Fourastié pour désigner rétrospectivement, en 1979, dans une période difficile de « stagflation », la période ayant couru de la fin de la guerre au premier choc pétrolier de 1973.

Je pense qu’une nouvelle ère se définit en même temps que l’on définit mieux la précédente, par un jeu de miroir, ou de raisonnements à l’équilibre, comme on dit en économie. Mais pour ces raisons, la nouvelle ère elle-même ne peut être aussi parfaitement comprise et caractérisée que la précédente qu’une fois terminée ; et donc lorsqu’elle n’est plus la nouvelle ère.

Cela vient du fait qu’une « donne » n’est qu’imparfaitement comprise tant qu’elle existe, puisqu’elle contient des potentialités qui ne seront pas toutes actualisées. Par exemple, la Guerre froide, tant qu’elle a duré, aurait pu ne plus être la Guerre froide. La guerre nucléaire était possible et jusqu’à la fin, dans les années 1980, elle a connu des pics de probabilité. 

Aujourd’hui, par exemple, nous voyons les retours d’ambitions russes, les nouvelles ambitions chinoises, et les potentialités de conflits qu’ils portent. Mais nous ne savons pas forcément comment cela va se terminer.

 

L’appréhension d’une nouvelle donne dépend aussi de ce qui provoque son apparition. Après un événement comme la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, la compréhension de ce que l’ordre mondial a changé est pratiquement instantanée. Mais quand cette émergence d’une nouvelle donne est le fruit du temps long, de processus lents ? Par exemple, depuis trente ans, la Russie a traversé une phase de restructuration, et après deux décennies Vladimir Poutine a bâti le pouvoir personnel le plus étendu que le pays ait connu depuis la mort de Staline, en même temps qu'il a redressé la puissance militaire russe et en a refait la première force nationale d'Europe ; pour ce qui est de la Chine, son PIB représentait en 1991 moins de 7 % de celui des Etats-Unis, aujourd’hui près de 65 % - en valeur nominale - et son budget militaire a décuplé : elle s'est hissée au premier rang au sein d'une Asie en plein développement, dépassant largement, du fait de sa masse, les « quatre dragons » dont on admirait l'essor dans les années 1990 ; les Etats-Unis ont usé leur prestige politique et militaire, ainsi que leurs finances, dans de vaines et démoralisantes guerres au Moyen-Orient tandis que la montée de l'islam politique radical n'a guère été enrayée, ni brisée la dynamique du terrorisme. Les Etats-Unis ont, en grande partie, perdu leur avance technologique opérationnelle en matière militaire. De tels bouleversements sont d’une ampleur comparable à la disparition de l’Union soviétique, mais comme ils sont progressifs ils sont beaucoup plus difficiles à appréhender, et il est probable que beaucoup de gens ne parviendront à le faire que lors d’un événement d’ampleur – l’éclatement d’une confrontation militaire, par exemple.

2- Quels sont les exemples permettant de montrer que la fin d'une ère a pu être mal interprétée en masquant l'émergence d'une nouvelle ère ? Quels sont les risques posés par ces périodes de transition ?

Les risques sont évidemment ceux d’une mésinterprétation de la situation stratégique, d’une mauvaise anticipation de son évolution et d’une mauvaise allocation des ressources.

Un exemple économique : durant les deux décennies 1990-2000, les commentateurs économiques et les politiciens n’ont cessé d’expliquer que la désindustrialisation des pays développés, notamment due à la concurrence à bas coût des pays en développement, n’était pas un problème, que l’on règlerait ce problème par la formation et la montée en gamme, et que les pays développés continueraient à prospérer en développant une économie à haute valeur ajoutée tandis que les pays en développement resteraient des ateliers fabriquant à bas prix. Résultat : nous voyons aujourd’hui des géants chinois émerger dans les nouvelles technologies en Chine, pendant des GAFA américains, tandis qu’il n’y a pas d’équivalent en Europe. Sur la base d’une mauvaise lecture, nous avons pensé pouvoir abandonner sans se battre certains pans de nos économies, avec la certitude présomptueuse que nous en conserverions d’autres, et en définitive nous perdons sur tous les tableaux. Et ceci parce que l’on s’est entêté à penser encore avec les catégories de l’époque coloniale, quand les colonies devaient fournir matières premières et débouchés à l’industrie des métropoles ; on a pensé, à tort, qu’avec le développement des anciens espaces coloniaux, cette logique continuerait à s’appliquer. L’on n’a pas su voir que l’époque de la suprématie européenne était derrière nous.

 

Autre exemple, stratégique cette fois : celui du revanchisme russe en Europe, qui est complètement passé inaperçu durant de nombreuses années, et reste encore invisible pour un grand nombre de personnes, qui restent bloquées dans l’obsession de la menace islamiste.

Je m’explique : le grand événement historique de rupture postérieur à la chute de l’URSS en 1991, c’est le 11 septembre 2001, à partir duquel débute la « guerre contre la terreur », la crainte d’un conflit de civilisation généralisé entre le monde musulman et l’Occident. Les grandes menaces de l’époque dont il est question sont alors Al Qaïda, Saddam Hussein, puis l’Iran. Et encore aujourd’hui, ce sont les principaux sujets de préoccupation de beaucoup de commentateurs, en particulier avec l’Etat islamique - lequel, historiquement, est un feu de paille.

Or, dès 2008, avec l’invasion préméditée de la Géorgie et l’annexion, de fait, du territoire de l’Ossétie du sud, il est apparu que le pays détenant le plus gros arsenal nucléaire du monde était disposé à envahir l’un de ses petits voisins. Cela est devenu encore plus flagrant avec l’annexion de la Crimée - et, de fait, la quasi-annexion du Donbass - en 2014. De nombreuses voix s’élèvent encore pour expliquer qu’il faut s’allier avec Poutine pour combattre le terrorisme islamique,  ce qui est une analyse de la situation qui était sans doute pertinente entre 2001 et 2008, et encore admissible jusqu’en 2014, mais aujourd’hui il devrait être clair que la Russie de Poutine est la principale menace stratégique pour la stabilité de l’Europe.

3- Au regard des importants bouleversements intervenus au cours de ces dernières années, du Brexit à la victoire de Donald Trump, de l'émergence de la Chine, ou du renforcement de l'Iran, quels sont les germes actuels d'une nouvelle donne actuellement en cours de formation ?

Il y a plusieurs niveaux de transformation de la situation géostratégique globale. Par exemple, durant les trois derniers siècles, l’Europe a dominé le monde, ce qui n’a changé que récemment. C’était une donnée profonde de l’ordre mondial. A l’ordre de grandeur inférieur, la question était de savoir quel était le rapport de forces interne entre les puissances européennes, qui évoluait plus rapidement sur un rythme avoisinant le demi-siècle, avec des conflits importants marquant les changements d’équilibre : la guerre de Sept ans, les guerres napoléoniennes, la guerre de 1870, la Grande guerre, la Seconde guerre mondiale...

Le règne de l’Europe est terminé depuis la fin de cette dernière, et le nouveau pôle de l’ordre mondial est l’Amérique. Dans ce cadre fondamental les rapports de forces évoluent cependant : il y a eu la contestation soviétique de l’hégémonie américaine, d’abord, qui a pris fin avec l’effondrement de l’URSS, puis la domination américaine sans partage ; aujourd’hui nous sommes dans une phase de renaissance de grands rivaux de la puissance américaine, ainsi que je l’expliquais en répondant à votre première question. Cela devrait se solder par un rééquilibrage dans le cadre d’une confrontation militaire - reste à savoir si elle sera froide, comme dans les années 1980, ou « chaude ». Le Brexit, dans le cadre d’un affaiblissement global de la cohésion européenne et le renforcement des doutes des européens sur la faisabilité et la pertinence du projet européen, le renforcement de l’Iran à la faveur de l’effondrement partiel du Moyen Orient, l’affirmation de plus en plus forte de la Chine à l’échelle mondiale au-delà de la simple émergence économique, tout ceci constitue les derniers développements de cette phase d’émergence des rivaux, avec l’apparition d’un axe des mécontents de l’hégémonie américaine - la Chine, la Russie, l’Iran, la Turquie. La nouvelle donne, c’est celle d’une situation qui sera de plus en plus instable, jusqu’à ce qu’une confrontation éclate entre certains de ces pays et les Etats-Unis et leurs alliés. L’issue de cette confrontation dictera l’ordre mondial des décennies suivantes.

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30 janvier 2018

Comment comprendre la révolution MBS en Arabie Saoudite (article dans l'opinion)

Mon article publié ce jour dans l'Opinion : https://www.lopinion.fr/edition/international/comment-comprendre-revolution-mbs-en-arabie-saoudite-142412

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24 janvier 2018

L'accroissement des tensions à la frontière sino-indienne

C'est avec une certaine consternation que je constate - c'est en tout cas ce qui ressort de mes recherches Google Actualités - qu'aucune presse francophone ne s'intéresse à ce qu'il se passe à la frontière entre les deux pays les plus peuplés du monde, y compris quand cela a de bonnes chances de finir par dégénérer en conflit local qui pourrait néanmoins être nucléaire. Ceux qui suivent ma page de veille sur Facebook La Guerre de Xi savent de quoi je parle, mais afin de donner un peu plus d'écho à tout ceci et de pallier à la carence d'article francophone à ce sujet, je vais donc faire le point.

Mes lecteurs réguliers savent que je pense relativement imminent l'éclatement d'un conflit entre l'Inde et la Chine.

J'avais d'ores et déjà livré un article alors que la confrontation concernant le plateau du Doklam était en cours, l'été dernier. Je ne reviendrai donc pas ici sur sa nature et ses enjeux stratégiques. Je reprendrai là où j'avais laissé cette affaire en rappelant que la confrontation s'est terminée à la fin du mois d'août 2017, avec un (prétendu) repli des forces indiennes et chinoises.

 Cependant, dès le mois d'octobre dernier, de premières images satellites étaient publiées qui montraient une accumulation de troupes et de matériel chinois non loin du plateau du Doklam.

A la mi-décembre, de nouvelles images montraient la construction de baraquements pouvant abriter des troupes, ainsi que l'arrivée de 300 gros véhicules non loin du Doklam, dans le comté du Yatung, au Tibet, à quelques kilomètres du point frontalier litigieux.

Dans les premiers jours de janvier, une nouvelle équipe de construction de route a passé la frontière sino-indienne, cette fois-ci dans la région disputée de l'Arunachal Pradesh. L'incident ne donnait cependant pas lieu à escalade.

Au même moment, un Xi Jinping à la puissance accrue après le Congrès du Parti Communiste Chinois de l'automne 2017, qui lui a permis de se hisser au rang de Mao, expliquait à ses soldats qu'ils devaient être prêts à la guerre, dans le cadre d'une démonstration de force.

Chinese army puts on show of military might for Xi Jinping

Les choses se sont compliquées quelques jours plus tard, peu après que le général Bipin Rawat, chef d'état-major de l'armée indienne, eut expliqué à nouveau que les Chinois s'étant retirés du Doklam, à l'exception de quelques tentes, les relations avec la Chine avaient retrouvé leur "bonhommie" précédent la confrontation.

Sont alors ressorties dans la presse tout un tas de photos satellites, accompagnées de l'analyse d'un ancien colonel de l'armée indienne, montrant qu'au contraire, les Chinois avaient considérablement renforcé leurs positions sur le plateau du Doklam. Ces informations étaient reprises à la télévision sur un ton assez alarmiste., avec l'affirmation de la "traîtrise" (treachery) chinoise. Routes renforcées, tour d'observation d'au moins deux étages en béton, sept hélipads adaptés aux plus gros hélicoptères de l'armée chinoise, grandes tentes, nombreux véhicules de transport et véhicules blindés... Bref, tout le contraire de ce qu'avait expliqué le général Rawat.

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Celui-ci a assez vite cherché à éteindre l'incendie médiatique en expliquant que toutes ces constructions étaient temporaires. Dans le même temps, les Chinois accusaient le même Rawat d'être belliqueux (hawkish).

L'on apprenait par ailleurs que les Chinois auraient mis au point des systèmes de fortifications en kit, rapides à installer, qui permettraient d'ériger en temps record des postes d'observations et de combat ou des centres de commandement en milieu montagneux... comme si la Chine s'apprête à se battre dans l'Himalaya, et à y prendre du terrain.

Rapidement, les réactions de l'opposition au gouvernement Modi au sein du Congrès indien se sont faites entendre, accusant ledit gouvernement d'avoir "roupillé" (snoozing) pendant que la Chine occupait tranquillement le plateau de Doklam.

En réponse cacophonique, et tandis que le général Rawat lui-même reconnaissait l'existence des infrastructures chinoises, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement Modi la niait.

Là-dessus, les Chinois sont intervenus en expliquant que le Doklam est à eux, qu'ils y construisent ce qu'ils veulent pour abriter leurs troupes, et que l'Inde n'a pas à commenter tant qu'ils agissent de leur côté de la frontière.

En Inde, la presse a donc commencé à s'interroger : le gouvernement Modi avait-il menti sur le repli chinois ? Quel était exactement l'accord qui avait permis la désescalade en août ? Et, en filigrane, cette interrogation : ce qui avait été présenté comme une victoire de la résistance indienne avait-il été en fait une reculade ? Le nationaliste Modi a-t-il secrètement cédé devant l'agressivité de la Chine ?

Aujourd'hui, ces controverses semblent s'être un peu apaisées, mais se pose la question de savoir quoi faire, comment réagir dans ce qui est appelé "Doklam phase II".

La défaite de 1962 face à la Chine demeure une humiliation cuisante dans la conscience collective indienne, sur lequel la résistance dans la "Confrontation du Doklam" était un petit baume apaisant. Les Indiens, on l'a vu à travers les réactions médiatiques, ne veulent pas d'une nouvelle humiliation face à la Chine, mais l'on peut penser que les gouvernants chinois, Narendra Modi le Premier ministre, le général Rawat, savent parfaitement que l'armée chinoise est capable de leur infliger une nouvelle raclée, plus encore qu'en 1962, dans le cadre d'une confrontation dans l'Himalaya que la menace de guerre nucléaire pourrait ne pas suffire à éviter - même si le nouveau missile Agni-V, qui a connu un nouveau test de lancement durant la controverse, met théoriquement l'ensemble du territoire chinois à portée de frappe indienne. Pour cette raison, il est fort probable que Modi se soit contenté en août dernier de légères assurances chinoises, et d'une parole donnée et vite reprise par Pékin. Mais comme l'a souligné la presse indienne, il n'est pas dit que les manoeuvres qui ont permis de mettre fin sans dommage à "Doklam phase I" permettront de contenir indéfiniment l'agressivité chinoise dans le déploiement frontalier.

 

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Clivage : la dynamique n'est pas que politique, elle est aussi morale

Mes lecteurs familiers doivent bien connaître ma théorie sur la nature et la dynamique de ce que l'on appelle le clivage politique.

Je voudrais ici présenter une brève note constatant que l'évolution en "tapis-roulant" des idées politiques, naissant à gauche et disparaissant à droite avant de réapparaître à gauche, et se colorant de différentes façon suivant sa position sur le clivage à l'instant t, concerne également celle des considérations d'ordre moral.

Il est en effet stupéfiant de remarquer à quel point le gauchisme actuel - c'est-à-dire la recherche de la plus grande radicalité dans les idées de gauche - recycle un tas d'idées morales conservatrices et réactionnaires, tout comme cela avait déjà été le cas de l'écologie, courant historiquement apparu à droite comme réaction au progressisme technologique de la gauche de jadis.

Or donc, les gauchistes construisent-ils actuellement un discours dont le fond est une reprise d'idées jadis opposées par la morale conservatrice pour s'opposer aux diverses "libérations" des moeurs du XXe siècle. Florilège :

- l'identité sexuelle serait un choix qu'il reviendrait à chacun de faire : quand on se souvient combien les homosexuels ont dû se battre pour faire reconnaître le caractère naturel de leur orientation, contre une morale conservatrice qui pensait qu'il s'agissait d'un "défaut" ou d'un vice, et combien cette question a été fondamentale pour obtenir la tolérance puis l'acceptation de l'homosexualité dans les sociétés occidentales, ce positionnement ne laisse pas d'étonner, venant d'un mouvement LGBT héritier de ce combat.

- les races existent, et il peut être légitime d'exiger leur séparation : la multiplication des "safe spaces" interdisant la présence des Blancs est une ségrégation voulue par des Noirs, alors qu'il y a cinquante ans le combat des Noirs pour les droits civiques aux USA obtenait précisément la fin de cette ségrégation.

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- les hommes sont des porcs à balancer, et pour la sécurité sexuelle les comportements doivent être encadrés pour s'assurer du consentement des femmes ; dans le même ordre d'idée - c'est un tout - de jolies filles qui se montreraient un peu trop seraient "offensantes" pour les filles laides, montrer des femmes minces constituerait de la grossophobie, etc... : frappant lorsque l'on se souvient que la libération sexuelle a d'abord "profité" aux femmes, dans la mesure où les hommes, de tradition, avaient accès à une sexualité plus libre avec la possibilité d'aller "voir les filles", et étaient moins soumis, au plan vestimentaires, aux exigences de pudeur (même si sous cet angle la différence était moins grande).

- dernier exemple en date dont j'apprends l'existence aujourd'hui avec l'exemple de l'université Oxford : les femmes doivent bénéficier de temps supplémentaire lors des examens car elles seraient "plus sujettes à la pression". Jusqu'à présent, les gens bénéficiant d'un temps supplémentaire dans les examens étaient les handicapés ou les gens souffrant d'une affection d'ordre physique affectant leur capacité à délivrer leur réponse par écrit, pas leur capacité cognitive. Non seulement cette mesure assimile les femmes à des handicapés, mais à des handicapés mentaux. Le gauchisme est donc sur le point de refaire de la femme une mineure civile, comme dans le code Napoléon.

Tout ceci, naturellement, a une coloration différente de ce qu'elle était lorsque ces positions étaient conservatrices, comme toujours : il s'agit de promouvoir l'auto-détermination individuelle quand le conservatisme voulait assurer la défense de la famille traditionnelle contre l'homosexualité, avec la peur, puisqu'elle était vue comme non-naturelle, qu'elle puisse se répandre ; il s'agit de protéger les Noirs des Blancs, alors qu'il s'agissait auparavant de protéger les Blancs des Noirs ; il s'agissait hier de protéger les hommes de la liberté de la femme, facteur d'insécurité dans les filiations contre la liberté de la femme de dire "oui",  aujourd'hui de promouvoir la liberté de dire "non"  ; il s'agissait, hier, de garantir la tenue du foyer et l'autorité masculine contre la volonté d'émancipation féminine et les risques de division au sein de la cellule familiale, et aujourd'hui de favoriser l'ascension professionnelle de la femme  en l'alourdissant d'une armure, plutôt qu'en faisant sauter des barrières. Et voici comment des intentions similaires en viennent à adopter des positionnements moraux opposés, et comment des intentions contraires conduisent à promouvoir des interdits identiques.

Et voilà aussi, ainsi que je l'exposais dans un précédent billet, le gauchisme est destiné à devenir de plus en plus islamiste, par ses convergences avec les préoccupations morales "rétrogrades" d'une minorité religieuse d'origine étrangère et récente, et donc clientèle politique naturelle de la gauche. Combien de temps avant que les "Social Justice Warriors" adoptent pour livre de chevet La Justice Sociale en Islam, le livre de Sayid Qutb fondant la doctrine des Frères Musulmans ?

 

 

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08 janvier 2018

Croisement des courbes de puissance du Tellurocrate et de la puissance montante : Observation historionomique

Je voudrais aujourd'hui partager rapidement avec mes lecteurs une simple observation faite au cours d'une discussion avec des amis sur les occurrences modernes de couples tellurocrates/puissances montantes, tels que je les définis dans mon dernier livre.

Pour rappel, ces couples sont :

- l'Empire napoléonien et les Etats-Unis d'Amérique

- l'Allemagne nazie et le Japon impérial

- la Russie de Poutine et la Chine du PCC.

Nous avons constaté que d'occurrence en occurrence, la puissance relative de la tellurocratie semble diminuer, à mesure que celle de la puissance augmente ; ce qui fait qu'au total, la puissance comparée de la thalassocratie et de ses adversaires pris ensemble demeure la même.

Pour tenter de le montrer et de le mesurer quelque peu, je n'ai guère que deux instruments : l'observation historique des conflits sur chaque théâtre, et la puissance économique et industrielle de chaque pays, qui faute de mieux peut être mesurée par le PIB, actuel ou estimé.

L'observation historique est très simple : il est évident que les Etats-Unis d'Amérique, dans la guerre de 1812, ont donné bien moins de fil à retordre au Royaume-Uni que les Japonais aux Britanniques et aux Américains durant la Guerre du Pacifique ; et il est vraisemblable que dans le cas d'une confrontation conventionnelle entre la Chine et l'Amérique dans le Pacifique d'aujourd'hui, la situation serait encore plus difficile pour les Etats-Unis, vu la démographie importante et la capacité industrielle de la Chine, devenue l'usine du monde que le Japon ne fut jamais.

Inversement, l'on peut constater que l'Allemagne hitlérienne a représenté un ennemi légèrement moins coriace pour l'Amérique que ne l'avait été la France napoléonienne pour l'Angleterre, cependant que la Russie de Poutine, si l'on oublie son potentiel de destruction nucléaire, ne représente pas pour les Etats-Unis un danger militaire et industriel comparable à ce qu'était l'Allemagne d'Hitler.

 

Tout ceci se confirme et s'observe en reprenant les données économiques.

En effet, si l'on prend le PIB (tous les chiffres donnés ci-dessous sont en dollars internationaux) comme mesure de puissance, l'on constate une indéniable évolution des rapports bilatéraux en même temps qu'un maintien de la balance globale :

- Pour 1812, je n'ai pas trouvé d'estimation du PIB, mais elle se trouve aisément pour 1820. Or, moins de dix ans après la fin de la guerre anglo-américaine, le PIB du Royaume-Uni était d'environ 36 232 millions $, celui des USA 12 548 millions $, celui de la France 38 434 millions $ (source). En admettant que celui du Royaume-Uni, et celui des Etats-Unis qui n'avait subi que des destructions limitées, aient été plutôt stables, et que celui de la France, vaincue au terme des guerres napoléoniennes, ait subi une légère baisse, l'on constate que la France avait un PIB supérieur à celui du Royaume Uni, tandis que les Etats-Unis avaient un PIB trois fois inférieur. Le PIB cumulé des adversaires de la thalassocratie était d'environ 50 000 M$, donc supérieur de 30% au sien.

- Pour 1939, le PIB de l'Allemagne était d'environ 780 000 millions $ (830 000 millions $ en comptant celui de l'Autriche annexée) celui du Japon 300 000 millions $. Celui de l'Empire britannique était d'environ 550 000 millions $ (dont Royaume-Uni environ 300 000 millions $), et celui des Etats-Unis d'environ 2 700 000 millions $. Seul, le Royaume-Uni n'aurait vraisemblablement pas été capable de vaincre l'Allemagne et le Japon, même avec toutes les ressources de son empire : son PIB était moitié moindre que celui cumulé de ses deux adversaires. Cela a provoqué le passage du témoin à la nouvelle thalassocratie américaine, aux reins assez solides pour vaincre les deux simultanément. L'on note toutefois une diminution de la puissance relative de l'Allemagne par rapport au Japon impérial, avec un PIB qui n'est plus que 2,5 fois supérieur, tandis que celui de la France napoléonienne était plus de trois fois celui des jeunes USA.

- En 2016, le PIB de la Russie était de 3 297 000 millions $, celui de la Chine de 19 131 000 millions $,  celui des USA de 17 046 000 millions $. Le PIB cumulé des adversaires de la thalassocratie est donc d'environ 22 500 000 M$, soit 30% supérieur au sien. L'on retombe sur une proportion totale voisine de ce qu'elle était en 1812, à la différence que c'est désormais la puissance montante dont le PIB dépasse, seul, celui de la thalassocratie, tandis que celui de la tellurocratie russe représente moins de 20 % de celui de la thalassocratie.

L'on constate donc bien une sorte de basculement avec une diminution de la puissance relative de la tellurocratie et un accroissement relatif de celle de la puissance montante. L'on constate aussi que le caractère disproportionné de la puissance américaine lors de la Seconde guerre mondiale a aujourd'hui disparu, et que l'Amérique confrontée simultanément à la Russie et à la Chine serait dans une sitution similaire à celle du Royaume Uni en 1812, à la différence près que, pour la première fois, l'ennemi le plus redoutable serait cette fois la puissance montante, et non la tellurocratie.

 

07 novembre 2017

Octobre rouge, une révolution comme les autres

Mon article du jour à lire sur Contrepoints : https://www.contrepoints.org/2017/11/07/302635-octobre-rouge-revolution-autres

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30 octobre 2017

Quand la Russie se retirera-t-elle vraiment de Syrie ? (et quand commencera la suite ?)

Je voudrais aborder, dans un mini-billet parce que la matière est maigre et que je ne suis sûr de rien, une conjecture quant à la date du retrait complet des troupes russes de Syrie - retrait annoncé déjà l'an dernier par Poutine, et dont on sait qu'il n'en a rien été.

Mon but ici est simplement de vérifier la validité et l'intérêt d'un petit calcul.

En effet, l'on se souviendra que, dans le modèle dit de l'impérialiste revanchard, il y a une étape définie comme la projection de forces dans le cadre d'une guerre civile étrangère permettant de mesurer les progrès d'une force armée en pleine réforme et de tester du nouveau matériel. Pour la France, il s'agissait de la guerre d'Indépendance américaine, dans laquelle furent testés le fusil modèle 1777 et le système d'artillerie de Gribeauval, qui sillonèrent ensuite l'Europe durant les guerres napoléoniennes.

Pour l'Allemagne, il s'agissait de la guerre d'Espagne, dans laquelle la légion Condor d'Hitler permit d'aguerrir de nombreux soldats, de tester les nouveaux matériels ainsi que de nouvelles méthodes de combat - tel le bombardement des villes par l'aviation.

Pour la Russie, j'ai expliqué que la guerre de Syrie semblait devoir tenir ce rôle.

Je voudrais simplement ici noter que l'intervention française dans la guerre d'Indépendance américaine dura de m-juillet 1780, date du débarquement des troupes françaises à fin décembre 1782, date du rembarquement, soit 30 environ.

La Légion Condor allemande fut active sur le sol espagnol de juillet 1936 à avril 1939, soit 34 mois environ.

L'intervention russe ayant débuté en septembre 2015, et si ce calcul est pertinent  (ce dont je ne suis pas du tout sûr, mais il sera intéressant de le vérifier), elle pourrait prendre fin entre mars et juillet 2018.

J'ai jugé utile de partager avec mes lecteurs ce petit calcul rapide pour la double raison que l'état actuel du conflit en Syrie laisse bien penser à un dénouement rapide, d'une part, et d'autre part parce que dans mon dernier livre, j'envisageais une intervention russe dans les Pays Baltes seulement après la coupe du monde de Football qui doit avoir lieu en Russie, soit au mois de juillet 2018. Si l'on se souvient que c'est avant la fin de l'année qui a vu le retrait de la légion Condor qu'Hitler a envahi la Pologne, cela peut être un indice.

Mais, dans le même temps, il faut bien noter que ce sont, dans l'occurrence française, plus de vingt ans qui ont séparé la fin de l'intervention dans la guerre d'Indépendance et le début des guerres napoléoniennes. Ce n'est donc peut-être pas un élément devant être vraiment pris en compte dans le calcul du rythme du schéma, contrairement au temps séparant les trois guerres constituant le modèle de l'impérialisme revanchard.

 

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28 octobre 2017

Atlas des guerres à venir dans Actu parlementaire

Voici le lien vers le dernier numéro d'Actu Parlementaire, au format PDF. Mon interview commence page 46.

http://actu-parlementaire.info/documents/ACTU_PARLEMENTAIRE_N2.pdf

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17 octobre 2017

L'islamo-gauchisme sera le nouveau communisme.

La récente passe d'armes entre Jean-Luc Mélenchon et Manuel Valls est pour moi l'occasion de traiter ce sujet dans toute la profondeur qu'il mérite :  au cours de celle-ci l'ancien Premier ministre a accusé la France Insoumise de tenir un discours "islamo-gauchiste", de ce terme, islamo-gauchisme, désignant une certaine complicité entre l'extrême-gauche révolutionnaire et l'islam radical, dont les mentalités politiques violentes sont proches, et qui se retrouvent sur certaines obsessions : le conflit israélo-palestinien, la détestation de l'Amérique et du système capitaliste.

Il y a deux ans, je publiais ici même un article établissant un parallèle historique entre le bolchévisme et l'islamo-terrorisme, ou djihdisme.

J'ai repris, comme une donnée, ce parallèle dans mon Atlas des guerres à venir, en particulier dans le cadre du parallèle global bolchévisme-fascisme/djihadisme-poutinisme, et ce afin d'analyser le rôle de l'internationale islamiste dans la guerre à venir. Les lecteurs du livre se souviendront, et ceux qui ne l'ont pas lu apprendront, que l'islamisme sera utilisé comme masse de manoeuvre par les Occidentaux pour défaire la Russie, comme les Alliés ont utilisé l'Union soviétique contre l'Allemagne nazie ; aussi bien les Américains ont-ils déjà utilisé les moudjahidines afghans pour vaincre l'URSS à la fin de la Guerre froide. J'explique que le fer de lance de l'islamisme dans cette guerre à venir sera la Turquie d'Erdogan, ce Staline musulman qui a considérablement renforcé son pouvoir au cours de l'année passée et, après avoir mené en Syrie une guerre indirecte contre la Russie en soutenant les groupes ennemis d'Assad, comme Staline et Hitler s'étaient opposés dans la guerre d'Espagne, a engagé à présent une collaboration avec la Russie autour d'Idleb, ce qui peut s'analyser comme une forme de pacte germano-soviétique : l'on ne peut aujourd'hui faire autrement que considérer que la Turquie est un état-membre de l'OTAN qui a fait défection, et se fournit désormais en armement chez Poutine en disant pis que pendre de l'Amérique.

J'expose également dans mon livre comment, après l'effondrement de la Russie, la Turquie, qui pendant la guerre bénéficiera probablement du soutien du Moyen Orient sunnite,  profitera du vide laissé pour mener une politique panturque et panislamique, comme la Prusse avait profité de la chute de Napoléon pour constituer l'Empire allemand et Staline de la chute d'Hitler pour étendre l'Empire russe plus loin qu'il n'était jamais allé (je ne reprends pas ici en détail la trajectoire de l'impérialisme revanchard, que j'estime connue de mes lecteurs). La guerre devrait donc laisser derrière elle un puissant Empire panturc dont les frontières seraient approximativement les suivantes :

 

Panturc

Je voudrais aujourd'hui compléter ces conclusions de mon livre par une projection au-delà de cette date, en analysant les conséquences globales de la constitution de cette nouvelle puissance, en m'appuyant en particulier sur la poursuite de ce parallèle avec le communisme, mais aussi la poursuite du parallèle entre l'histoire turque moderne et perse ancienne, que je qualifiais dans mon Histoire du Siècle à venir de "Cycle D", et enfin  du "cycle C", mon parallèle entre les trajectoires historiques du judaïsme antique et de l'islam. Ces trois angles d'approche convergent en effet vers les mêmes conclusions ; je vais donc m'efforcer d'exposer clairement tout ceci.

Conclusions du parallèle islamisme/communisme

Comme chacun sait, après la Seconde guerre mondiale et la constitution de l'Empire soviétique, le communisme est demeuré puissant dans certains pays en dehors des frontières du Pacte de Varsovie : en France, jusqu'à la fin des années 1970, le Parti communiste était la force hégémonique à gauche, avec plus de 20% des voix. Même les partis communistes ou socialistes de moindre importance servaient encore de relais d'influence à Moscou.

Dans l'hypothèse de la constitution d'une sorte d'empire panturc et panislamiste, sous l'égide de la Turquie telle qu'Erdogan est en train de la transformer, c'est-à-dire selon l'idéologie des Frères musulmans, il est vraisemblable que cette puissante entité politique cherchera à constituer des réseaux d'influence un peu partout, et notamment en Europe. Nous en avons déjà des indices : d'abord, Erdogan utilise les communautés turques en Europe comme des relais d'influence, et tente de cultiver leur puissance en les incitant à faire des enfants et à ne pas adopter la culture européenne. Ensuite, des partis musulmans ont commencé à apparaître en Europe : le parti "islam" en Belgique, l'union des musulmans démocratiques de France, en Espagne le Partido Renacimiento y Union de Espana. Ils sont certes groupusculaires, pour l'instant, mais pourraient, au lendemain de la guerre, bénéficier d'un élan important : d'abord, du soutien financier de l'empire panislamiste, ensuite du prestige turco-musulman acquis durant la guerre, enfin du fait que l'islamisme pourra se présenter, comme le communisme au lendemain de la Seconde guerre, comme l'alternative politique au système capitaliste occidental : dans l'après-guerre, étant donné que le poutinisme aura été complètement discrédité et avec lui toutes les extrêmes-droites nationalistes antiaméricaines, l'islamisme se trouvera en situation de monopole de fait pour ce qui est de l'antiaméricanisme et de l'anticapitalisme ; outre les musulmans eux-mêmes, de tels partis seraient donc susceptibles de séduire une frange de la population, par rejet du système - ce qui serait précisément la continuité de l'islamo-gauchisme existant actuellement. Par ailleurs, il faudrait aussi s'attendre à ce qu'une partie de la vieille droite européenne bascule également vers cette mouvance par goût pour la mentalité religieuse intégriste ; je suis prêt à parier que certains pourraient développer un discours pro-islamiste sur le thème de la régénération morale. Ce ne sera cependant pas l'essentiel de l'électorat de ces partis islamo-gauchistes.

Dans mon dernier livre, je supposais que cet empire panturc sunnite sera nécessairement hostile à l'empire américain, et que l'après-guerre se fera sur le mode de la guerre froide, dans laquelle cet empire panislamiste tentera de s'imposer véritablement dans l'ensemble du monde musulman tandis que les Etats-Unis chercheront à endiguer ce mouvement.

Or, l'on peut aller encore un peu plus loin, et envisager que, comme pour la Russie en 1945, la constitution de l'Empire panturc constituera pour la Turquie le point de départ d'une trajectoire historique de type "impérialisme revanchard". Auquel cas la guerre provoquant l'effondrement de l'Empire, équivalent de la guerre de Sept Ans pour la France et de la Grande guerre pour l'Allemagne, devrait débuter une quarantaine d'années après. Si l'on prend comme date de fin estimée de la prochaine guerre les alentours de 2025, cela nous mène autour de 2065. 

Les enseignements d'une poursuite du cycle D

Dans Histoire du Siècle à venir, le parallèle que j'établissais entre les empires assyrien et perse achéménide de l'Antiquité et les empires seldjoukide et ottoman à l'époque médiévale et moderne s'achevait avec une dixième étape :

10 ) Effondrement total face à A, l’Empire est conquis par la civilisation A.

Antiquité : Alexandre le Grand : effondrement de l’Empire achéménide, colonisation grecque.

Epoque moderne : Effondrement total avec la Première Guerre mondiale, l’essentiel de l’Empire est conquis par l’Europe.

Je pense avoir fait alors une erreur en pensant que le cycle s'arrêtait là. Cela vient du fait qu'il y a quelques années, lorsque j'écrivais ceci, je ne voyais absolument pas comment la Turquie pourrait redevenir une superpuissance comme elle le fut jadis.

A présent que je parviens à concevoir une telle évolution, elle m'apparait correspondre à la renaissance d'un empire perse indépendant de toute civilisation A (à l'époque la civilisation hellénistique, représentée par les Séleucides après la mort d'Alexandre le Grand) avec l'apparition, dans la deuxième moitié du IIe siècle avant notre ère, de l'Empire parthe sous le commandement de Mitrhidate Ier (qu'il ne faut pas confondre avec le célèbre roi du Pont, un demi-siècle plus tard). Empire parthe qui devait limiter la puissance romaine à l'Est jusqu'au IIIe siècle de notre ère.

Il est donc probable qu'il faille étendre le cycle D d'au moins une étape, celle de la renaissance, sous une autre forme, d'un Empire D.

La suite est un peu plus douteuse, car si nous envisageons pour l'Empire panturc une trajectoire de type "impérialisme revanchard", alors il devra perdre la guerre dont nous avons évoqué le début pour 2065 environ, et être démembré, comme l'Empire allemand en 1918 et l'URSS en 1991.  Rome - civilisation B correspondant aujourd'hui à l'Amérique - ne détruisit pas l'Empire parthe. Certes, cela tint à peu de choses : la campagne parthique de Trajan obtint des succès considérables en donnant aux légions romaines le contrôle de la Mésopotamie, mais ce fut éphémère. Une nouvelle guerre se tint en 161-167, après une agression parthe contre l'Arménie, qui se solda par une défaite parthe, la mise à sac de la capitale Ctésiphon et l'annexion de la Mésopotamie occidentale. Mais l'entité perse devait demeurer, sous le règne des Parthes, puis des Sassanides.

Revenons à la Turquie/Empire panturc : celui-ci perdrait donc la guerre de 2065 et se verrait amputé d'une grande partie de son territoire, lequel pourrait être ramené à celui de la Turquie actuelle. Il pourrait aussi demeurer étendu aux régions turcophones et ne perdre que les régions sunnites non turques. Suivant la trajectoire de l'impérialisme revanchard, l'on pourrait assister à nouveau, une génération plus tard, vers 2090, à un retour d'agressivité turque et une nouvelle défaite (et j'aurai tendance à penser, mais je vais peut-être un peu vite en besogne, que la puissance montante alliée à la tellurocratie turque sera alors l'Inde).

L'apport du cycle C

Mes lecteurs réguliers connaissent bien ce parallèle entre judaïsme antique et islam moderne. Ils savent aussi que fais fréquemment référence à la guerre de Kitos, soulèvement général des Juifs dans le monde hellénistique qui conduisit à une épuration ethnique dans tout l'est méditerranéen. Si j'ai déjà évoqué à maintes reprise la forte probabilité de voir la multiplication des attentats en Europe déboucher sur une telle épuration ethnico-religieuse à l'encontre des populations musulmanes, je n'ai guère réussi jusqu'à présent à me faire une idée relativement précise de la date à laquelle un tel événement devrait se produire. J'ai un temps cru que cela pourrait être concomitant à la grande guerre en Europe, mais les éléments évoqués ci-dessus m'ont conduit à revoir ce jugement : dans la mesure où l'Empire panturc sera aussi fondé sur l'idéologie des Frères musulmans, il me semble logique d'envisager que ce ne soit que lors de l'éclatement de la guerre entre empire panturc et empire américain qu'un tel soulèvement général des musulmans d'Europe se produise, puisque j'ai évoqué le réseau que pourraient déjà constituer des partis politiques - et par comparaison avec le communisme, si une guerre conventionnelle avait éclaté entre l'Est et l'Ouest, les communistes locaux auraient évidemment servi de cinquième colonne.

Autre point allant dans ce sens : la guerre de Kitos a éclaté durant la campagne de Trajan contre les Parthes, et comme conséquence de cette campagne, suite au soulèvement des Juifs de Mésopotamie. Si cette intersection des trajectoire C et D demeure valable, alors la guerre américaine contre l'empire panturc devrait provoquer un soulèvement général des populations musulmanes.

Enfin, je dois remarquer que dans la description de la trajectoire de type C que j'exposais dans Histoire du Siècle à venir, j'appréhendais les différentes guerres ayant opposé Romains et Juifs de manière globale, sans entrer dans le détail. Or, c'est peut-être là une erreur, et il est possible que le détail du découpage historique fasse partie de la trajectoire. Je m'explique : au lieu de considérer simplement comme étape finale du cycle C une série de guerres contre B (Rome dans l'Antiquité, l'Amérique aujourd'hui) voyant le triomphe de cette dernière, peut-être faut-il, dans le cas romain, tenir compte des trois guerres judéo-romaines que furent : la Première guerre judéo-romaine (66-73), la guerre de Kitos (115-117) et la révolte de Bar Kokhba (132-135) ; précision étant faite que lorsque les hostilités judéo-romaines débutent en 66, le contentieux entre les deux civilisations s'accumulait déjà depuis plusieurs décennies, Claude ayant expulsé les Juifs de Rome en 41 (des partisans de Chrestos, vraisemblablement des juifs messianistes et non des chrétiens). Auquel cas, en prenant comme équivalent de la Première guerre judéo-romaine le conflit actuel de la Coalition menée par les Etats-Unis contre l'Etat islamique en Syrie et en Irak depuis 2014, et en reportant la durée séparant la Première guerre judéo-romaine de la guerre de Kitos, soit une cinquantaine d'années, l'on retombe bien, par un autre chemin, sur la date de 2065.

 

Vues ces convergences historionomiques, je pense pouvoir ajouter aux prévisions livrées dans mon Atlas que l'Empire panturc connaîtra une guerre contre les Etats-Unis autour de 2065, au cours de laquelle il utilisera des partis islamo-gauchistes présents en Europe comme cinquième colonne, ce qui résultera en guerres civiles et épurations ethniques sur le modèle de ce que fut la guerre de Kitos pour les Juifs de l'Antiquité après le déclenchement de la campagne parthique de Trajan.

D'ici là, l'islamo-gauchisme a de belles heures devant lui, comme en avait le communisme en 1920.

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