Historionomie - Le Blog de Philippe Fabry

19 juillet 2017

La guerre entre l'Inde et la Chine approche

Dans un billet publié il y a près d'un an, je traitais de la question de la probabilité d'une guerre devant advenir entre l'Inde et la Chine. J'y expliquais notamment quels facteurs pourraient pousser à cette guerre, sur lesquels je ne reviendrai pas.

Je veux juste livrer ici un point rapide qui me paraît d'autant plus nécessaire que les médias francophones ignorent largement le sujet de la crise actuelle entre la Chine et l'Inde, crise pourtant porteuse d'un risque de guerre inédit depuis le conflit sino-indien de 1962.

Je ne reprendrai pas les nombreux articles de presse anglophones qui m'ont permis de suivre l'affaire depuis plusieurs semaines, que les lecteurs trouveront recensés sur notre page Facebook La guerre de Xi. J'en livrerai simplement un résumé.

D'abord, il faut savoir que les raisons pour la Chine de chercher à s'affirmer face à l'Inde se sont faites plus pressantes ces dernières semaines, où l'on a appris presque simultanément que la croissance indienne dépassait désormais la croissance chinoise, dans le même temps que de nouveaux calculs laissaient penser que le dépassement démographique par l'Inde avait d'ores et déjà eu lieu cette année, alors que les précédentes estimations donnaient la date de 2022 pour le franchissement de ce cap. Plus que jamais, la Chine se trouve donc en passe de perdre son statut de star des pays émergeants, ce qui est de nature à créer dans ses élites un sentiment d'urgence : il faut se souvenir du bond que la Chine elle-même a connu en vingt ans pour imaginer à quelle vitesse l'Inde va désormais rattraper la puissance chinoise, sur tous les plans, et finir par la dépasser. Enfin, durant les derniers mois, l'on a assisté à un rapprochement spectaculaire de l'Inde et des Etats-Unis, en réaction à l'agressivité des ambitions chinoises dans la région, ce qui, en retour, attise l'inquiétude chinoise à l'idée que l'Inde devienne un redoutable allié de revers de l'Amérique. Et l'on sait que la peur de l'encerclement est à l'origine de nombreuses guerres.

C'est dans ce contexte que la crise du Sikkim, ou du plateau du Doklam, suivant les diverses appellations retenues, a éclaté. J'ai tenté de résumer la situation stratégique par les cartes ci-dessous.

 

CarteIndeChine

Il faut savoir que, si la frontière sino-indienne pose problème en plusieurs points, aucun point n'est plus crucial que la région du Sikkim : il s'agit du seul point de la frontière où l'Inde a l'avantage du terrain, et serait donc en mesure de lancer des offensives ou contre-offensives redoutables pour la Chine. Dans le même temps, la région ne se situe qu'à quelques dizaines de kilomètres du "Chicken's neck", le "cou de poulet" qui relie la plus grande partie du territoire indien aux provinces du Nord-Est, coincées entre la Chine, le Bangladesh et la Birmanie, et dont une partie, l'Arunachal Pradesh, est revendiqué par la Chine depuis de nombreuses décennies. Un renforcement de la puissance stratégique de la Chine dans la région non seulement affaiblirait considérablement la position stratégique générale de l'Inde en la privant d'un point fort, mais accroîtrait en outre énormément la menace chinoise sur le territoire indien, puisque si la Chine parvenait par un assaut brutal à atteindre et prendre le contrôle du "cou de poulet", les régions du Nord-Est tomberaient très facilement, avec une quasi-impossibilité pour l'Inde de les reprendre.

La région est donc stratégique dans les deux sens, défensif comme offensif, pour les deux pays.

Or, depuis plusieurs mois, et comme partout ailleurs le long de la frontière depuis plusieurs années, la Chine développe un réseau routier devant permettre d'amener facilement troupes et blindés sur la frontière. Cela provoque déjà la nervosité de l'Inde d'une manière générale, mais lorsque cela touche le Sikkim, cela tourne à la panique stratégique. Or, c'est exactement ce que fait la Chine sur le plateau du Doklam, et c'est l'origine de la crise : les Indiens ont parlé à ce sujet de "changement stratégique majeur", et sont prêts à tout pour l'éviter. C'est pourquoi ils ont envoyé des soldats pour interrompre les travaux conduits par les Chinois, en arguant notamment - je serais incapable de dire si l'argument est de bonne ou mauvaise foi - que l'endroit où la Chine construit sa route est le territoire du Bhoutan, et non de la Chine, le Bhoutan étant pratiquement un protectorat indien.

La Chine, naturellement, explique construire la route uniquement sur son propre territoire, et refuse d'entendre les craintes indiennes sur la rupture de l'équilibre stratégique. D'une manière qui rompt avec le mode habituel, depuis des décennies, de gestion des différents de frontière entre les deux pays, la Chine se montre absolument intransigeante et exige le retrait des troupes indiennes avant toute négociation. Les deux pays auraient considérablement renforcé leur dispositif militaire dans la région, portant les effectifs à environ 3000 soldats de chaque côté.

Il est peu douteux que la Chine a parfaitement conscience du caractère provoquant de la construction de cette route à usage notamment militaire, vue la situation stratégique dans la région. Et l'intransigeance chinoise, dont les médias officiels menacent de plus en plus fréquemment l'Inde de guerre, est certainement liée aux bénéfices que la Chine peut espérer tirer de cette confrontation : dans le "meilleur" des cas, l'Inde plie, retire ses troupes, et alors la Chine gagnera une position stratégique avantageuse en terminant la construction de sa route, et en accroissant son influence sur le Bhoutan, qui aura été de facto abandonné par l'Inde. La nouvelle situation stratégique, très favorable à la Chine, lui permettra alors de menacer plus facilement encore, à l'avenir, l'Inde, qui sera donc de son côté très affaiblie.

Inversement, si l'Inde refuse de se retirer, alors la Chine pourrait choisir une véritable confrontation militaire, en arguant de son bon droit -quoiqu'il soit contestable, comme toujours sur ce genre de matière - et infliger à l'Inde une correction qui, vu l'évolution de l'appareil militaire chinois, serait sans doute encore plus sévère que celle de 1962. La victoire dans une telle guerre renforcerait la situation stratégique chinoise et affaiblirait l'indienne dans un sens similaire à celui du scénario sans guerre, mais de façon encore plus appuyée. Et la Chine serait d'autant plus prompte à recourir à cette solution qu'elle peut croire à une guerre limitée, courte et victorieuse - sentiment qui est également à l'origine de nombre de guerres horribles, notamment, pour reprendre le parallèle que j'évoquais dans mon précédent billet sur la question, ainsi que dans mon dernier livre, celle déclenchée par le Japon contre la Chine en 1937. 

L'on se souviendra, notamment, que c'est également par un incident de frontière monté en épingle (et en partie monté de toutes pièces) que le Japon justifia cette nouvelle guerre - l'incident du Pont Marco Polo, et que cette entrée en guerre était la suite lointaine d'un premier conflit entre les deux puissances asiatiques en pleine modernisation, la Chine et le Japon, qui s'étaient déjà heurtées des décennies plus tôt, en 1894-1895, confrontation qui avait donné lieu à une première victoire japonaise, tout comme la confrontation de 1962 entre la Chine et l'Inde.

Je continue donc à penser, comme je le disais dans mon précédent billet, que l'Inde sera la Chine de la Chine, c'est-à-dire sera à la Chine ce que la Chine avait été au Japon durant la première moitié du XXe siècle. Et je pense que l'éclatement de ce conflit approche, et que la confrontation du Sikkim pourrait en être le point de départ, étant donné que la Chine pose des conditions de résolution qui sont pour l'heure inacceptable par l'Inde, pour les raisons stratégiques évoquées ci-dessus.

 

PS : Pour répondre à la question qui m'a été posée par mail par plusieurs lecteurs, ma récente inactivité sur mon blog est liée à une multitude de facteurs concomittants : naissance de mon premier enfant, activité professionnelle accrue, promotion de mon dernier livre, mais aussi le sentiment que j'ai pour l'heure dit l'essentiel de ce que j'avais à dire, notamment en matière de prévisions, sur ce blog et de manière plus détaillée dans mes livres, notamment le dernier. Je ne souhaite pas multiplier les redites, et attends donc que les choses avancent et que les premiers événements se réalisent avant d'envisager la suite de manière plus précise, un peu comme je le fais dans le présent billet.

Pour ce qui est du simple suivi de l'actualité sur les fronts européen et asiatique, je renvoie encore une fois les lecteurs curieux à nos pages, La guerre de Poutine et La guerre de Xi, où nous publions avec de brefs commentaires les articles de presse qui nous paraissent important, posant des jalons vers l'évolution de la situation que nous avons déjà anticipée.

Je profite enfin de ce billet pour rendre hommage à mon ami Jean-Philippe Bidault, qui nous a quittés il y a un peu plus d'un an, et avec lequel j'aurais adoré pouvoir aborder nombre de sujets d'actualité autour d'un verre.

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05 mars 2017

Interview Atlantico

Aujourd'hui je réponds aux questions d'Atlantico sur la vision cyclique historique de The Fourth Turning, livre de chevet de Steve Bannon, le conseiller de Donald Trump.

http://www.atlantico.fr/decryptage/envie-comprendre-vision-choc-monde-eminence-grise-donald-trump-voila-livre-pour-faire-on-resume-philippe-fabry-edouard-husson-2980927.html

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18 février 2017

2017 : War with Russia (Note de lecture)

En mai 2016, l'ancien DSACEUR - soit Deputy Supreme Allied Commander in Europe, ou Commandant suprême adjoint des forces alliées en Europe - le général britannique Richard Schirreff, a publié un roman de guerre intitulé War with Russia.

La qualité passée de l'auteur du livre a évidemment suscité l'intérêt : le livre, qui se présente comme unwargame comme pouvait l'être l'excellent Tempête Rouge (Red Storm Rising) de feu Tom Clancy, permet de se faire une idée de la manière dont les hauts gradés de l'OTAN considèrent l'état des forces en Europe, et envisagent comment se déroulerait un conflit, avec une garantie de sérieux.

Russia

Je voudrais évoquer aujourd'hui le contenu de ce livre, non pas d'un point de vue littéraire, mais en tant qu'ouvrage géopolitique - et d'une certaine manière objet géopolitique, en tant que témoignage d'un officier de l'OTAN. J'ai lu, pour ce qui me concerne, ce livre comme un essai rédigé par un professionnel de la guerre - Schirreff dit lui-même, dans son avant-propos, affirme que s'il a rédigé un roman au lieu d'un essai ou d'un article pour un think tank, c'est parce que les essais et articles de think tank ne sont lus que par d'autres think tank, et que lui-même souhaitait alerter le grand public et non des spécialistes censés avoir déjà tous les éléments pour comprendre la situation en leur possession.

Voici le scénario imaginé par Schirreff (je précise qu'il s'agit évidemment d'un spoiler total de l'intrigue) ; je ne m'intéresserai pas à l'aspect purement romanesque, aux personnages, pour me concentrer sur les phases du wargame :

- En mai 2017, des Spetsnaz enlèvent par ruse, en Ukraine, des personnels militaires américains présents dans le pays comme instructeurs. Le pouvoir russe, sous la couverture des rebelles du Donbass, utilise ces prises pour réaliser des vidéos du même genre que celles des preneurs d'otages terroristes, dans lesquelles les jeunes soldats américains doivent expliquer qu'ils sont dans le pays pour mener la guerre des Etats-Unis.

- Pour protéger leurs personnels, ou se donner l'illusion de le faire, les Américains entament des vols de patrouille au-dessus du territoire ukrainien, ce qui est l'occasion d'une première escarmouche dans laquelle deux T-50, avion furtif dernier-né de l'aviation russe, attaquent par surprise deux F-16 qui sont descendus tout en parvenant à abattre l'un des T-50. La propagande russe annonce alors qu'un T-50 russe isolé en patrouille a été attaqué par deux F-16 américains mais a réussi à les descendre.

- A Moscou, Vladimir Poutine décide qu'après plusieurs années à saper l'unité de l'OTAN, il est temps de parachever son oeuvre en reconstituant le glacis territorial occidental de la Russie tout en refaisant l'unité du monde russe. Il est décidé que seront envahis l'Est ukrainien, afin d'établir la continuité territoriale terrestre avec la Crimée, ainsi que les pays baltes : le président russe et ses conseillers considèrent que s'emparer de ces trois petits pays membres de l'OTAN portera un coup décisif à l'Alliance, en montrant la détermination russe, d'une part, et surtout en démontrant l'incapacité de l'Alliance à protéger efficacement ses membres : en effet les Russes comptent déclarer une fois l'invasion effectuée que toute attaque otanienne sur le territoire des états baltes sera considérée comme une attaque contre le sol russe et motivera une riposte nucléaire. Poutine espère provoquer ainsi l'éclatement de l'OTAN et l'un de ses conseillers lui fait remarquer que, détenant trois états membres de l'UE (que sont aussi les états baltes), la Russie pourra alors, en position de force, exiger de l'Union les prêts de ses fonds d'investissement et toutes les subventions afférentes à la qualité d'état-membre.

- Dans les jours qui suivent, une école du Donbass est détruite par un tir de roquette et 80 enfants sont tués. Les Russes accusent le gouvernement ukrainien - alors qu'il s'agit d'une manoeuvre russe - et Poutine prend prétexte du massacre pour lancer une invasion de l'Est ukrainien.

- En Lettonie, les Spetsnaz assassinent les chefs des mouvements nationalistes de la minorité russe en Lettonie afin d'attiser l'antagonisme entre la population des "sous-citoyens" russes et la majorité lettone. Une grande manifestation de la minorité russe est organisée à Riga, capitale de la Lettonie, au cours de laquelle trois jeunes étudiantes russes sont assassinée par un sniper spetsnaz tandis qu'un autre agent tire au milieu de la foule avec une mitrailette pour faire croire à l'oeuvre d'un nationaliste letton. Des troubles entre russes et lettons éclatent qui permettent à la propagande russe d'évoquer la nécessité d'aller protéger la minorité.

- Le Conseil de l'Alliance Atlantique se réunit et les plus hauts gradés, le SACEUR et le DSACEUR, ainsi que le secrétaire général de l'Alliance, un polonais, et les pays Baltes cherchent à pousser dans le sens d'un renforcement militaire immédiat et préventif des états baltes, mais l'Allemagne craint d'énerver les Russes, les Grecs refusent d'être hostiles à leur frères orthodoxes russes, et les Hongrois s'y opposent également. Les Etats-Unis décident unilatéralement d'envoyer quelques avions en renfort.

- Après avoir lancé une cyberattaque massive, la Russie envahit les pays Baltes, notamment par de grandes opérations aéroportées. Au cours de l'attaque, deux petits navires de guerre allemand et britannique sont détruits.

- L'invasion des pays baltes, associée à la destruction des navires oblige les Britanniques et les Allemands, à soutenir désormais l'activation de l'article 5 de l'OTAN, la solidarité militaire entre ses membres. Cependant, plusieurs pays rechignent à s'engager réellement sur le sentier de la guerre. Les Britanniques décident d'envoyer en baltique le Queen Elisabeht, leur tout nouveau porte-avion, qui n'a pourtant pas reçu ses appareils, des F-35. Il est donc chargé d'hélicoptères et d'une brigade amphibie et accompagné d'un groupe aéronaval bricolé avec ce qui est disponible, mais les Britanniques n'ont que l'intention de faire un acte symbolique, sans se montrer menaçants.

- En Lettonie, Vladimir Poutine fait une visite à Riga pour servir sa propagande de victoire, mais durant sa visite un groupe de résistants lettons abat un hélicoptère militaire russe devant les caméras et Poutine est évacué, devenant la risée d'Internet après avoir trébuché dans la boue. La résistance dans les pays baltes est motivée par l'humiliation de Poutine et la pacification est moins aisée que les Russes ne l'avaient espéré.

- Poutine, piqué au vif, donne l'ordre de couler le Queen Elisabeth à l'un de ses sous-marins de la Baltique, ce qui est fait. Le coup porté à la marine britannique est terrible, mais cela a l'effet positif de ressouder l'OTAN et de faire taire les voix discordantes dans l'Alliance.

- A Moscou, la position de Poutine est affaiblie : sa stratégie semble prendre l'eau avec le regain de solidarité otanienne, et son humiliation lettonne a entamé son image d'homme fort.

- Côté OTAN, la stratégie de riposte s'élabore. Considérant la grande difficulté de reprendre les pays baltes par une invasion, ajoutée au fait que Poutine menace une riposte nucléaire en cas d'attaque, les chefs de l'OTAN recherchent une solution alternative. Ils jugent alors que, pour poursuivre l'humiliation de Poutine, il faut carrément s'emparer d'un morceau de Russie et s'en servir pour rançonner Moscou et obtenir l'évacuation des pays baltes. L'enclave de Kaliningrad est jugée la cible idéale, mais plusieurs batteries de missiles Iskander nucléaires s'y trouvent. Et comme il s'agit de sol russe, une riposte nucléaire, y compris sur Varsovie ou Berlin, est à craindre.

- Les chefs de l'OTAN décident alors de monter l'opération suivante : les forces de l'OTAN sont massée au nord-est de la Pologne, et une cyberattaque devra neutraliser les communications du système de frappe nucléaire russe le temps que des opérations commando et aéroportées s'emparent des batteries de missiles Iskander et les réorientent afin qu'en cas de tir elles frappent le territoire russe. La cyberattaque est rendue possible par un virus nommé "Raspoutine" placé par les Britanniques dans le système russe en utilisant l'ordinateur piraté d'un haut gradé russe. Les forces aériennes doivent aussi profiter du blackout pour détruire un maximum de défenses anti-aériennes russes et établir une zone d'exclusion aérienne au-dessus de l'enclave, ouvrant ainsi la route à une invasion des forces otaniennes stationnées en Pologne.

- Le plan otanien est mis en branle et fonctionne. Kaliningrad tombe aux mains de l'Alliance et les Russes, privés de leur principal moyen de chantage nucléaire à l'Ouest, sont contraints de libérer les pays baltes. à la mi-juillet.

- Au mois d'août, on apprend que l'hélicoptère de Vladimir Poutine s'est crashé en Sibérie alors qu'il allait effectuer une action écologique afin de tenter de redorer son blason international bien écorné. L'on comprend qu'il a en fait été liquidé par les grands barons russes, et la possible arrivée au pouvoir d'un dangereux nationaliste inquiète l'OTAN.

 

Voilà pour le scénario.

Pour ce qui est des informations annexes, on notera un portrait assez pessimiste, politiquement, de l'OTAN, grevé de profondes dissensions entre états membres, paralysant énormément les réactions dans un premier temps, favorisant la progression russe sans encombre.

D'autre part, Schirreff dresse un tableau également pessimiste de l'état des forces armées en Europe, et notamment de la préparation militaire de l'OTAN, au sens d'aptitude au combat : la force de réaction rapide serait pour l'instant essentiellement illusoire. Il insiste lourdement, et ce n'est pas  surprenant de la part d'un britannique, sur l'état lamentable des forces armées du Royaume-Uni, épuisée après l'Afghanistan et l'Irak, puis saignée par les coupes budgétaires de Cameron.

Le scénario présenté par Schirreff n'a rien de "farfelu", et il est au contraire extrêmement vraisemblable que les premières étapes d'une action russe de grande ampleur en Europe de l'Est commence suivant ce scénario.

A vrai dire, le scénario tel que présenté dans son intégralité par Schirreff se rapproche de ce que j'imagine dans mon dernier livre comme scénario le moins pire dans la mesure où l'armée russe ne va pas plus loin à l'Ouest que Kaliningrad.

Cependant, j'y trouve plusieurs choses à redire qui font que les choses ne seraient sans doute pas si faciles que l'aventure se terminerait au bout de deux mois par une défaite russe et une heureuse disparition de Vladimir Poutine :

-  Schirreff ne parle nullement de la Biélorussie, qui sera pourtant vraisemblablement victime de l'impérialisme poutinien sinon avant l'est ukrainien, du moins avant les pays baltes, ainsi que je l'ai déjà expliqué ici. Elle le sera parce que, comme l'Ukraine, elle est une cible hors de l'OTAN et permet d'encercler entièrement les pays baltes. Et d'ailleurs elle le sera probablement aussi avant l'Ukraine parce que l'occupation de la Biélorussie donnerait à la Russie une situation stratégique bien plus favorable par rapport à Kiev.

- Ensuite, cette humiliation de Poutine par des résistants lettons est, certes, le genre d'épisode inattendu dont l'Histoire est pleine, mais compter sur un tel coup pour fragiliser psychologiquement le président russe et le pousser à la faute - dans le livre, couler le Queen Elisabeth, ce qui soude l'OTAN alors que toute la stratégie de Poutine jusque-là était de le diviser - est un peu léger, à mon sens. S'il faut compter sur un tel accident pour pouvoir envisager un scénario de guerre si favorable, in fine, à l'OTAN, alors c'est mauvais signe. Et en lisant le livre, on se demande bien ce qu'il se serait passé sans cela, et cela aurait vraisemblablement été une victoire russe stratégique : un éclatement de l'OTAN, une soumission de l'Europe en attendant que les Etats-Unis, presque seuls, arrivent à monter une contre-attaque.

- Enfin, le virus permettant la cyberattaque coupant le système de contrôle nucléaire russe apparaît vraiment comme un deus ex machina pour terminer rapidement le conflit.

Donc, si je dois dire l'impression que me laisse le livre lu comme un essai géopolitique, c'est un témoignage très intéressant de haut gradé sur l'état des forces otaniennes, sur les dissensions politiques qui affectent l'Alliance, sur ses possibles et éventuels moyens d'action, et également sur ce qu'il ressort des wargames menés par les officiers d'état-major de l'OTAN.

En revanche, et quoique Schirreff lui-même dise qu'il cherche à alerter l'opinion sur le grand danger imminent d'une guerre avec la Russie, il le fait finalement en présentant un scénarion extrêmement optimiste sur le terrain, où le pire, sinon le simple mal, est souvent frôlé sans être véritablement rencontré. En d'autres termes, si Schirreff avait vraiment poussé le réalisme jusqu'au bout, je pense que son livre aurait montré une guerre bien pire que celle qu'il montre en définitive, passée l'invasion russe des pays baltes.

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26 janvier 2017

Vidéo de présentation de mon nouveau livre

https://www.youtube.com/watch?v=V_E35_VEYZg&feature=youtu.be

Je précise que mon livre est désormais disponible sur le site de mon éditeur : https://www.editionsjcgodefroy.fr/livre/atlas-des-guerres-a-venir/

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23 janvier 2017

"Atlas des guerres à venir" : mon nouveau livre

Chers lecteurs et amis de l'historionomie,

Je vous annonce aujourd'hui la sortie très prochaine de mon nouveau livre, Atlas des guerres à venir, qui sera disponible dès la première quinzaine de Février 2017 et d'ores et déjà disponible en précommande à la Fnac et sur Amazon (cf. liens ci-contre à droite).

Comme son nom l'indique, il s'agit d'un atlas, comprenant une série de cartes amplement commentées, mais il ne s'agit pas d'un atlas ordinaire, puisque c'est un atlas historionomique, c'est-à-dire qu'outre des éléments factuels sur l'état du monde, il porte aussi et surtout une réflexion sur sa marche et entend montrer ce vers quoi il s'achemine pour la décennie qui vient, en s'appuyant sur les schémas historiques - notamment mais non seulement ceux présentés en détail dans Histoire du Siècle à venir.

La moitié du livre est constitué de réflexions développées sur mon blog que j'ai reprises, remises en ordre, complétées, synthétisées et pourvues de toutes nouvelles cartes, beaucoup plus léchées.

Outre ceci, les lecteurs de ce blog trouveront également environ 50% de texte inédit, dont une chronologie du conflit à venir, dont je maintiens comme date de départ - j'explique en détail pourquoi dans l'ouvrage - la date approximative de 2018. Le texte et les cartes inédites portent également sur la recomposition géographique de l'Eurasie après la série de conflits : entre autres le démembrement de la Russie et de la Chine, l'établissement d'un grand empire panturc. 

Au total, le livre compte plus d'une soixantaine de cartes du monde passé, présent et à venir, les premières permettant de justifier celles ayant trait au futur.

Comme dans tout atlas qui se respecte, outre des cartes, l'on trouve aussi des encadrés approfondissant tel ou tel point. Le résultat est que l'Atlas des guerres à venir est aussi bien un livre à lire comme un essai, d'une traite, ou à feuilleter et picorer comme n'importe quel atlas.Couv 5

De plus, il constitue une excellente introduction à l'historionomie et même à la lecture - pour ceux qui ne l'ont pas encore lu -  d'Histoire du Siècle à venir, car s'il s'appuie sur ce précédent ouvrage et en complète et approfondit le propos de nombreuses manières - spécifiquement en développant ce qu'on peut appeler le raisonnement géographique - il est rendu d'une lecture beaucoup plus aisée par les cartes et le découpage du texte ; en outre, la présence de cartes permet de visualiser immédiatement, et donc d'appréhender plus intuitivement, un certain nombre d'idées traitées dans Histoire du Siècle à venir.

Enfin, ce dernier ouvrage livre des prévisions bien plus précises, et surtout rapprochées dans le temps, que celles livrées dans Histoire du Siècle à venir. Alors que ce dernier ouvrage livrait des prévisions pour l'ensemble du XXIe siècle, et étendait les projections sur les deux millénaires suivants, l'Atlas des guerres à venir n'aborde que des événements qui se dérouleront dans les dix ans qui viennent. Cette réduction de l'ordre de grandeur est rendue possible par l'exploitation de nouveaux schémas historiques, de seulement quelques décennies, exposés en détail dans ce nouvel opus.

Ainsi, si d'aucuns ont pu me reprocher de livrer, dans Histoire du Siècle à venir, des prévisions invérifiables en raison de l'éloignement de leur réalisation putative, toutes les prévisions que je livre dans ce nouvel ouvrage doivent se réaliser à court terme. Ce sera donc l'occasion, pour les plus dubitatifs, de mesurer rapidement si mes méthodes et mes propos revêtent quelque intérêt.

 

Pour terminer, je voudrais souligner que, en dépit de la suggestion qui a pu m'être faite, je n'ai pas l'intention de proposer des contributions de soutien à ce blog sur Tipee ou une autre plateforme de financement participatif ; je m'occupe de gagner ma vie et tiens ce blog par plaisir intellectuel. Cependant, si des lecteurs de ce blog veulent vraiment soutenir et valoriser ce qui est aussi un effort intellectuel, je me permets de leur suggérer plutôt de se procurer mes livres, et, s'ils les ont déjà et veulent faire plus, les offrir. Mon souci est de diffuser ce que je crois être des idées à la fois originales et vraies, et c'est ainsi que ceux qui veulent m'aider pourront le faire.

 

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26 décembre 2016

Course aux armements et marche à la guerre américano-russe

Je répondais aujourd'hui aux questions d'Atlantico. Interview à lire ici : http://www.atlantico.fr/decryptage/retour-course-americano-russe-armement-nucleaire-vers-nouvelle-guerre-froide-ou-conflit-tres-tres-chaud-philippe-fabry-2918111.html

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01 décembre 2016

Poutine prépare tranquillement l'invasion des Pays Baltes.

Quelques informations sont tombées ces derniers jour que nous avons relayées dans notre page La guerre de Poutine, et qui, mises en relation avec des informations un peu plus anciennes, tendent à montrer que les projets d'annexion de Poutine en Europe de l'Est avancent à grands pas.

Ainsi avions-nous noté il y a quelques mois que Poutine avait recréé la 1ere armée blindée de la Garde en 2015 ; force à vocation offensive dissoute en 1998, sa nouvelle mouture doit compter entre 500 et 600 chars d'assaut, 600 à 800 transports de troupes blindés, 300 à 400 pièces d'artillerie et 35 000 à 50 000 hommes.

Il est également apparu ces jours derniers que la Russie avait décidé de remettre en service 3000 tanks T-80. Les experts militaires occidentaux essaient de se rassurer en expliquant que cela serait le signe des difficultés du Kremlin, obligé de remettre de vieux tanks en service plutôt que de tout miser sur le coûteux Armata, le nouveau char de troisème génération dont la propagande russe se gargarise régulièrement et dont la production en série a démarré cette année. Cependant, il ne faut pas non plus croire que le caractère médiocre d'un matériel nous met à l'abri de tout danger : je rappellerai une nouvelle fois que les Allemands défirent les Alliés de manière retentissante en 1940 alors qu'ils avaient moins de blindés et moins d'avions, et que la moitié des blindés allemands avaient un niveau d'armement et de blindage tout juste équivalent à celui des automitrailleuses françaises.

Dans ce contexte, la nouvelle des prévisions logistiques du ministère de la Défense russe devrait mettre l'OTAN dans un état d'alerte élevé : il est prévu pour 2017 un transit de plus de 4000 wagons de matériels et de troupes de la Russie vers la Biélorussie, ce qui représente une hausse de 8000 % par rapport à l'année précédente et 2000% par rapport à 2013, dernière année du grand exercice Zapad de "guerre à l'Ouest". L'article en lien note justement que la quantité de troupes et de matériels transportables dans un tel nombre de wagons est équivalente à la totalité de la 1ere armée blindée évoquée plus haut. L'article envisage donc, sans doute à raison, une annexion pure et simple de la Biélorussie pour l'an prochain.

Mais les choses ne s'arrêtent pas là.

En effet, la semaine passée, nous avons aussi appris que les missiles Iskander qui avaient été placés dans l'enclave de Kaliningrad sous prétexte d'exercices vont y rester.

Non seulement ces missiles à capacité nucléaire peuvent frapper Berlin en trois minutes, ce qui est un outil de menace et de chantage commode pour le Kremlin, mais leur version conventionnelle est aussi redoutable : à têtes multiples, elle peut causer autant de dommages qu'une frappe nucléaire tactique, mais sans entraîner de radiations et, surtout, sans franchir ce pas de l'escalade nucléaire. Ces missiles fourniront donc une belle couverture sur le flanc ouest, tandis que les troupes déployées en Biélorussie permettront un encerlement total des pays Baltes, ne demeurant comme accès terrestre au reste de l'OTAN que le corridor de Suwalki. Et une fois la Biélorussie annexée comme la Crimée, Poutine ne supportera guère ce trou balte dans sa chère Grande Russie. Il sera près à l'envahir dès la fin de l'an prochain - ce qui ne signifie pas qu'il le fera immédiatement, cela pourra attendre quelques mois.

AnnexBiéloEn rouge la Grande Russie après annexion de la Biélorussie et avant l'annexion des pays Baltes.

 

Et Moscou s'entraîne également à paralyser ou ralentir la réaction de l'OTAN : les hommes de Poutine sont de redoutables cyberguerriers, et ont récemment perpétré une attaque de grande ampleur contre les réseaux de télécommunications allemands.

Poutine ne se cache même plus : il a récemment déclaré que "les frontières de la Russie ne se terminent nulle part". La propagande russe essaie de faire passer cela pour une simple blague. Les imbéciles la croient.

 

 

 

 

 

 

 

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24 novembre 2016

Macron, Fillon, FN et les nouveaux clivage politiques.

Mon dernier article sur Contrepoints, dans la lignée de ma série sur la dynamique du clivage.

https://www.contrepoints.org/2016/11/24/272706-macron-fillon-fn-nouveaux-clivages-politiques

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11 novembre 2016

TRUMP : vers l'isolationnisme impérialiste

Dans mon précédent billet, j'évoquais rapidement ce que l'élection de Trump va vraisemblablement signifier pour la démocratie américaine et les institutions des Etats-Unis.

Après les conséquences intérieures, je voudrais à présent lancer quelques idées sur les conséquences de cette élection et l'arrivée au pouvoir de Donald J. Trump sur la politique étrangère américaine.

Et mon premier mot sera pour réfuter de la manière la plus absolue le mythe de "l'isolationnisme" de Donald Trump et du mouvement qui l'a porté.

En effet, l'on entend beaucoup dans les médias, qui jusqu'ici ont déjà si mal analysé le phénomène, l'idée que l'Amérique serait à la veille d'une nouvelle période d'isolationnisme, que l'Amérique va se retirer d'Europe, d'Asie, bref de partout et ne plus s'intéresser qu'à elle-même, en laissant notamment messieurs Xi et Poutine faire leurs petites affaires sans être inquiétés.

Il y a plusieurs points à préciser : d'abord, il faut expliquer ce qu'est l'isolationnisme américain, parce que visiblement la plupart des gens emploient ce mot sans savoir ce qu'il recouvre vraiment ; ensuite, je m'occuperai de rappeler les positions déclarées par Donald Trump lui-même, qui ne vont pas du tout dans le sens que l'on dit, et enfin j'expliquerai, au vu de tout cela, à quoi il faut s'attendre.

I - L'isolationnisme à l'américaine

C'est un sujet que j'avais déjà évoqué ici il y a trois ans. Je me contenterai donc de reprendre ce que j'ai déjà écrit :

"les Etats-Unis ne seront pas du genre à se coucher. Jamais. Il font partie de ces quelques nations de l'Histoire, je l'ai déjà évoqué, qui ne conçoivent tout simplement pas la multipolarité. Rome était l'une d'entre elles, comme l'explique remarquablement Paul Veyne dans un article disponible en ligne intitulé Y a-t-il eu un impérialisme romain ?  Je recommande vivement la lecture de cet article, car la description de la mentalité romaine en matière de politique internationale est étonnamment évocatrice de  celle de l'Amérique.

En effet pour les Etats-Unis, comme jadis pour Rome, il n'y a que deux possibilités acceptables : être seul, ou être le maître. Être seul fut la première doctrine géopolitique américaine, la doctrine Monroe, établie en 1823, qui voulait interdire toute intervention européenne sur le continent américain, qui serait considérée comme une agression par la jeune puissance. La contrepartie de cette doctrine géopolitique était que les Etats-Unis demeureraient neutres vis-à-vis de l'Europe et se garderaient d'intervenir dans ses propres affaires.

Mais durant la deuxième moitié du XIXe siècle s'épanouit la « première mondialisation » qui fit apparaître clairement à l'Amérique ce fait qu'elle ne pourrait pas demeurer ainsi seule, isolée entre ses deux océans. Vint donc le « Corollaire Roosevelt » à la doctrine Monroe, qui fit pratiquement dire à celle-ci l'inverse de ce qu'elle disait jusqu'à présent : désormais les Etats-Unis s'estimeraient fondés à intervenir hors d'Amérique partout où leurs intérêts seraient menacés. Ne pouvant être seule, l'Amérique devait être hégémonique. Par le discours de Roosevelt,  en 1904, les USA s'autoproclamaient gendarmes du monde. A aucun moment de son histoire, depuis son indépendance, l'Amérique ne s'est perçue comme une nation parmi d'autres.

Cette mentalité, précisément, vient de l'Indépendance : pour le peuple américain, connaître à nouveau la dépendance envers une puissance étrangère serait quelque chose d'équivalent à la mort et, en définitive, le seul moyen de n'être dépendant de personne, faute d'être isolé de tous, est d'être un suzerain universel."

A cela je n'enlèverai pas une ligne. J'ajouterai simplement, pour enfoncer le clou, que l'isolationnisme américain ne signifie plus le repli sur soi depuis 1941 : l'attaque sur Pearl Harbor et la déclaration de guerre nazie ont achevé de prouver aux Américains que même si l'on cherche à éviter les affaires du monde, elles vous happent. La solution restante est donc de contrôler le monde.

Aujourd'hui l'isolationnisme américain n'implique pas un repli sur soi, mais une recherche de l'unipolarité totale : le discours de Donald Trump tend à dire que l'Amérique fera désormais ce qu'elle voudra, où elle voudra, dans son intérêt, et ne sera plus la bonne poire. Il y a en cela une rupture : il s'évince du discours de Trump que l'Amérique sera désormais beaucoup moins accomodante, et beaucoup plus unilatérale.

II - Ce qu'a vraiment dit Trump

Contrairement à ce qui a été dit et bêtement répété, il n'y a rien dans le discours de Trump qui laisse penser que celui-ci veuille opérer un retrait américain du monde, ni à la mise en place d'une politique non-interventionniste. Il s'agit seulement de corriger les axes et la doctrine d'intervention (pour se faire une idée sur ces sujets, on peut notamment se reporter, comme synthèse, à cette vidéo qui montre des extraits sous-titrés de ses discours).

- A propos de Poutine, dès son discours de déclaration de candidature à la présidence des Etats-Unis, il a évoqué le fait que la Russie était un rival des USA qui surveillait la capacité militaire, notamment nucléaire, américaine et qu'il fallait maintenir la supériorité. De même pour la Chine. A aucun moment Trump n'a envisagé de simplement laisser le champ libre à la Russie ou à la Chine. Lorsqu'il parle "favorablement" de la Russie, notamment dans la lutte contre Daech, c'est en soulignant que les bombes coûtent cher et qu'à ce compte-là, autant laisser les Russes larguer les leurs, cela fera toujours ça de moins à payer pour les USA : pour Trump il est question d'utiliser Poutine, pas de s'y soumettre ou de lui faire des concessions aux dépens des Etats-Unis.

- A propos du monde musulman, les termes dans lesquels Trump critique l'intervention en Irak sont de la même eau : il insiste sur le fait que jusque-là les USA avaient toujours su jouer la rivalité Iran-Irak, deux pays de puissance équivalente, et que détruire l'un des deux était à coup sûr renforcer l'autre - ce que l'on a vu, d'ailleurs. Là encore, donc, son idée n'est pas du tout que les Etats-Unis devraient se replier et ne plus intervenir, mais intervenir plus intelligemment et, il faut l'avouer, avec moins d'idéalisme démocratique et plus de pragmatisme, voire d'égocentrisme, national. C'est en ce sens, d'ailleurs, qu'il remarquait que quitte à être allés en Irak et de s'en retirer, il fallait le faire en gardant la main sur le pétrole : presque du pur impérialisme, mais l'on ne peut contester que si les USA avaient gardé la main sur le pétrole, Daech n'en aurait pas profité et aurait eu plus de mal à s'installer, à recruter et donc à durer.

- A propos de l'OTAN comme de l'Asie, Trump ne parle pas de purement laisser tomber les alliés, mais essentiellement de les faire payer : son idée est que la Pax Americana est chargée de nombreux passagers clandestins qui profitent des lourds investissements américains dans la défense et la sécurisation des voies de communication sans payer leur juste part. A ceux-là il dit "payez, ou débrouillez-vous". Evidemment, cela fait trembler les classes politiques européennes, qui ont profité du parapluie américain pour diminuer les budgets de défense afin d'utiliser l'argent pour financer des mesures clientélistes. Cette réaction de l'Amérique de Trump, qui est d'ailleurs dans la continuité de ce que George W. Bush avait déjà évoqué en 2000, est aussi la conséquence de ce qu'avec l'avènement de l'euro, l'Europe a en grande partie cessé de financer les dépenses américaines via le privilège du dollar. Les Etats-Unis ont continué à être aussi dispendieux, mais commencent à se dire que cela suffit.

- Enfin, le discours qu'il a tenu sur les généraux "médiatiques" américains est éloquent : il les accuse d'être des faibles tremblant devant les soldats amateurs en guenilles de l'Etat islamique, et dit que McArthur et Patton doivent se retourner dans leurs tombes. Se référer aux deux généraux les plus célèbres et les plus durs de l'histoire américaine du XXe siècle, impliqués dans les plus importantes opérations extérieures des Etats-Unis (Seconde guerre mondiale, guerre de Corée...) n'est pas un discours isolationniste au sens où l'ententend couramment les gens.

En réalité, ce qui ressort du discours de Trump sur la politique internationale, ce n'est pas un désengagement des Etats-Unis, c'est le refus d'un interventionnisme miteux, coûteux, non rentable, et émaillé de reculades ou de demies-défaites.

 

III - A quoi s'attendre ?

Ainsi donc, "l'isolationnisme" moderne américain est devenu synonyme d'unipolarité, et non pas de non-interventionnisme, mais d'interventionnisme plus centré sur les propres intérêts américains que sur l'intérêt collectif.

C'est également ce qui ressort des discours de Donald J. Trump pour ce qui est de la politique internationale.

Ainsi donc, il ne faut pas s'attendre à un repli américain, mais certainement à un changement de ton : un discours beaucoup plus directif et moins consensuel vis-à-vis des alliés, et un ton accomodant avec les adversaires de l'Amérique, comme Poutine, uniquement dans la mesure où ils feront preuve de respect des intérêts américains.

 

L'élection de Donald Trump ne signifiera pas un retrait américain, mais au contraire l'accentuation de l'hégémonie américaine, qu'on se le dise. C'est l'affirmation d'une Amérique qui maintient son rôle impérial mais refuse de l'exercer en étant le dindon de la farce. Le mouvement, désormais, va au-delà du Niet de Reagan aux soviétiques, c'est un basculement équivalent à celui de l'ère Roosevelt : Donald Trump continuera de porter un gros bâton, mais en plus, il parlera fort.

Abigstick

 

 

Posté par Philippe Fabry à 19:27 - Commentaires [5] - Permalien [#]
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