Historionomie - Le Blog de Philippe Fabry

24 mai 2018

Annulation de la rencontre Trump-Kim Jong Un : une brève analyse

En lisant le texte très componctionneux de Trump à KJU, je suis véritablement convaincu que l'annulation américaine est une mesure de prudence : les Américains ont eu peur que KJU, après les dernières déclarations de la Corée du Nord, n'annule le sommet et ne ridiculise les Etats-Unis. Ils ont donc pris la décision d'annuler eux-mêmes, pour rester maîtres du jeu, mais en le faisant par un courrier fort aimable qui donne le sentiment d'être une perche tendue à KJU pour vérifier ses intentions : s'il voulait reprendre le dialogue, celui-ci serait aisé à rétablir, et si ses intentions étaient de ridiculiser les USA, il n'en aura pas l'occasion.

Pour ma part, je suis persuadé qu'il y a eu une double faute dans la manoeuvre américaine : d'abord le maintien de l'exercice militaire avec la Corée : même raccourci, il contrastait avec les multiples manifestations de bonne volonté de KJU.
Mais cela aurait encore pu passer si Bolton n'avait pas fait l'ânerie de parler de scénario à la libyenne pour le désarmement de la Corée : quand on sait combien le premier souci de KJU est de sauver sa peau et son régime, dire qu'on va le désarmer comme on a désarmé Khadafi, lequel a été massacré quelques années plus tard, était typiquement la chose à ne pas faire : KJU a dû prendre peur, et les durs de son régime reprendre du poil de la bête et de l'influence.

Espérons que la dernière manoeuvre de Trump pourra corriger cette faute grossière.

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14 mai 2018

ITW Atlantico

Article consultable ici.

Le texte avec mes réponses :

"1-​A l'occasion de son déplacement le 10 mai à Aix la Chapelle, Emmanuel Macron a pu réitéré son appel pour une souveraineté européenne en déclarant notamment :​"​Acceptons-nous la règle de l'autre ou la tyrannie des événements ou faisons-nous le choix de décider pour nous-mêmes de l'autonomie profonde et donc oui d'une souveraineté européenne ? Qui choisira pour nos concitoyens les règles qui protègent leur vie privée ? Qui choisira d'expliquer l'équilibre économique dans lequel nos entreprises auront à vivre ? Des gouvernements étrangers qui, de fait, organiseront leur propagande ou leurs propres règles ? Des acteurs internationaux, devenus passagers clandestins d'un système qu'ils décident parce qu'ils l’organisent, ou considérons-nous que cela relève de la souveraineté européenne ?"​. Une thématique qui a pu être renforcée par la déclaration d'Angela Merkel, à la même occasion, indiquant que l'Europe ne peut plus se reposer sur les Etats Unis pour sa protection"En imaginant que les européens se mettent d'accord, que devrait faire l'Europe pour retrouver une souveraineté réelle ?

 

Il s’agirait moins de la retrouver que de la trouver. L’Europe n’a jamais été souveraine. Les Etats-Nations européens l’étaient, jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale où ils se sont trouvés cernés par des super-Etats-nations aussi gros qu’eux tous réunis : les Etats-Unis d’un côté, l’URSS de l’autre. L’Est et l’Ouest de l’Europe sont alors devenus des vassaux de l’un et de l’autre, au sein de l’OTAN et du Pacte de Varsovie. « L’Europe » n’était alors qu’une Communauté Economique Européenne.

Les choses ont changé avec la chute de l’URSS et le délitement du Pacte de Varsovie : le Traité de Maastricht de 1993 a créé l’Union Européenne, ce qui a amorcé l’apparition d’une puissance politique plus indépendante des Etats-Unis : elle s’est élargie sur l’ancien espace communiste, et s’est affranchie du privilège du dollar en créant l’euro – quand la Chine et la Russie expliquent aujourd’hui vouloir mettre fin au privilège du dollar et présentent comme un acte de résistance mondiale la décision d’échanger dans leur propre monnaie, il faut se souvenir que les Européens ont décidé de faire la même chose entre eux depuis vingt ans, et que les Etats-Unis ne l’ont pas empêché.

L’attitude française et allemande à l’égard de l’intervention en Irak en 2003 a été un jalon symbolique sur cette affirmation de l’indépendance européenne.

Mais au bout du compte, il demeure une vérité simple qui est que pour être souverain, il faut être capable de se défendre seul. Et pour cela, il faut une armée. Et pour avoir une armée, il faut un budget.

C’est une constante historique : les Etats unitaires ou fédéraux, avec un budget et une armée permanente, dominent les formes confédérales. Pourquoi l’Angleterre, pourtant plus petite et moins peuplée, a dominé la France au début de la guerre de Cent Ans ? Parce que les rois d’Angleterre avaient une armée permanente, alors que les rois de France devaient recourir au service féodal, c’est-à-dire réunir les troupes de leurs vassaux, les faire se battre ensemble alors qu’elles n’y étaient pas habituées, étaient parfois rivales… ce qui débouchait sur des désastres militaires. La France a gagné la souveraineté, et définitivement rejeté les Anglais à la mer, avec la création de son armée permanente, au XVe siècle.

De même, l’Allemagne a été un champ de bataille pour l’Europe du XVIIe au XIXe siècle, où l’on pouvait toujours compter sur la division des princes, jusqu’à ce que la Prusse fasse l’unité allemande, et que le pays devienne la première force du continent.

Si l’Europe veut véritablement devenir souveraine, cela passe donc nécessairement par la mise sur pied d’une armée européenne, qui implique une certaine solidarité budgétaire.

2- Un tel projet est-il une chimère ? Quelles seraient les concessions à faire par les uns et les autres pour parvenir à rendre réalisable un tel projet de souveraineté européenne ?

Cela n’est pas chimérique, mais ne se fait pas d’un claquement de doigts. Pour reprendre l’exemple de l’Allemagne, qui eût cru, en voyant le Saint Empire morcelé de la fin du XVIIIe siècle, que soixante-dix ans plus tard l’Empire allemand serait proclamé dans la galerie des glaces, à Versailles, après une victoire tonitruante sur la France ? Personne, sans doute. Mais pour en arriver là, il a bien fallu soixante-dix ans et quelques guerres.

Aujourd’hui, il y a beaucoup d’obstacles à cette intégration européenne supérieure. La réticence allemande n’est pas le moindre : le fait est que l’Allemagne ne veut pas payer les dépenses de défense nécessaires. Il y a une véritable irresponsabilité du gouvernement allemand depuis des années, qui se cache derrière l’héritage nazi pour justifier son manque d’investissement dans l’appareil militaire. En réalité c’est un faux-semblant : durant la Guerre froide l’Allemagne a dû être rapidement reconstituée et solidement équipée pour prévenir une invasion soviétique. Ce n’est que depuis la chute de l’URSS que l’Allemagne a choisi de jouir pleinement des dividendes de la paix. Cela était admissible jusqu’à il y a quelques années, mais aujourd’hui le monde redevient dangereux et le passé nazi est une excuse commode pour ne pas faire ce qui devrait être fait : l’Allemagne devrait consacrer 2% de son PIB à la défense, elle n’en consacre qu’environ 1,2%, contre environ 2,3% pour la France. L’effort relatif français est donc double de l’allemand.

Et l’attitude allemande est d’autant plus irresponsable qu’elle est en outre mensongère : lorsque Donald Trump a exigé des alliés de l’OTAN, l’Allemagne notamment, qu’ils réhaussent leurs dépenses militaires pour atteindre leur juste part, Madame Merkel a dit une première fois que l’Europe ne pouvait plus compter sur les Etats-Unis. Aujourd’hui que Trump a rompu l’accord avec l’Iran, qu’il n’estime pas assez contraignant, elle a répété la même formule. Pourtant, qui envoie une brigade blindée en Pologne et du matériel dans les pays baltes  pour dissuader la Russie ? Les USA. On a donc le sentiment qu’Angela Merkel a recours à une sorte de chantage affectif pour obtenir le maintien d’un parapluie américain solide sans faire aucun effort de défense.

Or, pour en revenir au problème de la souveraineté, cet effort de défense est central. Si l’Allemagne refuse de le faire, il ne peut pas y avoir d’Europe de la défense, et les appels de Madame Merkel sont tout à fait hypocrites.

3- Dans une telle configuration, quelle pourrait être la réaction américaine à la réalisation de cette souveraineté européenne ? ​

On se complaît souvent dans l’idée que les Américains feraient tout pour maintenir l’Europe dans sa vassalité d’après-guerre. Il y a certes, sans doute, aux Etats-Unis des gens qui pensent et agissent dans l’idée que c’est une bonne donne stratégique qu’il faut maintenir, mais ce n’est certainement pas une position unanime, ni même majoritaire.

En réalité, c’est bien souvent une excuse des Européens eux-mêmes. Je citais plus haut l’exemple de l’euro, qui a permis à l’Union européenne de se soustraire en grande partie au privilège du dollar : cela donne une bonne idée de ce que serait une réaction américaine à la réalisation de la souveraineté européenne, c’est-à-dire pas grand-chose.

 Aujourd’hui encore, les Etats-Unis ne cherchent pas à diviser l’Europe. Souvenons-nous que Barack Obama s’était même prononcé contre le Brexit. Il est allé jusqu’à employer un ton menaçant pour que le Royaume-Uni ne quitte pas l’Europe.

Il faut se souvenir que les divisions de l’Europe ont été un fardeau pour les Etats-Unis durant tout le XXe siècle : ils ont dû intervenir dans la Grande guerre, libérer l’Europe durant la Seconde, puis la protéger de l’URSS le reste du temps. A chaque fois ce sont les Européens qui ont demandé l’aide des Etats-Unis. Pour l’Amérique, une Europe divisée et faible est une source de problèmes, et d’instabilité ; une Europe unie et capable de se défendre seule est au contraire un gage de paix, de stabilité et de prospérité. Lorsque Trump nous demande de prendre notre défense en main, il est tout à fait dans cette perspective.

De fait, les Etats-Unis redoutent une division de l’Union européenne, et l’on sait pourquoi si l’on se souvient de qui la recherche : Vladimir Poutine. C’est le Kremlin, pas la Maison-Blanche, qui finance les partis eurosceptiques en Europe. C’est la Russie qui aurait intérêt à voir éclater l’Union européenne, afin de n’instaurer que des relations bilatérales dans lesquelles la position russe serait bien plus dominante que face au bloc européen.

Toujours dans le même sens, depuis des années les présidents américains, de George W. Bush à Donald Trump, exigent un effort militaire accru des Européens pour leur propre défense, alors que Poutine, lui redoute une telle augmentation des budgets militaires, et est sur la même ligne que du temps de l’URSS, qui vise à encourager le pacifisme en Europe, précisément pour obtenir une baisse de ces budgets."

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06 mai 2018

Marx a-t-il changé le cours de l'Histoire ?

Puisque c'est le deux centième anniversaire de la naissance de Karl Marx et que l'on nous en rebat les oreilles, et que se battent ceux qui lui attribuent directement les 100 millions de morts du communisme et ceux qui cherchent à l'exonérer de toute responsabilité, c'est l'occasion idéale pour le théoricien de l'Histoire que je suis de rappeler que l'historionomie peut justement permettre de mesurer ce qui relève d'une individualité remarquable et ce qui n'en relève pas. Ainsi, j'ai déjà eu l'occasion d'expliquer très brièvement - la version longue sera, entre autres, le sujet de mon prochain livre à paraître à l'automne - que la révolution "marxiste" de 1917 fut en fait l'occurrence russe du type de révolution nationale affectant tout Etat-nation en construction de taille suffisante.

Pour le surplus, je me contenterai de reproduire ici un extrait de mon Histoire du siècle à venir, dans lequel j'avais précisément traité la question du rôle déterminant - ou pas - de Karl Marx.

images

"Prenons Marx et le marxisme. De prime abord, cette pensée est sans doute celle qui a eu les conséquences les plus spectaculaires sur l’histoire du XXe siècle ; elle a engendré l’Empire soviétique et la guerre froide, mais aussi, en réaction au bolchévisme, le nazisme.  On sera tenté, si l’on s’en tient à l’écume des choses, de dire que l’Histoire eut été bien différente sans Marx. Et ce faisant, on se tromperait.

            Que se serait-il passé si Marx n’avait vécu ? L’on dit souvent que l’histoire-fiction, ou contrefactuelle, est un exercice périlleux, mais pourtant on peut en tirer des résultats assez évidents, pour autant que l’on n’use pas de présupposés idéologiques.

            Première observation évidente : dans l’histoire des idées, Marx n’est pas tout seul. Outre que l’idéal communiste lui-même est aussi vieux que la civilisation, il était naturel qu’une époque de révolution industrielle et d’explosion démographique (la population européenne a doublé au XIXe siècle), faisant apparaître un prolétariat pléthorique et donc miséreux, produisît un grand nombre de zélateurs de la cause ouvrière. D’autres ont précédé Marx, comme Proudhon, et d’autres auraient vraisemblablement élaboré une pensée économique, dans l’effervescence intellectuelle du siècle autour de ces questions, tentant de justifier le communisme si Marx ne l’avait fait. Marx n’était donc pas, dans l’absolu, nécessaire à l’apparition au XIXe siècle du communisme comme idéologie politique théorisée ; ni à ce qu’elle rencontre un succès certain puisque, comme nous l’avons dit, les conditions socio-économiques du XIXe étant très favorables à l’apparition de théories communistes, elles étaient aussi très favorables à leur réception.

            Deuxième observation évidente : la Russie et les USA en seraient de toute façon venues à s’affronter pour régner sur le monde, même si le marxisme n’était pas venu ajouter à l’antagonisme entre les deux puissances un aspect idéologique. Si l’on veut s’en convaincre, il suffit de lire la prédiction d’Alexis de Tocqueville, près d’un siècle et demi avant le début de la Guerre froide :

« Il y a aujourd’hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s’avancer vers le même but : ce sont les Russes et les Anglo-Américains. Tous deux ont grandi dans l’obscurité ; et tandis que les regards des hommes étaient occupés ailleurs, ils se sont placés tout à coup au premier rang des nations, et le monde a appris en même temps leur naissance et leur grandeur. »[1]                                         

            Sans Marx, l’Empire n’eût peut-être pas été soviétique (encore que, comme nous venons de le voir, Marx n’était pas indispensable au communisme), mais il eût été Empire, et il se serait heurté dans son ambition mondiale à l’Amérique, autre république impériale.

            Troisième observation : le nazisme, ou du moins un mouvement approchant, serait apparu même en l’absence du bolchévisme. Selon Ernst Nolte, l’opposition au marxisme est au fondement de l’idéologie national-socialiste. Mais nous avons vu par ailleurs, dans notre comparaison de Sparte et de la Prusse, que le fond totalitaire et raciste du nazisme et de Sparte étaient tous deux le produit d’un héritage historique et de chocs sociaux similaires. Aussi, l’on peut penser qu’en l’absence de ce caractère essentiel au nazisme de réaction au bolchévisme, on aurait vu apparaître une autre forme de totalitarisme ultranationaliste que le nazisme[2].

            Quelle conclusion tirer de ces observations ? Que l’Histoire aurait été la même sans Marx ? Bien entendu non. Mais il serait tout aussi erroné de croire que l’Histoire aurait été très différente sans Marx ; en réalité elle aurait été un peu différente, et uniquement sur une certaine « épaisseur » de l’Histoire. Sans Marx, il est probable que la référence des défenseurs actuels du prolétariat aurait un autre nom, mais il est très improbable qu’en l’absence de Marx le communisme n’eût pas du tout existé en opposition au capitalisme, il est très improbable que la Russie ne se soit pas heurtée à l’Amérique pour la suprématie mondiale et il est très improbable qu’aucun totalitarisme n’aurait saisi l’Allemagne humiliée, au fort potentiel humain et industriel et plongée dans le désarroi d’une crise économique dantesque à la place du nazisme. Les apparences de l’Histoire que nous apprendrions aujourd’hui seraient différentes, mais les mouvements réels seraient très semblables.

            Aussi sous des aspects aussi divers que l’histoire des idées, en action (bolchévisme) et réaction (nazisme), et la géopolitique, on doit admettre que Marx, tout comme, dans une autre catégorie, Napoléon, a été un personnage marquant, mais réfuter l’idée selon laquelle il aurait été déterminant."



[1] Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, I, II, X.

[2] Benoît Malbranque a montré, dans Le socialisme en chemise brune, Editions Deverle, 2012 (édition consultable en ligne) les profondes racines socialistes du nazisme. Et Friedrich Hayek, dans La Route de la servitude, avait exposé la tradition étatiste et socialiste allemande depuis Bismarck. Si les communistes, au lieu des nazis, avaient pris le pouvoir en Allemagne durant la crise des années 1930, sans doute l’Histoire eût-elle débouché tout semblablement sur une seconde guerre mondiale et un conflit entre Allemagne et URSS : durant la guerre froide, les multiples conflits de la Chine avec ses voisins communistes (Vietnâm, URSS) montrent bien que la communion idéologique n’a jamais empêché les pays socialistes de faire la guerre entre eux. D’autres facteurs géopolitiques jouent, et un régime communiste allemand, vu la situation, aurait été largement nationaliste et donc, en pratique, fort proche du nazisme que nous avons connu.

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05 mai 2018

Risque de guerre Algérie-Maroc et hypothèse d'intervention russe

Voici un an et demi, j'ai publié un bref article dans lequel j'envisageais la possibilité d'une intervention russe en Méditerranée, celle-ci étant une composante du schéma de "l'impérialisme revanchard" déjà observé dans la France napoléonienne et l'Allemagne hitlérienne. En effet, Napoléon comme Hitler ayant diligenté une expédition sur la rive sud de la Méditerranée, restées respectivement dans les mémoires comme la Campagne d'Egypte et la Guerre du Désert, je tentais un petit raisonnement géographique dont le résultat me paraissait pointer vers la Libye. J'ai repris la carte illustrant cette projection dans mon Atlas des guerres à venir (janvier 2017), sous la forme suivante :

Projection maghrebIl est aisément constatable que cette projection est faite en considération de deux observations : le déplacement vers l'Ouest du théâtre des opérations, et la constance de la taille du théâtre des opérations.

C'est là qu'apparaît une difficulté car, en réalité, au moment où j'ai envisagé cette possibilité et tenté d'opérer la projection il y avait deux manières d'envisager le problème : ne considérer la Guerre du Désert que sur la zone géographique s'étendant du point de départ de Rommel à son avancée maximale, ce qui a été retenu ci-dessus, ou bien tenir compte de l'intégralité des affrontements, qui se sont poursuivi par le recul de l'Afrikakorps jusqu'à son point de départ, mais aussi sa retraite au-delà, à travers toute la Libye, jusqu'en Tunisie. Ce dernier choix avant l'avantage de prendre en compte, comme pour la Campagne d'Egypte, la totalité des opérations, mais la Campagne d'Egypte n'ayant pas connu une telle retraite sur des centaines de kilomètres il était possible qu'il ne s'agît que d'un artéfact géographique qui ne doive pas être pris en compte.

Je dois en effet rappeler que mes méthodes sur ce point sont encore largement tâtonnantes, et qu'il m'est difficile parfois de mesurer ce qui est pertinent et ce qui ne l'est pas. Et je dois avouer que, bien souvent, j'ai un biais intellectuel qui consiste à me limiter dans les projections, de peur que, si je suivais exactement ce qu'annoncent mes modèles, les projections ne paraissent aux lecteurs totalement farfelues - trouvant ces projections parfaitement exagérées moi-même.

Pourtant, il m'est déjà arrivé de constater que mes modèles méritaient une confiance supérieure à celle que j'aurais tendance à leur accorder moi-même, et que s'ils impliquent des prévisions sensationnelles, ce n'est pas qu'elles sont exagérées, mais que la réalité peut en effet être stupéfiante.

Le meilleur exemple que j'ai de cette prudence déplacée se situe précisément dans l'un des tous premiers efforts de prévision que j'ai fait en 2003, soit justement à l'époque où j'ai commencé mes recherches et où mes observations étaient très embryonnaires, limitées à ce que j'ai appelé plus tard les trajectoires A et B : le parallèle, qui m'est apparu dès le début, entre les antagonismes antique Rome/Carthage-Macédoine et moderne Amérique/Russie, laissait à penser qu'on devrait assister à un retour de puissance et d'agressivité russe, et à une nouvelle confrontation russo-américaine, d'une intensité au moins égale à celle de la Guerre froide. Pour autant, je n'y ai pas cru : en 2003, rien ne le laissait penser, la Russie commençait juste à se stabiliser, on était encore loin du réarmement, et plus encore de l'annexion de la Crimée et de l'intervention en Syrie. Même en 2010, lorsque je mettai sur pied mon précédent site internet (consultable à l'adresse suivante, MAIS JE LE DECONSEILLE puisqu'il semble avoir été infecté par un malware, étant donné que je ne l'ai pas entretenu depuis des années : http://mafuturologie.free.fr) une telle confrontation me semblait encore hautement improbable. Et pourtant, 15 ans après mes premières projections, je ne peux que constater que la prédiction la plus stricte du modèle était la plus proche de la vérité.

Or donc, je pense avoir fait la même erreur cette fois-ci. En effet, en même temps que la projection ci-dessus concernant une intervention russe en Méditerranée, j'avais aussi envisagé la deuxième hypothèse, prenant en compte l'intégralité du périple de l'Afrikakorps, et donc une zone d'opérations bien plus vaste, et en définitive deux fois plus importante que la campagne égyptienne de Napoléon. Suivant cela, une projection amènerait l'intervention russe non seulement plus encore à l'Ouest que la Libye, mais sur une zone encore deux fois plus vaste, selon la carte suivante, que je n'ai donc pas sélectionnée pour l'Atlas :

Projection Maghreb3Où l'on voit donc que les opérations toucheraient vraisemblablement l'ensemble du Maghreb, le détroit de Gibraltar, et possiblement les côtes espagnoles.

Cette projection, il y a un an et demi, me paraissait parfaitement invraisemblable, alors qu'au contraire la première, quoique moins stricte, collait plus avec les indices géopolitiques visibles : l'installation du terrorisme en Libye, qui avait déjà justifié l'intervention de Poutine en Syrie, et le rapprochement de la Russie avec le général Haftar dans l'Est libyen. J'ai donc, peut-être à tort, écarté cette projection invraisemblable, pensant que, puisque la première hypothèse de lecture collait mieux aux faits observables, elle devait être la bonne.

Et pourtant, cette projection invraisemblable, progressivement, comme ce fut avant elle le cas pour celle d'une confrontation russo-américaine, devient vraisemblable, et plus vraisemblable que l'hypothèse alternative.

Ainsi ai-je observé, depuis quelques temps, et je pense que ceux qui surveillent ce média autant que moi le confirmeront, que Sputnik consacre de plus en plus d'articles à l'allié de la Russie qu'est l'Algérie, et notamment à la qualité de ses forces armées. Cela suscitait ma curiosité depuis quelques semaines, me souvenant de cette projection invraisemblable.

Mais l'actualité brûlante est allée plus encore dans ce sens, puisque le Maroc vient non seulement de rompre ses relations diplomatiques avec l'Iran, le grand allié de Moscou au Moyen-Orient, mais que sa situation se tend également fortement avec son voisin algérien, que le royaume accuse d'aider l'Iran à soutenir clandestinement le Front Polisario. L'Algérie envisage des représailles diplomatiques. Au début du mois d'avril, le Maroc avait même menacé d'une intervention militaire au Sahara occidental.

Même si je demeure circonspect, je vais donc surveiller avec attention l'actualité sur ce front, et non plus concentrer ma veille sur l'actualité libyenne. Cela sera un test intéressant que de vérifier laquelle des projections, la "stricte" ou la "pondérée" était en définitive la plus proche de la réalité.

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17 avril 2018

ITW Atlantico : la situation diplomatique internationale autour de la Syrie

L'interview a été publiée ici mais je reproduis le texte ci-dessous.

Notez que le titre donné à l'entretien ne correspond pas vraiment aux réponses que j'ai apportées.

1-Dans une tribune publiée sur le site Bloomberg, l'économiste américain Tyler Cowen se réfère à l'histoire et à la théorie des jeux pour décrire le cas syrien. Selon lui, la multiplicité des acteurs sur le terrain, de l'Iran à la Russie, en passant par la Turquie et les interventions israéliennes et occidentales, soutenues par l'Arabie saoudite, font entrer le terrain syrien dans un niveau de complexité tendant à le rendre aussi imprévisible que dangereux. Une situation qui pourrait ainsi se différencier d'autres crises internationales majeures, plus simples dans leur lecture, mais qui pourrait s'apparenter aux événements de 1914. Cette comparaison est-elle pertinente ? ​

La multiplicité des acteurs est indéniablement un obstacle à la résolution des différents par des négociations et la recherche de compromis : il est évident que l’on trouve plus rapidement un terrain d’entente à deux qu’à trois, quatre ou dix. Chaque intervenant ou groupe d’intervenants ayant son intérêt, la paix pure et simple est très difficile à faire, et d’autant plus qu’à l’intérieur d’un même camp, les intérêts ne sont pas les mêmes. Prenez la Russie et l’Iran : ils sont alliés en Syrie au côté de Bachar, mais si l’Iran souhaite faire de la Syrie dirigée par les Alaouites un Etat satellite et un accès à la Méditerranée, la Russie ne tient pas à dépendre trop de l’Iran pour la sécurité de ses bases de Tartous et Hmeimim. C’est pourquoi Poutine laisse Erdogan enfoncer un coin dans le nord du pays, afin de pouvoir se poser en arbitre entre ces deux puissances régionales, cependant qu’Assad, lui, préfèrerait retrouver son autonomie de jadis en même temps que son contrôle sur l’ensemble du territoire.

De ce point de vue la comparaison est pertinente, mais historiquement il me semble que le parallèle avec la guerre civile espagnole de 1936-1939 est beaucoup plus juste, parce que, contrairement à la guerre de 1914, elle est toujours demeurée une guerre par procuration, tout en étant effectivement un conflit précurseur, mais non causal, d’une guerre mondiale.

La disposition des forces et la nature des intervenants est très similaire à l’Espagne des années 1930 : d’un côté, le camp de l’ordre traditionnel, autoritaire, jadis incarné par Franco, aujourd’hui par Assad, et allié au nationalisme revanchard d’Hitler (et de Mussolini) qui cherchait à retrouver pour l’Allemagne un grand rôle international, et à tester son nouveau matériel, l’un et l’autre objectifs étant servis par l’envoi de la Légion Condor. Aujourd’hui, ce nationalisme revanchard est celui de Vladimir Poutine, et de l’Iran.

En face, on trouvait durant la guerre d’Espagne l’ennemi juré du fascisme, le communisme, doublement incarné par les Brigades internationales, des volontaires venus de partout pour épauler les Républicains espagnols, et par les Soviétiques, dans une moindre mesure - on notera d’ailleurs que les Soviétiques sur place étaient surtout là pour promouvoir le stalinisme au sein du camp républicain, et y éliminer les autres factions. Aujourd’hui, le camp des opposants syriens regroupe diverses factions, pour une grande partie des islamistes, l’islamisme étant la nouvelle idéologie terroriste internationale, comme l’était au début du XXe siècle l’anarcho-communisme. L’Etat Islamique a été composé de gens venus de tout le monde musulman - y compris de chez nous - et constitue véritablement l’équivalent des Brigades internationales. Les nouveaux soviétiques, ce sont les Turcs, qui ont joué un jeu trouble avec Daech durant des années et, aujourd’hui, conduisent leur opération en terre kurde avec l’aide de factions islamistes dont certains sont sans doute des transfuges de l’Etat Islamique.

Les Occidentaux, aujourd’hui comme hier, refusent de mettre vraiment la main dans ce conflit, et se limitent à des demies-mesures. La France et le Royaume-Uni, en 1936-1939, appliquaient une politique de non-intervention : les Britanniques, à l’époque, refusaient de prendre parti pour les communistes, fût-ce contre Hitler, préférant la négociation, et l’on se contenta donc d’envoyer quelques armes, secrètement, aux Républicains. Aujourd’hui, nous avons aussi fourni des armes, dont on a parfois eu du mal à s’assurer de qui les recevait, on a voulu soutenir les opposants mais sans armer les islamistes... bref la position est difficilement tenable et on essaie surtout de poser quelques actions de principe, pour que l’honneur soit sauf.

2-En quoi la multiplicité d'acteurs, et l'existence d'intérêts parfois paradoxaux pour chacun d'entre eux, peut-elle produire ce résultat d'imprévisibilité pouvant aboutir à une escalade, sur le modèle de 1914?

Outre que la multiplicité rend plus difficile de faire la paix, elle accroît aussi le risque d’escalade : chaque fois qu’un équilibre est trouvé, un acteur qui se sent plutôt lésé par celui-ci préfère jouer un coup relançant les hostilités générales, en rompant cet équilibre. C’est typiquement ce qu’Erdogan a fait en se jetant sur Afrine. C’est peut-être, aussi, ce qu’a cherché à faire Assad en employant des armes chimiques ; il a peut-être espéré bousculer la marche des choses, provoquer les Occidentaux afin de renvoyer la Turquie à son appartenance à l’OTAN, aux yeux de Moscou, et ainsi pousser les Russes à s’opposer à l’invasion turque du Rojava.

Cependant, si le conflit est ainsi relancé régulièrement, il ne peut pas, à mon sens, déboucher sur une véritable escalade.

Aujourd’hui, comme en 1936-1939 pour l’Espagne et contrairement à 1914, aucune grande puissance n’est prête à se lancer dans un conflit majeur pour la Syrie.  L’attitude des Etats-Unis comme de la Russie le montre bien : soit les Etats-Unis ont renoncé à frapper après le franchissement de la « ligne rouge », comme en 2013, soit, comme en 2017 et aujourd’hui, ils ont effectué des frappes mesurées sur des objectifs où les Russes étaient absents - ces derniers, de leur côté, n’ont pas cherché à riposter et se sont contentés de mises en garde. D’escalade, il n’y en aura donc pas à propos de la Syrie.

En revanche, il faut bien voir qu’un tel conflit détériore grandement l’ambiance des relations internationales, et crée ainsi les conditions d’une escalade rapide lorsque surgira une confrontation sur une question pour laquelle les intérêts des grandes puissances sont perçus comme bien plus importants, voire vitaux. Alors qu’il y a quelques années, y compris sur des problèmes graves de ce genre, tout le monde avait comme premier réflexe d’envisager une solution négociée et pacifique, le climat électrique actuel, fait d’invectives venant de tous bords, de versions contraires, est délétère. La guerre d’Espagne avait, de la sorte, préparé les esprits à la guerre, tout en annonçant les camps qu’elle verrait s’opposer.

 

3-Que peut justement nous apprendre l'histoire d'un tel contexte de complexité, pour en arriver à une désescalade entre les différents acteurs ?

Ma réponse va être assez navrante, mais dans la mesure où une authentique escalade est improbable au regard des données du seul théâtre considéré - le syrien, en l’occurrence - la désescalade ne peut advenir que d’une seule façon, par la victoire d’une des faction. Cette victoire peut n’être pas totale, mais partiellement de compromis.

La victoire de Franco dans la guerre d’Espagne fut totale, mais on ne s’achemine vraisemblablement pas vers quelque chose de cet ordre.

Nous aurons sans doute une victoire relative d’Assad, qui tiendra le territoire syrien à l’exception du Rojava. Je pense que ce dernier sera conquis par Erdogan, qui y établira un Etat fantoche vassal de la Turquie, qu’il repeuplera partiellement avec les réfugiés arabes syriens sunnites qu’il a actuellement en stock - trois millions. Manoeuvre typiquement néo-ottomane. Poutine ne fera rien pour l’empêcher parce que cela aboutira à un balcon turc sur le corridor Iran-Syrie, et fragilisera donc l’hégémonie iranienne sur la région, évitant qu’elle ne puisse se passer de l’alliance russe. L’Iran ne pourra pas refuser cette donne car il n’a pas les moyens de défier seul la Turquie et Poutine n’aurait pas d’intérêt à l’aider.

Les Occidentaux ne diraient plus rien, manquant de moyens de pression sur Erdogan dont ils ont besoin pour la base stratégique d’Incirlik et pour bloquer les flots de réfugiés.

Voilà quel est l’équilibre, provisoire mais plus solide que les précédents, qui pourrait se mettre prochainement en place - c’est-à-dire dans les mois qui viennent.

 

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11 avril 2018

Mon avis sur l'affaire Skripal ? Lire Tite-Live

Mes lecteurs réguliers savent que le principal point de comparaison, de parallèle que j'emploie pour analyser la situation stratégique entre Amérique, Russie et Europe se trouve dans le jeu antique qui se tint entre Rome, la Macédoine et la Grèce au IIe siècle avant J.-C. - ce qui constitue un point particulier du parallèle général entre Amérique et Rome, Europe et Grèce antique.

Aussi, chaque fois qu'il arrive un nouvel incident, je me replonge dans mes Antiquités et j'y cherche de quoi éclairer notre lanterne. Je ne reviendrai pas sur le parallèle général que j'ai suffisamment traité.

Je parlerai simplement un peu de l'affaire Skripal, où d'aucuns doutent de la responsabilité russe et se demandent quel intérêt y trouverait Poutine. Son intérêt, le lecteur va le voir, était similaire à celui de Persée lorsqu'il voulut faire assassiner Eumènes de Pergame, grand allié de Rome dans le monde grec, qui alertait le Sénat des manoeuvres de Persée en Grèce.

PoutinePersée

Aujourd'hui, l'affaire Skripal est intervenue quelques semaines à peine après que le Royaume-Uni, par la voix de son ministre de la Défense, ait voulu alerter l'Europe d'une cyberattaque imminente contre ses infrastructures, qui viendrait de Russie et pourrait faire des dizaines de milliers de victimes. C'était le 26 janvier. Le 4 mars, les Srkipal étaient hospitalisés et l'affaire commençait. La Russie a cherché à intimider le Royaume-Uni, l'empêcher de trop faire appel à l'Amérique et perturber l'avancée de ses pions en Europe.

Ecoutez donc ce que nous dit Tite-Live sur le discours d'Eumènes et l'attentat contre lui. Je n'ai même pas de commentaire à ajouter:

"[42,11] Visite du roi Eumène à Rome (172). Début de son discours au sénat

(1) Ce serait sous leur consulat, à en croire Valérius Antias, qu'Attale, frère du roi Eumène, serait venu à Rome pour y apporter ses griefs contre Persée, et dénoncer ses préparatifs de guerre. L'opinion qui veut qu'Eumène s'y soit rendu en personne est appuyée sur des autorités plus nombreuses, et dont le témoignage a plus de poids à mes yeux. (2) Eumène donc, à son arrivée à Rome, reçut le plus honorable accueil; le peuple fit ce qu'il devait à son allié, et ce qu'il se devait à lui-même, après tant de bienfaits accumulés sur la tête de ce roi.

Introduit dans le sénat, (3) il dit "que s'il était venu à Rome, c'était sans doute pour visiter les dieux et les hommes dont la faveur lui avait fait une fortune qu'il n'oserait pas même souhaiter plus brillante, mais aussi pour avertir le sénat qu'il prévînt les entreprises de Persée. (4) Puis, remontant aux projets de Philippe, il rappela la mort de Démétrius, opposé à la guerre contre les Romains; la nation des Bastarnes soulevée pour lui prêter son secours et faciliter son passage en Italie; (5) ce prince arrêté par la mort dans ces pensées qui l'agitaient, laissant le trône à celui de ses fils dont il avait pu apprécier toute l'animosité contre les Romains; Persée recevant de son père cet héritage de guerre avec le sceptre qui lui était échu, et employant dès lors à le nourrir, à le mûrir, toutes les forces de sa pensée; (6) la brillante jeunesse dont il disposait et à laquelle une longue paix avait laissé le temps de croître; les ressources du royaume de Macédoine; l'âge du prince lui-même, cet âge qui mettait un corps frais, sain et vigoureux au service d'une âme invétérée dans la pratique et l'art de la guerre. (7) Dès l'enfance en effet il avait pu, sous la tente de son père, s'habituer à la guerre contre les Romains, et non pas seulement contre les nations voisines; puis il avait été chargé par lui d'expéditions nombreuses et variées. (8) Depuis qu'il était lui-même sur le trône, il avait achevé avec un merveilleux succès des entreprises que Philippe, malgré tous ses efforts, n'avait pu mener à terme, ni par force, ni par adresse. (9) Enfin à toutes ces ressources il fallait en ajouter une, fruit ordinaire du temps et de longs et importants services, l'influence morale.

[42,12] Suite du discours d'Eumène au sénat

(1) En effet, dans toutes les villes de la Grèce et de l'Asie, sa prépondérance inspirait le respect. Quels étaient les services, les bienfaits qui lui attiraient tant de considération? (2) on ne le comprenait pas; et lui, Eumène, ne pouvait pas assurer si c'était l'effet du bonheur particulier de Persée, ou (l'oserait-il dire?) si ce n'était pas la haine qu'on portait aux Romains qui lui gagnait tant de partisans. (3) Les rois eux-mêmes lui témoignaient les égards les plus distingués; il avait épousé la fille du roi Séleucus; non qu'il eût demandé sa main, car on avait au contraire sollicité la sienne. Il avait accordé sa soeur aux pressantes instances de Prusias: (4) ces deux mariages s'étaient célébrés au milieu d'innombrables députations chargées de dons et de voeux pour les époux, et les auspices des plus illustres peuples avaient présidé à la solennité.

(5) La nation des Béotiens, malgré les intrigues de Philippe, n'avait jamais pu être amenée à conclure un traité d'amitié: (6) aujourd'hui elle a son traité avec Persée gravé en trois endroits différents; un à Thèbes, un autre à Délos, le plus vénéré et le plus fréquenté des temples; le troisième à Delphes. Dans l'assemblée des Achéens, si la question n'eût été écartée par quelques hommes qui mirent en avant la puissance romaine, les choses en vinrent presque au point de lui ouvrir l'entrée de l'Achaïe. (7) Et lui, Eumène, qui ne pouvait dire de quelle manière il avait le plus obligé ce peuple, par des bienfaits publics, ou par des services privés, il voyait tous ses droits à leurs respects ou négligés par incurie et par indifférence, ou même hostilement abolis. Et les Étoliens? ne sait-on pas que lors de leurs séditions, ce n'est pas aux Romains, mais à Persée qu'ils ont demandé assistance?

(8) Appuyé sur des amitiés et des alliances si fortes, il fait chez lui des préparatifs de guerre qui le dispensent d'avoir recours à l'étranger; il a trente mille hommes d'infanterie et quinze mille de cavalerie; il forme des approvisionnements de grains pour dix ans, de manière à pouvoir se passer des produits de ses propres terres et de celles de ses ennemis. (9) Ses coffres sont garnis, si bien garnis, qu'il a toute prête, pour un pareil nombre d'années, la solde de dix mille mercenaires, en sus des troupes macédoniennes; et cela, non compris le revenu annuel qu'il tire des mines royales. (10) Il a entassé dans ses arsenaux des armes pour trois armées de cette force. Et pour recruter, du jour où la Macédoine lui manquera, il a une pépinière inépuisable de soldats, la Thrace, à ses pieds."

[42,13] Péroraison d'Eumène

(1) Il acheva son discours sur le ton de l'exhortation: "Ce que je vous rapporte, sénateurs, ce ne sont pas de vains bruits, des rumeurs sans consistance, trop avidement accueillies par un homme qui voudrait trouver vrais les griefs qu'il amasse contre un ennemi; ce sont des faits constatés, avérés, tels que pourrait vous les rapporter un espion envoyé par vous, comme le résultat de ses observations positives. (2) Je n'eusse pas quitté mes états, dont votre générosité a si bien arrondi les limites et rehaussé l'éclat, je n'eusse pas traversé tant de mers pour venir, en vous débitant des mensonges, m'enlever de gaieté de coeur votre confiance.

(3) Je voyais les plus illustres cités de Grèce et d'Asie manifester leurs préférences de plus en plus nettement, et prêtes, si l'on n'y veillait, à avancer si loin qu'il leur serait impossible de reculer. (4) Je voyais Persée, à l'étroit dans sa Macédoine, entrer ici à main armée et s'y établir, et là où la force eût éprouvé trop de résistance, employer les détours de la séduction et des caresses. (5) Je comprenais combien la partie était inégale entre vous et lui; lui sur le pied de guerre, vous sur le pied de paix et tranquilles à son égard. Et quand je dis sur le pied de guerre, je devrais presque dire en guerre ouverte.

(6) Abrupolis est votre allié, votre ami; il l'a détrôné; Arthétaurus, l'Illyrien, vous avait adressé une dépêche dont Persée a eu connaissance; c'était votre allié et votre ami; il l'a tué. (7) Éversa et Callicritus, de Thèbes, deux des premiers citoyens de la ville, s'étaient expliqués sur son compte avec trop de franchise dans l'assemblée des Béotiens; ils s'étaient faits forts de vous dénoncer tout ce qui se passait: il les fit disparaître. (8) Il a porté secours aux Byzantins, malgré le traité; il a porté la guerre en Dolopie, il a fait traverser à son armée la Thessalie et la Doride, pour employer, dans une guerre civile, le plus faible à écraser le plus fort. (9) Il a tout brouillé, tout bouleversé en Thessalie et en Perrhébie, dans l'espoir de nouveaux tableaux de dettes, afin de se servir du bras des débiteurs dévoués à son parti, pour venir à bout de l'aristocratie.

(10) Voyant qu'il en a pu tant faire sans lasser votre patience et votre longanimité, et que vous lui laissez le champ libre en Grèce, il se tient pour assuré qu'il pourra passer en Italie sans trouver un seul combattant sur son chemin. (11) Si votre sûreté et votre honneur le permettent, c'est à vous d'en décider: quant à moi, si nous avions tous deux à venir en Italie, Persée, pour y porter la guerre, moi, pour vous prévenir d'être sur vos gardes, je me serais cru déshonoré de ne pas prendre les devants. (12) À présent que j'ai rempli un devoir de conscience, et que me voilà dégagé de l'obligation que ma loyauté m'imposait, ai-je autre chose à faire que de prier tout ce qu'il y a au ciel de dieux et de déesses, afin que vous preniez la défense et de vos propres intérêts, et des nôtres aussi, de nous qui sommes vos alliés, vos amis, et dont l'existence dépend de vous?"

[42,14] Réception des délégations macédonienne et rhodienne

(1) Ce discours fit son effet sur le sénat. Du reste on ne sut pour le moment rien d'autre que le fait de l'admission du roi dans le sénat; tant on y observait la discrétion et le silence. Ce ne fut que quand la guerre fut terminée que les paroles prononcées par le roi et la réponse qui lui fut faite transpirèrent.

(2) Les députés du roi Persée eurent aussi, peu de jours après, leur audience. Mais leur défense et leur plaidoyer trouvèrent les oreilles et les esprits prévenus par les rapports d'Eumène; (3) et l'exaspération fut plus grande encore après le langage hautain que tint Harpale, chef de la députation. "Le roi, dit-il, est fort en peine de se justifier, et tient à ce qu'on ne voie dans aucune de ses paroles, dans aucun de ses actes, un caractère d'hostilité; (4) mais s'il s'aperçoit qu'on s'obstine à chercher des prétextes de guerre, il saura bravement se défendre. Les faveurs de Mars sont communes, et l'issue de la guerre incertaine."

(5) Toutes les cités de la Grèce et de l'Asie s'inquiétaient fort de ce que les députés de Persée, de ce qu'Eumène avaient fait dans le sénat; et à l'occasion de son voyage, dont ils attendaient un résultat, la plupart, sous différents prétextes, avaient envoyé des députés. (6) Il y avait entre autres une députation de Rhodes, présidée par Satyrus, lequel ne douta pas qu'Eumène n'eût compris sa nation dans les griefs qu'il avait articulés contre Persée. (7) Il se remuait sans relâche et employait le crédit de ses patrons et de ses hôtes pour être admis à discuter avec le roi dans le sénat. (8) En étant venu à bout, il s'emporta au-delà des bornes de la franchise contre le roi, pour avoir animé contre les Rhodiens la nation lycienne, et se rendre plus insupportable à l'Asie que ne l'avait été Antiochus; (9) il fit une harangue qui fut très populaire en Asie et qui y plut beaucoup (car là aussi Persée avait force partisans); mais elle fut mal vue du sénat, et fit tort à sa république et à lui. (10) La conspiration au contraire de tant de haines contre Eumène le servit auprès des Romains. Tous les honneurs lui furent décernés; on lui fit de magnifiques présents, y compris la chaise curule et le bâton d'ivoire.

[42,15] Attentat contre Eumène à Delphes

(1) Les ambassades sont congédiées. Harpale fait une diligence extrême pour retourner en Macédoine où il annonce à Persée que lorsqu'il a laissé les Romains, ils ne s'occupaient pas encore de préparatifs de guerre, (2) mais qu'ils sont assez mal disposés pour laisser voir qu'ils ne tarderont pas longtemps; le roi lui-même, qui croyait à la guerre, la désirait aussi, persuadé qu'il était dans toute sa force et dans toute sa puissance. (3) C'était à Eumène surtout qu'il en voulait; altéré de son sang, il ne veut pas d'autre début de guerre, et aposte le Crétois Évandre, chef de ses auxiliaires, ainsi que trois Macédoniens habitués à prêter leurs bras à de pareilles oeuvres, pour assassiner ce roi. Il leur donne une lettre pour Praxo, son hôtesse, à Delphes, où elle jouissait d'un grand crédit et d'une grande fortune. (4) On se croyait assuré qu'Eumène, pour sacrifier à Apollon, monterait à Delphes. Les sicaires s'avancent avec Évandre, et, pour accomplir leur horrible tâche, ils ne cherchaient dans tout le pays qu'ils visitaient qu'un lieu favorable.

(5) Quand on montait de Cirrha au temple, avant d'arriver à un endroit bâti et peuplé, on trouvait à sa gauche, au bord du chemin, une masure peu élevée au-dessus de ses fondations, par où il fallait passer un à un; car à droite la terre s'était éboulée à une certaine profondeur. (6) Ils se cachèrent derrière la masure, après y avoir dressé quelques marches, pour lancer de là, comme d'un rempart, leurs traits sur le roi quand il passerait.

(7) D'abord, à partir de la mer, il s'avançait entouré du groupe de ses amis et de ses satellites; puis leur troupe s'effilait insensiblement à mesure que le passage se rétrécissait. (8) Quand on en vint à l'endroit où l'on ne pouvait passer qu'un à un, le premier qui mit le pied dans le sentier fut Pantaléon, chef des Étoliens, qui était pour le moment en conversation avec le roi. (9) Les brigands débusquent alors et font rouler deux grosses pierres, dont l'une frappe le roi à la tête, et l'autre lui engourdit l'épaule. (10) Quand il est tombé, ils profitent de la pente du sentier pour pousser sur lui une masse de pierres, et, tandis que tous ses autres amis et satellites fuient et se dispersent après l'avoir vu tomber, Pantaléon seul reste intrépide à son poste, pour couvrir le roi.

[42,16] Conséquences de l'attentat

(1) Les brigands, au lieu de faire un léger circuit et de venir de derrière la masure achever leur victime, crurent le meurtre consommé et s'enfuirent au sommet du Parnasse; ils coururent si bien que, voyant l'un d'eux éprouver de la difficulté à les suivre à travers des escarpements impraticables et ralentir leur fuite, dans la crainte qu'il ne se fît prendre et ne trahît leur retraite, ils le tuèrent.

(2) Près du corps du roi se réunirent d'abord ses amis, puis ses satellites et ses esclaves, (3) et ils l'enlevèrent évanoui par suite de sa blessure et privé de sentiment. La chaleur et la respiration encore sensibles à la poitrine leur firent voir qu'il vivait encore; qu'il dût vivre, c'est ce dont ils n'avaient que peu et même presque pas d'espoir. (4) Quelques-uns des satellites qui s'étaient mis sur les traces des assassins, et étaient montés vainement, avec bien de la fatigue, jusqu'au sommet du Parnasse, revinrent sans succès.

(5) Les Macédoniens, qui avaient voulu faire un coup aussi audacieux qu'étourdi, l'abandonnèrent avec autant d'étourderie que de lâcheté. (6) Le roi, revenu à lui, est transporté le lendemain par le soin de ses amis à bord de son vaisseau, de là, jusqu'à Corinthe, de Corinthe à Égine, en faisant franchir aux navires la crête de l'isthme. (7) Là, son traitement fut tellement secret par le soin qu'on prit de n'admettre aucun témoin, que le bruit de sa mort se répandit en Asie. (8) Attale lui-même accueillit cette nouvelle avec un empressement fait pour démentir leur accord fraternel. Il parla à la femme de son frère et au gouverneur de la citadelle le langage d'un héritier assuré de la couronne. (9) Eumène ne l'ignora pas par la suite, et tout résolu qu'il était à dissimuler, à souffrir et à se taire, il ne put s'empêcher, à leur première entrevue, de reprocher à son frère la hâte prématurée qu'il avait mise à réclamer la main de la reine. Le bruit de la mort d'Eumène parvint aussi à Rome.

[42,18] Mobilisation en vue de la guerre contre Persée

(1) Ces renseignements, avec ceux que donnait Eumène, contribuèrent à faire regarder plus tôt Persée comme ennemi, quand on vit que, au lieu de faire des préparatifs de guerre tels que le droit des gens les permet, et qu'un roi les peut avouer, il avait recours aux voies souterraines, abominables, de l'assassinat et du poison."

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Si vous voulez la suite de l'histoire, je vous conseille de lire Tite-Live et Polybe. Vous aurez une idée assez juste de ce qui nous attend.

 

 

 

 

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04 avril 2018

Iran, Turquie, Russie : mon point de vue en bref sur la réunion

Il se tient aujourd'hui à Ankara une rencotnre au sommet remarquable entre Erdogan, Poutine et Rohani. Il est bien sûr impossible de dire de manière certaine ce qui se dira dans le secret des salons, mais ce sera probablement très important pour l'avenir de la région.

Dans la mesure où mon interprétation de ce qu'il se passe depuis le début de l'opération Rameau d'Olivier de la Turquie est qu'il s'agit d'une sorte de reproduction du pacte germano-soviétique, cette fois entre la Russie et la Turquie, et que cela implique donc que Poutine a décidé, parce qu'il y a intérêt, de partager le gâteau syrien avec Erdogan, je peux essayer de spéculer quelque peu.

Quoique "alliés", chacun de ces trois pays dans la région a un intérêt distinct et cette réunion pourrait bien être l'occasion de trouver un compromis global.

Concernant l'Iran, l'idée est de consolider le gain de ces dernières années : l'influence acquise sur l'Irak, la constitution de la continuité territoriale de l'arc chiite vers la Syrie et le Liban.

Concernant Erdogan, il veut réaliser ses ambitions irrédentistes vers l'ancien espace ottoman en Irak et en Syrie, en particulier en profitant du chaos local pour s'emparer du Rojava kurde, qu'il envisage possiblement de repeupler des Arabes syriens qu'il a en stock chez lui, des réfugiés qui permettraient de constituer dans le Rojava un Etat arabe fantoche, vassal turc.

Concernant Poutine, il veut garder sa base de Tartous et son allié syrien, sans devenir trop dépendant d'un Iran qui serait maître d'un arc chiite hégémonique régionalement, et de devenir un arbitre du Moyen-Orient, à l'égal voir à la place des Etats-Unis.

Poutine, après avoir aidé Assad dans une alliance serrée avec l'Iran, diversifie ses alliances et utilise la Turquie d'Erdogan et ses ambitions pour enfoncer un coin dans l'arc chiite et éviter qu'il devienne trop solide. En admettant une annexion de fait du Rojava par Erdogan, il fragilise l'arc chiite tout en faisant ressentir à Assad qu'il ne pourra pas se passer de la protection russe, et cherche à se poser durablement en arbitre des deux rivaux régionaux turc et iranien.

Les Iraniens sont-ils d'accord pour laisser s'installer la Turquie dans le Rojava, voire  lorgner sur le Kurdistan irakien et Mossoul ? Sans doute pas, mais ils peuvent être prêts à admettre un compromis de zones d'influences, et à échanger cela contre une garantie turque de reconnaître l'hégémonie iranienne sur l'Irak chiite, le reste de la Syrie et le Liban. Ce d'autant plus que Turquie et Iran se retrouvent aujourd'hui dans une détestation commune d'Israël.

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02 avril 2018

Turquie-Grèce : vers une guerre interne à l'OTAN ?

Le titre n'est même pas de moi mais du Weekly standard, et il est vrai que la question mérite d'être posée, tant est vive l'escalade des tensions entre les deux pays, à l'initiative évidente d'une Turquie qui recherche la confrontation. L'une de ses nombreuses manifestations d'agressivité depuis le coup d'Etat manqué contre Erdogan, lequel, ayant échappé de peu à la mort à cette occasion, semble être entré dans une mentalité "on ne vit qu'une fois" et est décidé à poursuivre avec une brutalité croissante ses ambitions néo-ottomanes, très clairement formulées le 13 février dernier dans un discours inquiétant : « Ceux qui pensent que nous avons effacé de nos cœurs les terres dont, il y a cent ans, nous nous sommes retirés en larmes, ont tort, a lancé Recep Erdogan devant son parti, l’AKP. Nous disons à chaque occasion que la Syrie, l’Irak et d’autres endroits de la carte de nos cœurs ne sont pas différents de notre propre patrie. Partout où l’appel à la prière est entendu, nous luttons pour qu’un drapeau étranger ne soit pas brandi. Les choses que nous avons faites jusqu’ici ne sont rien en comparaison des attaques encore plus grandes que nous prévoyons dans les prochains jours. ».

L'Empire ottoman en 1912 en bleu clair, la Turquie d'aujourd'hui en bleu foncé. Cela donne une idée des terres dont parle Erdogan.

Il faisait évidemment référence à l'opération en cours contre les Kurdes d'Afrine, qui devrait être suivie d'une attaque sur Manbij avec dans le viseur une conquête de tout le Rojava. Mais il voit peut-être d'ores et déjà plus loin, et envisage peut-être, en fonction des résultats en Syrie, de pousser vers le Kurdistan Irakien et Mossoul. Il peut penser que la recomposition en cours du Moyen Orien pourrait ouvrir la voie à des compromis lui autorisant ce gain territorial en laissant l'Iran dominer la partie chiite de l'Irak, dans un premier temps.

Même la mégalomanie d'Erdogan n'envisage vraisemblablement pas, à l'heure actuelle, de reprendre la Libye, mais les îles de l'est de l'Egée, aujourd'hui territoire grec, peuvent lui sembler un bon objet d'irrédentisme, étant plus proches de la côte anatolienne que du territoire continental grec.

Erdoganmilitaire

De fait, le comportement de l'armée turque envers la Grèce est inadmissible : l'an passé, les violations turques de l'espace aérien grec ont augmenté de 450%. Si la Turquie n'était pas membre de l'OTAN, cela aurait sans doute déjà conduit à l'envoi de forces alliées en Grèce et dans la mer Egée, comme cela est fait dans les pays baltes pour prévenir les manoeuvres russes. Mais la Turquie jouit d'une sorte d'impunité en raison de sa position stratégique : elle est la seule à pouvoir fournir des bases aériennes aux Etats-Unis si près des opérations à mener en Irak et en Syrie. Elle se situe sur la route des réfugiés vers l'Europe. Elle se tient sur le flanc sud de Poutine. Cette position dissuade d'exclure la Turquie, comme elle le mériterait, de l'OTAN.

Erdogan peut donc se croire en mesure de se permettre toutes les pressions, tous les chantages, et chaque nouveau chantage qui ne reçoit pas de réponse ferme en appelle nécessairement un plus hardi. Jusqu'à déclencher une guerre contre un partenaire de l'OTAN ?

C'est un cas que l'on craint depuis des décennies et l'affaire chypriote. Un cas susceptible sinon de faire à lui seul éclater l'Alliance, du moins de la paralyser. Un conflit gréco-turc éclatant serait une opportunité fabuleuse pour des mouvements russes sur le flanc est de l'Alliance : comment pourrait-on réagir rapidement en cas d'invasion des pays baltes si le Conseil Atlantique est déjà en train d'essayer de résoudre une crise entre deux membres historiques ? Le coup de boutoir pourrait alors être fatal.

Disposons-nous d'un exemple historionomique permettant d'anticiper une telle guerre gréco-turque, après avoir identifié dans un précédent billet l'invasion du kurdistan syrien, avec la relative bénédiction de Moscou, comme la conquête de sa moitié de la Pologne par Staline ?

De fait, oui, et le parallèle nous semble se trouver aisément dans la guerre d'hiver contre la Finlande, conduite par Staline la même année 1939. Comme pour la moitié de la Pologne - et aujourd'hui le Rojava pour Erdogan - il s'agissait de reprendre les territoires perdus à l'occasion de la défaite de 1918.

Le territoire russe (ocre) à la veille de la guerre de 1914, et à la veille de l'invasion de la Pologne et des pays baltes, en application du Pacte germano-soviétique, et de la Finlande.

L'invasion par Staline de la Finlande avait pour but d'acquérir une zone de profondeur stratégique garantissant la sécurité de Léningrad, comme les vraisemblables ambitions d'Erdogan sont d'expulser la Grèce de l'Est égéen pour porter une éventuelle ligne de front au large de la mer Egée, et non directement sur la côte anatolienne.

Erdogan peut croire que l'OTAN serait paralysée suffisamment longtemps, suivant l'exemple de l'invasion de Chypre en 1974, pour permettre à l'armée turque de prendre toutes les îles convoitées avant de stopper l'offensive et de négocier la fin des hostilités, en se disant que les Alliés ne se lanceraient pas dans une guerre contre son pays pour reprendre quelques îles grecques et admettraient le fait accompli.

Cette attaque contre la Grèce orthodoxe pourrait être, par ailleurs, le casus belli idéologique d'une guerre russo-turque à grande échelle que j'avais eu des difficultés à discerner à l'époque de la rédaction de mon Atlas des guerres à venir : l'occasion serait trop belle, pour la Russie, de prendre une nouvelle fois la pose de la défense du christianisme oriental contre l'islam, en secourant les frères orthodoxes, de réactiver le vieux rêve de la reprise de Constantinople et, peut-être surtout, de se poser en protecteur de l'Europe plus fiable que l'OTAN, qui aurait abandonné l'allié grec.

Désormais, il nous faudra donc surveiller la Turquie d'Erdogan comme nous surveillons depuis des années la Russie de Poutine et la Chine de Xi. J'invite à cet effet mes lecteurs à suivre une nouvelle page de veille, La guerre d'Erdogan.

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26 mars 2018

Islamogauchisme : le communisme du XXIe siècle

Mon article paru ce jour dans Causeur :

https://www.causeur.fr/apologie-terrorisme-stephane-poussier-islamisme-150184

Erdogine

 

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22 mars 2018

ITW Atlantico : héritage de mai 68 et retour de balancier

http://www.atlantico.fr/decryptage/mai-68-qui-avait-commence-en-mars-et-surtout-se-nourrissait-decennies-precedentes-quoi-menerait-rebellion-qui-commencerait-3341860.html

Le 22 mars 1968 commençait à l'université de Nanterre les événements de contestation étudiante qui donnerait par la suite le fameux mois d'agitation de mai 1968. Qu'est-ce qui explique - du point de vue des transformations économiques, politiques, sociétales que la France a connue les 25 années précédentes - le soulèvement de cette génération d'étudiants français, née en 1945 au crépuscule de la Seconde guerre mondiale ?

Il faut d’abord constater que mai 68 n’est pas un phénomène purement français : les événements s’inscrivent dans un mouvement mondial qui a touché l’ensemble des peuples d’Occident. Cela a commencé avec le mouvement hippie, et l’année 1968 a effectivement été une année-clef, avec tout à la fois les émeutes en France, les manifestations des provos aux Pays-Bas, et, de l’autre côté du rideau de fer, le Printemps de Prague. En 1969, c’est Woodstock, et la montée de la contestation étudiante de la guerre du Vietnam. Tout cela relève des mêmes pulsions sociales, que je qualifierais de « crise d’émancipation » : c’est une constante historique  que les longues périodes de paix et de prospérité font naître des volontés d’émancipation, tandis que les temps de crise et de contraction économique ramènent un désir de protection et d’autorité.

Pour mieux le comprendre, je pense qu’on peut comparer cette crise occidentale de la fin des années 1960 et du début des années 1970 au Printemps des peuples des années 1840, dont le pic est en 1848 : une génération après la fin des guerres napoléoniennes qui avaient profondément bouleversé et traumatisé l’Europe, et alors que s’était installée une abondance inédite, il s’agissait d’une aspiration généralisée, touchant spécifiquement la jeunesse, à la libéralisation politique et à l’émancipation nationale. La France, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie ont été touchées par ce mouvement qui n’a guère eu d’effet politique à court terme, mais a profondément marqué les mentalités et a produit ses véritables effets plusieurs décennies plus tard.

Il en est allé de même pour le mouvement politique soixante-huitard, dont les conséquences immédiates ont été quasiment nulles, les accords de Grenelle concernant les corps établis - les salariés, les syndicats - en laissant de côté les étudiants ; mais lorsque cette génération est arrivée au pouvoir dans les années 1980, elle a profondément transformé le pays au plan moral.

 

2. 1945 a joué un rôle de pivot clé pour cette nouvelle génération, la première a ne pas avoir connu la guerre. De la même façon, la génération 1990 est arrivée juste après l'autre grande bascule du XXe siècle avec la chute de l'URSS. De quelle nature pourrait être le conflit qui découlerait aujourd'hui des grandes transformations qu'ont engendrées la chute du Mur ?

Il serait d’une toute autre nature car nous ne sommes pas dans la même situation qu’en 1968 ou en 1848.

J’explique fréquemment que l’histoire européenne moderne a été structurée autour du parcours successif, par trois pays différents que sont la France, l’Allemagne et la Russie, d’une trajectoire historique similaire. La France l’a connue entre 1715 et 1815, l’Allemagne entre 1870 et 1945, la Russie entre 1945 et aujourd’hui. Cette trajectoire est marquée par l’émergence d’une puissance autoritaire aux visées hégémoniques (la France absolutiste, l’Empire allemand, la Russie soviétique victorieuse de la Seconde guerre), par sa défaite humiliante lors d’une longue guerre épuisante une quarantaine d’années plus tard (la guerre de Sept ans pour la France, la Grande guerre pour l’Allemagne et la guerre froide pour l’URSS), l’effondrement de son régime (Révolution française, Révolution allemande de 1918, dislocation de l’URSS de 1991) entraînant un chaos intérieur amenant un homme fort et revanchard (Napoléon, Hitler, Poutine). Dans un tel schéma, si 1848 correspond bien à 1968, la chute de l’URSS est une situation différente, assimilable à un moment historique tel que l’effondrement de l’Empire allemand en 1918, et notre situation actuelle correspond plutôt à celle des années 1930, c’est-à-dire non pas une crise d’émancipation, mais plutôt une crise de désillusion : 20 ans après la fin de la précédente guerre, qui était perçue comme une guerre terminale, l’on se rend compte que rien n’a changé et que toutes les plus grandes difficultés dont on se croyait débarrassés reviennent : en 1763 les Britanniques pensaient leur victoire acquise, leur empire colonial assuré et l’équilibre instauré en Europe continentale, avant de perdre leurs colonies américaines et de voir la France sombrer dans la fièvre révolutionnaire ;  en 1918 l’on pensait que s’achevait la « der des der », et qu’il n’y aurait plus de guerre en Europe - les années 1930 étaient à la fois un temps de crise économique et de repli nationaliste.

En 1991 l’on a cru à la « fin de l’Histoire », et à l’harmonisation prochaine et définitive du monde dans la paix, la démocratie et la liberté : depuis plusieurs années, et notamment depuis  la crise de 2007-2008, la méfiance a fait un retour en force dans les relations internationales, des grands pays symboliques que l’on croyait engagés sur la voie de l’ouverture à ce nouvel ordre démocratique libéral : la Russie, la Chine, la Turquie, rebasculent brutalement dans l’autoritarisme militariste de Poutine, Xi et Erdogan.

La crise de désillusion est plutôt d’un effet inverse à la crise d’émancipation. Elle est d’ailleurs plutôt du bord politique opposé : la crise d’émancipation, comme en 1848 et 1968, est un mouvement de gauche, progressiste, optimiste, tandis que la crise de désillusion, comme dans les années 1930 et aujourd’hui, est un mouvement penchant à droite, conservateur, pessimiste. L’on assiste donc à un retour de balancier, et c’est dans ce mouvement que s’inscrivent les oppositions non pas seulement populistes, mais véritablement populaires à l’immigration massive désormais perçue comme menaçante et qui, après avoir germé en Europe de l’est, en Pologne et  en Hongrie notamment, gagne l’Ouest en Allemagne, en Autriche, en Italie. Même Emmanuel Macron, qui tient pourtant un discours progressiste, a compris, dans sa pratique du pouvoir, cet appétit pour le retour à l’autorité et à l’incarnation du pouvoir.

Je pense que les commentateurs qui pensent que cette vague conservatrice va passer avec un peu de patience s’illusionnent profondément, et que, comme c’est le cas pour les crises d’émancipation, le mouvement portera ses fruits dans le temps, et durant des décennies. Il y a des raisons de s’en réjouir, car l’esprit de la désillusion n’est pas moins avantageux, même si différent, de l’esprit d’émancipation. Il a produit, dans l’Angleterre du premier XIXe siècle, le début de la Révolution industrielle ; dans la France d’après-guerre, les Trente glorieuses.

Posté par Philippe Fabry à 11:36 - Commentaires [6] - Permalien [#]
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