Historionomie - Le Blog de Philippe Fabry

07 novembre 2017

Octobre rouge, une révolution comme les autres

Mon article du jour à lire sur Contrepoints : https://www.contrepoints.org/2017/11/07/302635-octobre-rouge-revolution-autres

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30 octobre 2017

Quand la Russie se retirera-t-elle vraiment de Syrie ? (et quand commencera la suite ?)

Je voudrais aborder, dans un mini-billet parce que la matière est maigre et que je ne suis sûr de rien, une conjecture quant à la date du retrait complet des troupes russes de Syrie - retrait annoncé déjà l'an dernier par Poutine, et dont on sait qu'il n'en a rien été.

Mon but ici est simplement de vérifier la validité et l'intérêt d'un petit calcul.

En effet, l'on se souviendra que, dans le modèle dit de l'impérialiste revanchard, il y a une étape définie comme la projection de forces dans le cadre d'une guerre civile étrangère permettant de mesurer les progrès d'une force armée en pleine réforme et de tester du nouveau matériel. Pour la France, il s'agissait de la guerre d'Indépendance américaine, dans laquelle furent testés le fusil modèle 1777 et le système d'artillerie de Gribeauval, qui sillonèrent ensuite l'Europe durant les guerres napoléoniennes.

Pour l'Allemagne, il s'agissait de la guerre d'Espagne, dans laquelle la légion Condor d'Hitler permit d'aguerrir de nombreux soldats, de tester les nouveaux matériels ainsi que de nouvelles méthodes de combat - tel le bombardement des villes par l'aviation.

Pour la Russie, j'ai expliqué que la guerre de Syrie semblait devoir tenir ce rôle.

Je voudrais simplement ici noter que l'intervention française dans la guerre d'Indépendance américaine dura de m-juillet 1780, date du débarquement des troupes françaises à fin décembre 1782, date du rembarquement, soit 30 environ.

La Légion Condor allemande fut active sur le sol espagnol de juillet 1936 à avril 1939, soit 34 mois environ.

L'intervention russe ayant débuté en septembre 2015, et si ce calcul est pertinent  (ce dont je ne suis pas du tout sûr, mais il sera intéressant de le vérifier), elle pourrait prendre fin entre mars et juillet 2018.

J'ai jugé utile de partager avec mes lecteurs ce petit calcul rapide pour la double raison que l'état actuel du conflit en Syrie laisse bien penser à un dénouement rapide, d'une part, et d'autre part parce que dans mon dernier livre, j'envisageais une intervention russe dans les Pays Baltes seulement après la coupe du monde de Football qui doit avoir lieu en Russie, soit au mois de juillet 2018. Si l'on se souvient que c'est avant la fin de l'année qui a vu le retrait de la légion Condor qu'Hitler a envahi la Pologne, cela peut être un indice.

Mais, dans le même temps, il faut bien noter que ce sont, dans l'occurrence française, plus de vingt ans qui ont séparé la fin de l'intervention dans la guerre d'Indépendance et le début des guerres napoléoniennes. Ce n'est donc peut-être pas un élément devant être vraiment pris en compte dans le calcul du rythme du schéma, contrairement au temps séparant les trois guerres constituant le modèle de l'impérialisme revanchard.

 

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28 octobre 2017

Atlas des guerres à venir dans Actu parlementaire

Voici le lien vers le dernier numéro d'Actu Parlementaire, au format PDF. Mon interview commence page 46.

http://actu-parlementaire.info/documents/ACTU_PARLEMENTAIRE_N2.pdf

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17 octobre 2017

L'islamo-gauchisme sera le nouveau communisme.

La récente passe d'armes entre Jean-Luc Mélenchon et Manuel Valls est pour moi l'occasion de traiter ce sujet dans toute la profondeur qu'il mérite :  au cours de celle-ci l'ancien Premier ministre a accusé la France Insoumise de tenir un discours "islamo-gauchiste", de ce terme, islamo-gauchisme, désignant une certaine complicité entre l'extrême-gauche révolutionnaire et l'islam radical, dont les mentalités politiques violentes sont proches, et qui se retrouvent sur certaines obsessions : le conflit israélo-palestinien, la détestation de l'Amérique et du système capitaliste.

Il y a deux ans, je publiais ici même un article établissant un parallèle historique entre le bolchévisme et l'islamo-terrorisme, ou djihdisme.

J'ai repris, comme une donnée, ce parallèle dans mon Atlas des guerres à venir, en particulier dans le cadre du parallèle global bolchévisme-fascisme/djihadisme-poutinisme, et ce afin d'analyser le rôle de l'internationale islamiste dans la guerre à venir. Les lecteurs du livre se souviendront, et ceux qui ne l'ont pas lu apprendront, que l'islamisme sera utilisé comme masse de manoeuvre par les Occidentaux pour défaire la Russie, comme les Alliés ont utilisé l'Union soviétique contre l'Allemagne nazie ; aussi bien les Américains ont-ils déjà utilisé les moudjahidines afghans pour vaincre l'URSS à la fin de la Guerre froide. J'explique que le fer de lance de l'islamisme dans cette guerre à venir sera la Turquie d'Erdogan, ce Staline musulman qui a considérablement renforcé son pouvoir au cours de l'année passée et, après avoir mené en Syrie une guerre indirecte contre la Russie en soutenant les groupes ennemis d'Assad, comme Staline et Hitler s'étaient opposés dans la guerre d'Espagne, a engagé à présent une collaboration avec la Russie autour d'Idleb, ce qui peut s'analyser comme une forme de pacte germano-soviétique : l'on ne peut aujourd'hui faire autrement que considérer que la Turquie est un état-membre de l'OTAN qui a fait défection, et se fournit désormais en armement chez Poutine en disant pis que pendre de l'Amérique.

J'expose également dans mon livre comment, après l'effondrement de la Russie, la Turquie, qui pendant la guerre bénéficiera probablement du soutien du Moyen Orient sunnite,  profitera du vide laissé pour mener une politique panturque et panislamique, comme la Prusse avait profité de la chute de Napoléon pour constituer l'Empire allemand et Staline de la chute d'Hitler pour étendre l'Empire russe plus loin qu'il n'était jamais allé (je ne reprends pas ici en détail la trajectoire de l'impérialisme revanchard, que j'estime connue de mes lecteurs). La guerre devrait donc laisser derrière elle un puissant Empire panturc dont les frontières seraient approximativement les suivantes :

 

Panturc

Je voudrais aujourd'hui compléter ces conclusions de mon livre par une projection au-delà de cette date, en analysant les conséquences globales de la constitution de cette nouvelle puissance, en m'appuyant en particulier sur la poursuite de ce parallèle avec le communisme, mais aussi la poursuite du parallèle entre l'histoire turque moderne et perse ancienne, que je qualifiais dans mon Histoire du Siècle à venir de "Cycle D", et enfin  du "cycle C", mon parallèle entre les trajectoires historiques du judaïsme antique et de l'islam. Ces trois angles d'approche convergent en effet vers les mêmes conclusions ; je vais donc m'efforcer d'exposer clairement tout ceci.

Conclusions du parallèle islamisme/communisme

Comme chacun sait, après la Seconde guerre mondiale et la constitution de l'Empire soviétique, le communisme est demeuré puissant dans certains pays en dehors des frontières du Pacte de Varsovie : en France, jusqu'à la fin des années 1970, le Parti communiste était la force hégémonique à gauche, avec plus de 20% des voix. Même les partis communistes ou socialistes de moindre importance servaient encore de relais d'influence à Moscou.

Dans l'hypothèse de la constitution d'une sorte d'empire panturc et panislamiste, sous l'égide de la Turquie telle qu'Erdogan est en train de la transformer, c'est-à-dire selon l'idéologie des Frères musulmans, il est vraisemblable que cette puissante entité politique cherchera à constituer des réseaux d'influence un peu partout, et notamment en Europe. Nous en avons déjà des indices : d'abord, Erdogan utilise les communautés turques en Europe comme des relais d'influence, et tente de cultiver leur puissance en les incitant à faire des enfants et à ne pas adopter la culture européenne. Ensuite, des partis musulmans ont commencé à apparaître en Europe : le parti "islam" en Belgique, l'union des musulmans démocratiques de France, en Espagne le Partido Renacimiento y Union de Espana. Ils sont certes groupusculaires, pour l'instant, mais pourraient, au lendemain de la guerre, bénéficier d'un élan important : d'abord, du soutien financier de l'empire panislamiste, ensuite du prestige turco-musulman acquis durant la guerre, enfin du fait que l'islamisme pourra se présenter, comme le communisme au lendemain de la Seconde guerre, comme l'alternative politique au système capitaliste occidental : dans l'après-guerre, étant donné que le poutinisme aura été complètement discrédité et avec lui toutes les extrêmes-droites nationalistes antiaméricaines, l'islamisme se trouvera en situation de monopole de fait pour ce qui est de l'antiaméricanisme et de l'anticapitalisme ; outre les musulmans eux-mêmes, de tels partis seraient donc susceptibles de séduire une frange de la population, par rejet du système - ce qui serait précisément la continuité de l'islamo-gauchisme existant actuellement. Par ailleurs, il faudrait aussi s'attendre à ce qu'une partie de la vieille droite européenne bascule également vers cette mouvance par goût pour la mentalité religieuse intégriste ; je suis prêt à parier que certains pourraient développer un discours pro-islamiste sur le thème de la régénération morale. Ce ne sera cependant pas l'essentiel de l'électorat de ces partis islamo-gauchistes.

Dans mon dernier livre, je supposais que cet empire panturc sunnite sera nécessairement hostile à l'empire américain, et que l'après-guerre se fera sur le mode de la guerre froide, dans laquelle cet empire panislamiste tentera de s'imposer véritablement dans l'ensemble du monde musulman tandis que les Etats-Unis chercheront à endiguer ce mouvement.

Or, l'on peut aller encore un peu plus loin, et envisager que, comme pour la Russie en 1945, la constitution de l'Empire panturc constituera pour la Turquie le point de départ d'une trajectoire historique de type "impérialisme revanchard". Auquel cas la guerre provoquant l'effondrement de l'Empire, équivalent de la guerre de Sept Ans pour la France et de la Grande guerre pour l'Allemagne, devrait débuter une quarantaine d'années après. Si l'on prend comme date de fin estimée de la prochaine guerre les alentours de 2025, cela nous mène autour de 2065. 

Les enseignements d'une poursuite du cycle D

Dans Histoire du Siècle à venir, le parallèle que j'établissais entre les empires assyrien et perse achéménide de l'Antiquité et les empires seldjoukide et ottoman à l'époque médiévale et moderne s'achevait avec une dixième étape :

10 ) Effondrement total face à A, l’Empire est conquis par la civilisation A.

Antiquité : Alexandre le Grand : effondrement de l’Empire achéménide, colonisation grecque.

Epoque moderne : Effondrement total avec la Première Guerre mondiale, l’essentiel de l’Empire est conquis par l’Europe.

Je pense avoir fait alors une erreur en pensant que le cycle s'arrêtait là. Cela vient du fait qu'il y a quelques années, lorsque j'écrivais ceci, je ne voyais absolument pas comment la Turquie pourrait redevenir une superpuissance comme elle le fut jadis.

A présent que je parviens à concevoir une telle évolution, elle m'apparait correspondre à la renaissance d'un empire perse indépendant de toute civilisation A (à l'époque la civilisation hellénistique, représentée par les Séleucides après la mort d'Alexandre le Grand) avec l'apparition, dans la deuxième moitié du IIe siècle avant notre ère, de l'Empire parthe sous le commandement de Mitrhidate Ier (qu'il ne faut pas confondre avec le célèbre roi du Pont, un demi-siècle plus tard). Empire parthe qui devait limiter la puissance romaine à l'Est jusqu'au IIIe siècle de notre ère.

Il est donc probable qu'il faille étendre le cycle D d'au moins une étape, celle de la renaissance, sous une autre forme, d'un Empire D.

La suite est un peu plus douteuse, car si nous envisageons pour l'Empire panturc une trajectoire de type "impérialisme revanchard", alors il devra perdre la guerre dont nous avons évoqué le début pour 2065 environ, et être démembré, comme l'Empire allemand en 1918 et l'URSS en 1991.  Rome - civilisation B correspondant aujourd'hui à l'Amérique - ne détruisit pas l'Empire parthe. Certes, cela tint à peu de choses : la campagne parthique de Trajan obtint des succès considérables en donnant aux légions romaines le contrôle de la Mésopotamie, mais ce fut éphémère. Une nouvelle guerre se tint en 161-167, après une agression parthe contre l'Arménie, qui se solda par une défaite parthe, la mise à sac de la capitale Ctésiphon et l'annexion de la Mésopotamie occidentale. Mais l'entité perse devait demeurer, sous le règne des Parthes, puis des Sassanides.

Revenons à la Turquie/Empire panturc : celui-ci perdrait donc la guerre de 2065 et se verrait amputé d'une grande partie de son territoire, lequel pourrait être ramené à celui de la Turquie actuelle. Il pourrait aussi demeurer étendu aux régions turcophones et ne perdre que les régions sunnites non turques. Suivant la trajectoire de l'impérialisme revanchard, l'on pourrait assister à nouveau, une génération plus tard, vers 2090, à un retour d'agressivité turque et une nouvelle défaite (et j'aurai tendance à penser, mais je vais peut-être un peu vite en besogne, que la puissance montante alliée à la tellurocratie turque sera alors l'Inde).

L'apport du cycle C

Mes lecteurs réguliers connaissent bien ce parallèle entre judaïsme antique et islam moderne. Ils savent aussi que fais fréquemment référence à la guerre de Kitos, soulèvement général des Juifs dans le monde hellénistique qui conduisit à une épuration ethnique dans tout l'est méditerranéen. Si j'ai déjà évoqué à maintes reprise la forte probabilité de voir la multiplication des attentats en Europe déboucher sur une telle épuration ethnico-religieuse à l'encontre des populations musulmanes, je n'ai guère réussi jusqu'à présent à me faire une idée relativement précise de la date à laquelle un tel événement devrait se produire. J'ai un temps cru que cela pourrait être concomitant à la grande guerre en Europe, mais les éléments évoqués ci-dessus m'ont conduit à revoir ce jugement : dans la mesure où l'Empire panturc sera aussi fondé sur l'idéologie des Frères musulmans, il me semble logique d'envisager que ce ne soit que lors de l'éclatement de la guerre entre empire panturc et empire américain qu'un tel soulèvement général des musulmans d'Europe se produise, puisque j'ai évoqué le réseau que pourraient déjà constituer des partis politiques - et par comparaison avec le communisme, si une guerre conventionnelle avait éclaté entre l'Est et l'Ouest, les communistes locaux auraient évidemment servi de cinquième colonne.

Autre point allant dans ce sens : la guerre de Kitos a éclaté durant la campagne de Trajan contre les Parthes, et comme conséquence de cette campagne, suite au soulèvement des Juifs de Mésopotamie. Si cette intersection des trajectoire C et D demeure valable, alors la guerre américaine contre l'empire panturc devrait provoquer un soulèvement général des populations musulmanes.

Enfin, je dois remarquer que dans la description de la trajectoire de type C que j'exposais dans Histoire du Siècle à venir, j'appréhendais les différentes guerres ayant opposé Romains et Juifs de manière globale, sans entrer dans le détail. Or, c'est peut-être là une erreur, et il est possible que le détail du découpage historique fasse partie de la trajectoire. Je m'explique : au lieu de considérer simplement comme étape finale du cycle C une série de guerres contre B (Rome dans l'Antiquité, l'Amérique aujourd'hui) voyant le triomphe de cette dernière, peut-être faut-il, dans le cas romain, tenir compte des trois guerres judéo-romaines que furent : la Première guerre judéo-romaine (66-73), la guerre de Kitos (115-117) et la révolte de Bar Kokhba (132-135) ; précision étant faite que lorsque les hostilités judéo-romaines débutent en 66, le contentieux entre les deux civilisations s'accumulait déjà depuis plusieurs décennies, Claude ayant expulsé les Juifs de Rome en 41 (des partisans de Chrestos, vraisemblablement des juifs messianistes et non des chrétiens). Auquel cas, en prenant comme équivalent de la Première guerre judéo-romaine le conflit actuel de la Coalition menée par les Etats-Unis contre l'Etat islamique en Syrie et en Irak depuis 2014, et en reportant la durée séparant la Première guerre judéo-romaine de la guerre de Kitos, soit une cinquantaine d'années, l'on retombe bien, par un autre chemin, sur la date de 2065.

 

Vues ces convergences historionomiques, je pense pouvoir ajouter aux prévisions livrées dans mon Atlas que l'Empire panturc connaîtra une guerre contre les Etats-Unis autour de 2065, au cours de laquelle il utilisera des partis islamo-gauchistes présents en Europe comme cinquième colonne, ce qui résultera en guerres civiles et épurations ethniques sur le modèle de ce que fut la guerre de Kitos pour les Juifs de l'Antiquité après le déclenchement de la campagne parthique de Trajan.

D'ici là, l'islamo-gauchisme a de belles heures devant lui, comme en avait le communisme en 1920.

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30 septembre 2017

Des guerres à venir ? Texte de ma conférence à l'Institut Diderot

J'ai donné le 23 mai dernier une conférence à l'Institut Diderot qui publie ces jours-ci le texte de mon exposé.

Vous pourrez le consulter et le télécharger en PDF à l'adresse suivante : http://www.institutdiderot.fr/des-guerres-a-venir/

 

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24 septembre 2017

Quelle possibilité de guerre de mouvement à venir en Europe à l'ère nucléaire ? Une petite expérience de pensée historionomique

 

Depuis de nombreux mois, je suis hanté par la question de la nature exacte des guerres à venir, spécifiquement en Europe, où s'opposeront les deux plus grandes puissances nucléaires du monde, potentiellement capables de provoquer l'extermination de l'espèce.

Dans mon dernier livre, je rappelais que l'historionomie est essentiellement une question de rapports, notamment quand il s'agit de prévisions : ainsi la guerre à venir, en Europe, doit-elle être à la guerre froide ce que fut la Seconde guerre mondiale à la Première et les guerres napoléoniennes à la guerre de Sept Ans.

J'avais exposé sur ce blog, il y a quelques temps, en quoi consistait ce rapport entre les deux grandes guerres jalonnant la trajectoire de "l'impérialisme revanchard". A savoir que la première est une guerre d'enlisement, de positions, et la seconde une guerre de mouvement.

La difficulté apparaît lorsqu'il s'agit d'envisager concrètement la morphologie de la deuxième guerre de l'occurrence russe de l'impérialisme revanchard, aujourd'hui que nous sommes à l'ère atomique.

En effet, la guerre d'enlisement, de positions convient bien à l'ère des armes nucléaires : la Guerre froide, au fond, fut bien une guerre de positions de part et d'autres du Rideau de fer ; et cela bien qu'elle fut, dans le même temps, une non-guerre, puisque les armées se faisaient face sans se tirer dessus, à cause de la menace de la DMA (Destruction Mutuelle Assurée).

La question devient bien plus complexe lorsqu'il s'agit d'envisager une guerre de mouvement à l'ère nucléaire : si cette forme de non-guerre a pu permettre de concilier dissuasion nucléaire et guerre de positions, on voit mal comment elle serait applicable à une guerre de mouvement : comment pourrait-il y avoir mouvement sans combats directs ? sans positions forcées, sans lignes enfoncées ? Et donc, comment pourrait-il y avoir guerre de mouvement alors que les conditions du mouvement, contrairement à celles de la guerre de position, sont de nature à produire une escalade nucléaire et, donc, devrait tomber sous le coup de la dissuasion ? Tel est le paradoxe sur lequel je bute depuis un moment.

J'ai d'abord pensé à ce nouveau champ de bataille, le cyberespace, qui pourrait être, finalement, le théâtre d'une nouvelle forme de "guerre de mouvement". Mais cela ne me satisfait pas, en particulier parce qu'il me semble que l'idée de mouvement doit continuer à s'apprécier sur un plan géographique.

J'ai poursuivi ma réflexion en essayant de mesurer quelle "quantité" de guerre de mouvement pourrait avoir lieu en restant sous le seuil de déclenchement d'une guerre nucléaire, et je suis arrivé à une première conclusion, qui est que ce serait le cas de l'invasion des pays baltes par la Russie.

En effet,  l'invasion des pays baltes, membres de l'OTAN, provoquerait vraisemblablement une guerre ouverte entre la Russie et l'ensemble des états-membres de l'Alliance, conformément à l'article 5 du Traité de Washington, avec le risque que cela implique de voir éclater un conflit nucléaire.

Mais l'étude de la doctrine d'emploi de l'arme nucléaire sous le gouvernement de Vladimir Poutine, et de l'histoire de la pensée stratégique russe depuis les années 1970 permettent raisonnablement d'écarter cette hypothèse de guerre nucléaire.

Souvenons-nous que, sous Vladimir Poutine, la doctrine nucléaire a connu des évolutions instaurant un flou sur les intentions russes, qui a conduit certains analystes à parler de "chantage nucléaire". C'était notamment le cas lors de l'annexion de la Crimée, après laquelle Poutine a expliqué, dans un reportage de propagande, avoir été prêt à mettre les forces nucléaires en alerte. La Russie de Poutine semble donc prête à employer la dissuasion nucléaire d'une manière nouvelle, non pas pour dissuader l'adversaire d'attaquer, mais pour couvrir des offensives, en comptant sur le fait que les adversaires reculeront. Il s'agit là de choses dont j'ai déjà eu l'occasion de parler. 

Ce que je n'ai pas expliqué jusqu'à présent, c'est que compter sur une reculade de l'ennemi après une offensive conventionnelle et sous la menace d'une escalade nucléaire est une résurgence de la pensée militaire soviétique.

Dans les années 1970, la pensée stratégique se heurtait à un mur : la guerre nucléaire était l'assurance d'une destruction mutuelle assurée. Les penseurs militaires soviétiques cherchèrent à contourner ce mur et arrivèrent à la conclusion qu'une guerre victorieuse mais non-nucléaire pourrait être menée à condition d'attaquer uniquement avec des forces conventionnelles, avec des objectifs stratégiques limités, de sorte que l'adversaire préfèrerait une défaite emportant des concessions stratégiques mesurées à la poursuite de la guerre et à l'escalade nucléaire. A l'époque, la pensée soviétique envisageait principalement une invasion conventionnelle limitée à l'Allemagne de l'Ouest, qui, réussie, provoquerait l'effondrement de l'OTAN. Aujourd'hui, c'est ce même scénario qui est vraisemblablement envisagé au Kremlin, l'Allemagne de l'Ouest étant remplacée par l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie : les Russes savent être capables de s'emparer rapidement des pays baltes avant que l'OTAN n'ait le temps de réagir. Cette invasion n'impliquerait aucun usage d'armes nucléaires. Par ailleurs, contrairement à ce qu'était la situation en Allemagne de l'Ouest dans les années 1970 et 1980, il n'y a aucune espèce d'équilibre des forces dans la région : les analystes occidentaux estiment qu'il faudrait aux Russes entre trois et cinq jours pour prendre le contrôle de ces trois pays ; le succès du premier mouvement est donc certain, quand il était, il y a quarante ans, aléatoire.

Octopussy (1983) - Soviet meeting

A titre d'illustration cinématographique, en forme de clin d'oeil, voici le plan d'invasion conventionnelle de l'Allemagne de l'Ouest par les soviétiques exposé par le général Orlov (qui exagère la supériorité soviétique) dans James Bond : Octopussy. A l'époque, cependant, l'équilibre des forces conventionnelles en Europe était tel que l'escalade nucléaire était très probable : le wargame mené par Tom Clancy dans Tempête Rouge débouche précisément sur un blocage de l'offensive soviétique et une menace de guerre atomique.

Or donc, aujourd'hui, le scénario d'une attaque russe de l'OTAN dans les pays baltes ne déboucherait pas en soi sur une guerre nucléaire : ni les membres européens de l'OTAN, ni même les Etats-Unis ne seraient prêts à initier une guerre nucléaire pour la défense des pays baltes. Poutine espèrerait mettre les Alliés devant le fait accompli et se prémunir de la riposte en annexant ces territoires - puisque la doctrine nucléaire russe prévoit une frappe même en cas d'attaque conventionnelle contre le territoire russe.  De leur côté, il est peu vraisemblable que les membres de l'OTAN, spécifiquement les Américains, acceptent purement et simplement la pert des pays baltes, et la réaction plausible sera la concentration de troupes en Pologne, face au corridor de Suwalki. 

C'est à partir de là que les choses se compliquent, car si la prise des pays baltes est, de manière évidente, un objectif limité, ainsi qu'exigé par la théorie militaire soviétique pour éviter une escalade nucléaire, toute avance au-delà, en Pologne et vers l'Allemagne, constitue une opération indéfinie, aux conséquences d'un tout ordre de grandeur, en particulier si l'on imagine une entrée russe dans Berlin ; une telle incertitude fait automatiquement réapparaître le risque d'escalade nucléaire.

Or, la guerre de mouvement telle que je l'ai théorisée à travers les divers exemples d'impérialisme revanchard, et en particulier ceux d'Hitler et de Napoléon, implique trois principaux mouvements : 1) la prise des premiers territoires déclenchant la guerre avec le camp de la thalassocratie, 2) l'encerclement par surprise des forces de la coalition leur brisant les reins et 3) la prise de la capitale d'un des principaux alliés, victoire éclatante du Tellurocrate.

Ceci étant résumé, visuellement et pour les cas hitlérien et napoléonien, ci-dessous. La troisième carte montrant ce que devrait être une stricte équivalence dans le cas poutinien.

 

Fig

 Cartes extraites de mon Atlas des guerres à venir.

 

Si l'étape 1 de l'occurrence poutinienne, correspondant à l'invasion des états baltes, ne pose pas de difficultés au regard de ce que je viens d'exposer, ce n'est pas le cas des opérations 2 et 3, dont la réalisation peut donc être mise en doute.

Alors, quid ?

Doit-on estimer que ces étapes n'auront tout bonnement pas lieu, et que se tiendra simplement, de manière certaine, une confrontation russo-otanienne, de part et d'autres du corridor de Suwalki, jusqu'à ce que la puissance russe s'effondre sous l'effet des sanctions et d'une aventure militaire dans l'espace turcophone (que je traite dans mon livre) ?

Cette possibilité correspondrait au cas macédonien d'impérialisme revanchard, avec Persée, que j'ai déjà traité, c'est-à-dire la fourchette "basse" de l'avancée russe. Et il est possible que cette hypothèse limitée soit encore plus probable que je ne le pensais.

Pour autant, les deux derniers cas de l'Histoire sont bien celui de Napoléon et d'Hitler, et sont relativement récents en Europe. La profonde similitude de leur déroulement empêche d'écarter trop vite la possibilité de Poutine, dans le même contexte de l'Europe moderne, d'obtenir des résultats semblables.

Mais peut-on envisager un scénario dans lequel les Alliés laisseraient les armées russes avancer jusqu'à Berlin, voire jusqu'au Rhin - hypothèse très envisageable si elles arrivaient jusqu'à la capitale allemande - sans agiter très sérieusement la menace d'une riposte nucléaire ? En effet, si l'on peut douter qu'un tel risque soit pris pour les seuls pays baltes, laisser la Russie s'emparer de l'Allemagne serait pour les Etats-Unis, et pour les vieux pays otaniens d'Europe de l'Ouest, un danger bien trop important, presque existentiel. Je ne dis pas que ce serait parfaitement impossible, mais ce n'est pas le scénario le plus probable. Or mon intention est bien ici de m'approcher au plus serré de ce que les choses seront.

Malheureusement, en tentant seulement d'appliquer le schéma des précédents impérialistes revanchards européens, et en particulier le plus récent, celui de l'Allemagne, à la Russie moderne, je ne peux pas aller plus loin que cette réflexion.

Des armes atomiques au temps de la Grande guerre

Il m'est alors venu l'idée de prendre le problème à l'envers, et de tenter une expérience de pensée historionomique : imaginons qu'un voyageur temporel se rende en 1900 et apporte à l'Empire britannique, la République française et l'Empire allemand un stock de missiles nucléaires ; partant de là, essayons de voir comment, toutes choses étant égales par ailleurs, se serait présentée la trajectoire allemande. Gardons à l'esprit, en commençant, que les dirigeants d'alors n'étaient pas moins prudents ou plus fous qu'aujourd'hui : songeons que, si les armes chimiques apparurent et furent utilisées durant la Première guerre mondiale, leur utilisation resta limitée et par la suite, ayant compris que ces armes étaient non seulement terribles mais menaçaient, par leurs effets, de se retourner contre ceux qui les employaient, elles ne furent plus utilisées : ainsi Hitler n'employa-t-il pas d'armes chimiques lorsqu'il envahit la France, et les Alliés n'en utilisèrent-ils pas non plus pour arrêter les Allemands. Par la menace qu'elles font peser y compris sur leur utilisateur, les armes nucléaires s'apparentent aux armes chimiques. Cela nous permet de conclure, in limine, que nous devons raisonner sur l'effet des armes nucléaires pour les nations du début du XXe siècle en considérant cet effet équivalent à ce qu'il est dans le monde actuel, depuis la Guerre froide : la Wehrmacht ne se serait donc pas amusé à lancer des armes nucléaires sur tout le monde, au risque de l'extermination, alors qu'elle n'a pas employé d'armes chimiques dans notre réalité.

Dans cette hypothèse, François-Ferdinand est également assassiné à Sarajevo, l'Autriche-Hongrie veut châtier la Serbie, la Russie la défendre et l'Allemagne du Kaiser mater la Russie. En revanche, l'Allemagne ne déclare pas la guerre à la France, avec laquelle elle risque l'extermination nucléaire. Par conséquent le Royaume-Uni ne déclare pas la guerre à l'Allemagne ni à l'Autriche-Hongrie non plus. Britanniques et Français se contentent d'un embargo total vers les Empires centraux, et éventuellement travaillent à miner l'Empire ottoman. Dans le même temps, l'industrie Anglo-française d'armement soutient la production russe, d'autant plus facilement qu'elle n'a pas à nourrir une guerre à domicile.

Quoique n'étant pas entrés en guerre, Français et Anglais massent cependant des troupes à quelque distance de la frontière allemande, afin de prévenir une invasion conventionnelle, ce qui oblige les Allemands à immobiliser des troupes sur leur flanc ouest, y compris pour ne rien faire, juste au cas où : c'est une guerre froide.

Armée et soutenue par les Français et les Anglais, la Russie est pour l'Allemagne un adversaire plus coriace qu'elle ne le fut dans notre réalité. L'Allemagne n'ose pas employer ses armes nucléaires contre une Russie qui, certes, n'en a pas, mais demeure amie de la France et de l'Angleterre, dont la réaction serait imprévisible. En outre, utiliser des armes nucléaires contre la Russie diminuerait l'arsenal allemand et donc sa capacité de dissuasion contre les ennemis de l'Ouest.

La guerre s'enlise donc sur le front russe, et ruine peu à peu l'économie des belligérants, en même temps que les pertes grimpent, tandis que la France et l'Angleterre conservent leurs forces intactes.

Après plusieurs années, peut-être un peu plus tard que dans notre réalité, vers le début des années 1920, la lassitude des populations provoque des révolutions en Allemagne, en Russie, et dans les différentes composantes nationales de l'Empire austro-hongrois. L'Autriche-Hongrie éclate, et malgré une paix signée rapidement avec les révolutionnaires russes, le gouvernement allemand ne parvient pas à apaiser la contestation et est renversé à son tour. L'Empire allemand sombre dans les troubles et se démembre : la Bavière fait sécession, la France attise le séparatisme alsacien. Français et Britanniques, craignant le nouveau pouvoir communiste en Russie dont l'alliance est perdue, profitent de ce que les deux empires russe et allemand sont en déliquescence pour financer le nationalisme polonais et la reconstitution d'un Etat polonais par sécession des deux puissances. Au fond, tout ce que je dis là est une forme de projection à rebours de ce qu'il est arrivé à l'URSS, on l'aura compris.

Dans l'Allemagne humiliée par sa propre implosion, indignée par son dépeçage soutenu avec plus ou moins de discrétion par Anglais et Français, la France intégrant l'Alsace sécessioniste dans un partenariat mêlant union douanière et alliance militaire, Adolf Hitler (ou un autre, mais il ne me paraît pas utile de changer ça) ravive la fibre pangermaniste, lance une guerre de reconquête de la Bavière, qui soulève des protestations franco-anglaises, mais pas d'autre réaction.

Arrive la guerre d'Espagne, où Hitler finance le camp nationaliste et se livre à une guerre indirecte avec Staline.

Hitler finance et soutient en France et en Angleterre (oswald Mosley) une propagande fasciste accusant les gouvernements occidentaux de laisser prospérer les communistes (de la même manière qu'aujourd'hui la propagande poutiniste accuse les gouvernements européens de favoriser l'islamisme). Le Front populaire français est alors particulièrement vilipendé.

L'Aurtiche est annexée, et Hitler tourne son regard vers la Pologne, avec l'intention de restaurer la continuité territoriale allemande vers l'exclave de Koenigsberg. Celle-ci a l'inconvénient d'être devenue une alliée de la France et de l'Angleterre, et à ce titre est considérée comme se trouvant sous leur parapluie nucléaire. Cependant, Hitler peut penser que Français et Anglais ne risqueront pas une guerre nucléaire pour le salut de la seule Pologne, et décide d'attaquer. Français et Anglais réagissent comme lors de l'agression de leur allié russe en 1914, massent des troupes à la frontière et adoptent un embargo total à l'encontre de l'Allemagne, mais ne déclarent pas la guerre. Le lecteur constatera que cette hypothèse n'est pas gratuite, puisque proche de ce que firent les deux puissances dans notre réalité : si elles déclarèrent effectivement la guerre, ce ne fut qu'une drôle de guerre, sans combats ou presque, tandis que la Pologne était dépecée. En présence d'armes nucléaires et d'un risque d'anéantissement atomique, a fortiori, il en aurait donc été de même.

A ce stade, nous sommes dans l'équivalent de ce que sera pour nous l'invasion russe des pays baltes, avec ce face-à-face conventionnel sans combats directs. C'est à partir de maintenant que notre expérience de pensée devient plus intéressante.

Faisons un bond dans le temps pour anticiper la suite et la fin de la guerre, au-delà du front de l'Ouest : Hitler, assuré d'une situation figée à l'Ouest, pourra lancer l'invasion de la Russie de Staline, qui n'a alors pas d'armes nucléaires mais, une nouvelle fois, reçoit le soutien britanno-français (comme elle a effectivement reçu le soutien anglais dans notre réalité). L'immensité, la détermination idéologique russes ainsi que le soutien matériel des Français et des Britanniques provoquent un nouvel effondrement de l'Allemagne, le tout accouchant d'un après-guerre relativement proche de ce que nous avons connu - peut-être exception faite du rôle des Etats-Unis.

Revenons donc à la guerre de mouvement sur le front ouest. Peut-on envisager un scénario conduisant Hitler jusqu'à Paris ? Si oui, nous aurons un scénario pouvant amener Poutine à Berlin. Nous touchons donc au coeur du sujet.

On peut penser que, avant qu'Hitler ne se tourne vers l'Union soviétique, dont il n'aurait pas eu à craindre l'attaque, puisque lui-même disposant d'armes nucléaires alors que Staline n'en avait pas, il aurait tenté d'avancer ses pions, comme il l'a fait dans la réalité, en Scandinavie, dans les Pays-Bas, en Belgique. Dans notre scénario, ces états étaient neutres ou alliés des Français et des Anglais et, si ceux-ci auraient lancé les mêmes actions conventionnelles  qu'ils ont lancées dans notre réalité pour défendre ces états, ils n'auraient sans doute pas joué l'escalade nucléaire.

Comme dans notre réalité, donc, les Allemands se seraient emparés du Danemark, de la Norvège, des Pays-Bas et auraient pénétré en Belgique et au Luxembourg (et sans doute également en Alsace, dont nous avons dit qu'elle serait devenue indépendante). Sur ces zones périphériques, des affrontements conventionnels auraient pu avoir lieu sans encore provoquer d'escalade nucléaire.

Et puisque l'essentiel de la Bataille de France, ayant conduit à l'effondrement de l'armée française, s'est produit en Belgique, cette bataille aurait donc eu lieu, à quelques détails près.

 

carte-bataille-de-france-3

Carte extraite de L’Histoire, avril 2010, n° 352, p. 53. Trouvée ici.

L'on aurait alors vu un encerclement semblable de l'armée française à la pointe nord du pays, voire en territoire belge, et l'équivalent de l'encerclement de Dunkerque. La route de Paris, comme il en fut dans la réalité, aurait été ouverte.

Et c'est là que nous sommes obligés d'observer une divergence : Hitler n'aurait pas pu envoyer ses troupes envahir tout le nord de la France, car cette menace existentielle sur la République aurait justifié l'emploi des armes nucléaires, utiles pour sanctuariser le territoire. Il y aurait donc eu, comme dans la réalité, une armée franco-britannique brisée, ayant perdu une énorme partie de son matériel conventionnel, et une masse de prisonniers alliés aux mains des Allemands, mais ceux-ci auraient dû arrêter leur offensive à la frontière franco-belge, ou à quelques kilomètres à l'intérieur des terres françaises, afin d'éviter une escalade nucléaire. Paris ne serait pas tombée.

Cependant, on peut à partir de ce moment explorer deux scénarios différents et encore plausibles :

- soit la situation se serait figée ainsi, et Hitler, utilisant ses otages français et anglais, aurait pu limiter le soutien des deux puissances à la Russie soviétique ce qui aurait rendu la guerre plus longue et plus douloureuse à l'Est.

- soit le désastre en Belgique aurait permis de provoquer un coup d'Etat pro-fasciste en France, et obtenir une sorte de régime de Vichy, mais sans occupation allemande. La guerre aurait repris sous une autre forme, via une guerre civile en France, les pro-fascistes étant soutenus, équipés et peut-être discrètement épaulés par des troupes par Hitler, les démocrates par l'Empire britannique.

Dans les deux cas, la guerre se serait terminée comme mentionné plus haut, mais dans le second cas il est vraisemblable que l'Amérique aurait pu avoir un rôle à jouer, en raison de l'effondrement français.

 

Retour dans le monde d'aujourd'hui

Je crois que cette petite expérience de pensée est riche d'enseignements et permet d'envisager avec plus de clarté la possibilité et en quoi consisterait une guerre de mouvement en Europe.

Des mouvements importants seront possibles en restant sous le seuil de l'escalade nucléaire : la prise des pays baltes, ainsi que cela a déjà été dit, mais aussi un déploiement de forces dans la Baltique et d'éventuelles opérations conventionnelles contre les forces ramenées par l'OTAN et massées en Pologne face au corridor de Suwalki ; ces mouvements correspondant respectivement à l'invasion par Hitler, dans notre scénario, de la Norvège et du Danemark, d'une part, et la conduite de combats conventionnels contre les Français et les Anglais dans le Benelux, d'autre part.

Les combats en Pologne pourraient déboucher sur l'encerclement mentionné en 2) dans la carte reproduite au début de mon raisonnement, puisque nous avons vu que dans notre scénario alternatif, l'encerclement de Dunkerque, ou quelque chose approchant, aurait pu avoir lieu.

C'est l'étape 3) qui n'aurait pas lieu, ou pas vraiment : la prise de Paris dans notre scénario alternatif, et dans nos prévisions actuelles la prise de Berlin, trop fermement couverte par le parapluie nucléaire américain.

En revanche, on peut envisager que la chute, au moins partielle, de la Pologne, et la prise d'otages des forces otaniennes par un encerclement russe dans ce pays compliqueraient la suite de la guerre. Des pays de l'OTAN voudraient négocier, et la machine propagandiste du Kremlin pourrait susciter des troubles, notamment en Allemagne, et en particulier l'ex-RDA. Le territoire de l'Union européenne, et spécifiquement l'Allemagne, pourrait alors devenir le théâtre d'une guerre hybride à grande échelle, par factions interposées.

Tout ceci étant compatible avec l'état des forces nucléaires en Europe actuelle. Cela fait donc une quantité significative de guerre de mouvement demeurant en-dessous du seuil de l'escalade nucléaire, et nous pouvons donc résoudre notre paradoxe et écarter l'idée de "non-guerre".  

 

Commentaires sur le discours de Trump à l'ONU

J'ai répondu il y a quelques jours aux questions d'Atlantico sur le discours de Trump aux Nations Unies.

Lien : http://www.atlantico.fr/decryptage/vers-grand-retour-blocs-nouvel-ordre-mondial-qui-se-met-en-place-pendant-que-occident-divise-reve-multilateralisme-philippe-3169326.html

Voici le texte intégral de cet entretien, pour ceux qui n'y ont pas accès.

1-Après un discours fleuve de Donald Trump à l'Assemblée générale des nations unies, les positions américaines semblent affirmées dans un monde qui semble aujourd’hui refermer la page de la fin de la guerre froide, se structurant autour de deux blocs, entre un monde occidental mené par les Etats Unis, et un bloc composé d'un bloc nouveau; entre Chine, Russie, Iran, et d'une Turquie encore hésitante. Quel a été le processus de formation de ce "nouvel ordre mondial", en quoi est il en train de devenir une réalité ?

L'idée des deux blocs pourrait donner faussement l'illusion que nous sommes revenus à quelque chose comme la bipolarité de la guerre froide. Ce n'est certainement pas le cas : les Etats-Unis demeurent la seule hyperpuissance mondiale ; ni la Chine, ni la Russie ne peuvent rivaliser non seulement en termes de puissance militaire globale, mais surtout en termes de réseau d'alliance : chacun de ces pays est plutôt isolé dans sa région, et cela vaut aussi pour l'Iran et, de plus en plus, la Turquie. Par ailleurs, contrairement à l'époque de la Guerre froide, ce groupe de contestataires de l'ordre international ne bénéficie pas du ressort d'une idéologie puissante permettant de séduire des partisans à l'étranger et de redouter un effet domino ; on ne séduit pas grand-monde en invoquant seulement le droit de défendre ses intérêts, voire ambitions, nationales et la realpolitik. Enfin, il faut garder à l'esprit que chacun des états appartenant à ce front contestataire de l'ordre américain, spécifiquement les deux géants russe et chinois, ont leur propre agenda et sont plutôt des alliés objectifs qu'autre chose.

En réalité, ce à quoi l'on assiste n'est pas la formation d'un nouvel ordre mondial, c'est seulement une fronde contre l'ordre mondial existant. Quel est cet ordre mondial ? Une monarchie tempérée des Etats-Unis d'Amérique sur le monde. Je m'explique : ce à quoi nous assistons au niveau mondial depuis 1945 et la mise en place de l'ONU est parfaitement similaire à ce qui s'est passé, à une autre échelle, dans tous les grands pays d'Europe, à savoir la construction d'un Etat central par la monarchie. Partout, les monarchies européennes ont réussi à construire un Etat en dépassant la féodalité, qui est un éclatement de la puissance publique en une multitude d'acteurs. Au départ, le monarque n'était qu'un aristocrate parmi d'autres, souvent élu par un conseil de pairs, les « grands » qui gouvernaient leurs territoires de façon autonome. Le dépassement de la féodalité a été possible par la constitution d'assemblées représentatives du royaume : les Etats Généraux en France, le Parlement modèle en Angleterre, le Reichstag dans le Saint Empire, le Zemski Sobor en Russie, le Riksdag en Suède, le Rigsdag au Danemark, etc. L'institution de ces assemblées a permis partout aux princes, suzerains dans l'ordre féodal, de devenir véritablement souverains, détenteurs d'un pouvoir d'une autre nature, qui ne dépendait plus du consentement des pairs. La plupart des sujets des royaumes y trouvaient leur compte, et soutenaient généralement ce mouvement. Les grands seigneurs féodaux, en revanche, y perdaient leur autonomie et leur pouvoir, et dans toutes les histoires nationales européennes, on retrouve des périodes de fronde aristocratique, dont le souverain sortait généralement vainqueur et son pouvoir renforcé, car non seulement la défaite affaiblissait les contestataires, mais elle rappelait au reste du corps social combien l'ordre féodal était instable et dangereux, et l'ordre monarchique sûr et apaisé, ce qui facilitait de nouvelles avancées du pouvoir monarchique.

Précisément, depuis 1945, les Etats-Unis sont le prince des nations, et l'assemblée générale de l'ONU est l'assemblée représentative mondiale, les Etats-Généraux des nations du monde. Ce n'est pas un hasard si elle siège à New York, la capitale culturelle des Etats-Unis. Quand Donald Trump a commencé son discours en disant « Welcome to New York », ce n'est pas une salutation anodine : il rappelle à tous où l'on se trouve, pourquoi c'est là qu'on se trouve, et donc qui est le patron. Dans l'esprit américain, aujourd'hui, et spécifiquement depuis la victoire totale de 1991 sur le rival soviétique, tout pays du monde est un sujet des Etats-Unis. La Chine, la Russie, l'Iran, la Corée du Nord et dans une moindre mesure jusqu'à présent, la Turquie, sont des vassaux récalcitrants.

Donald Trump a commencé son discours sur un mode « la fête est finie » en disant que l'économie américaine a recouvré ses forces et que, bientôt, l'armée américaine serait plus puissante que jamais, puis a listé les frondeurs, nominalement ou par suggestion, en expliquant que les Etats-Unis veillaient au grain et que les contrevenants seraient matés. C'est un discours fondamentalement unipolaire, qui remet les pendules à l'heure à l'adresse des tenants de la « multipolarité », qui est présentée en filigrane comme un mode de gouvernement mondial instable et dangereux.

Donc, un nouvel ordre mondial, pas vraiment. Une contestation temporaire, oui, et qui pourrait devenir bien plus violente qu'elle ne l'est actuellement, mais pas un nouvel ordre. L'ordre mondial actuel, fondamentalement, c'est la monarchie américaine appuyée sur l'ONU, et le passage de cette crise ne fera que le renforcer.

2- Comment l'Europe peut elle s'inscrire dans ce nouvel ordre mondial ? Alors que la tradition gaulliste de la France a été de ne pas vouloir s'aligner, qu'en est il aujourd'hui ? Ou en est Emmanuel Macron dans sa volonté de retrouver une diplomatie gaullo-mitterrandienne ?

Le seul choix censé pour l'Europe est de ne pas se joindre au concert des frondeurs, qui ont en commun d'avoir une vision des relations internationales comme du gouvernement intérieur radicalement contraires aux valeurs européennes. Ce sont précisément les malheurs de l'Europe qui ont conduit à l'apparition de l'ONU, et les états européens constituent le noyau primordial des vassaux de l'Amérique, le pilier de son pouvoir mondial – ce que disait feu Brzezinski, d'ailleurs.

Inversement, cependant, être le premier cercle du prince donne des devoirs, de loyauté notamment, mais aussi des privilèges. Une voix au conseil, certes – au Conseil de Sécurité pour ce qui est du Royaume-Uni et de la France – mais aussi des fonctions spéciales. La France est un auxiliaire important dans le rôle américain de gendarme du monde : on nous délègue de nombreuses missions, en Afrique notamment. C'est grâce à cela que nous tenons encore notre rang international et que nous pouvons recevoir le président américain pour le 14 juillet, entre autres. Une autre fonction spéciale envisageable est celle de médiateur : nous pouvons ainsi recevoir l'un des frondeurs, Poutine, en grande pompe afin d'engager un dialogue, ce que le souverain américain ne peut pas faire, car il doit demeurer au-dessus et ne peut pas dérouler le tapis rouge à ceux qui contestent son autorité. Ou alors, quand il le fait, il prend soin, là encore, de rappeler qui commande. Souvenez-vous de la manière dont Barack Obama a été traité lors de son dernier voyage en Chine, privé de tapis rouge. Je pense qu'il y avait une forme de sanction dans la manière humiliante dont Trump a raconté à la presse comment il a bombardé la Syrie au moment du dessert, et l'a annoncé devant une part de gâteau au chocolat à un Xi Jinping qui a demandé à son interprète de répéter, ayant peut-être cru l'espace d'un instant que le président américain lui parlait de la Corée du Nord.

Donc, pour en revenir à Emmanuel Macron, il me semble qu'il a bien compris ce nouveau rôle et s'emploie à le tenir depuis le début de son mandat.

3- Dans son discours, Donald Trump a mis à l'honneur "l'Etat nation" et les "patriotes" de tous les pays, marquant une nouvelle fois son retrait de toute forme de multilatéralisme. Comment ce souhait de retour à l'Etat Nation, par opposition au multilatéralisme, s'inscrit il dans ce nouvel ordre mondial ? Peut on y voir une forme de paradoxe, alors que Chine, Russie, ou encore l'Iran semblent les plus fervents défenseurs de l'Etat nation ?

Je ne pense pas qu'il s'agisse d'un retrait de toute forme de multilatéralisme, au contraire. Dans son discours, Donald Trump a dit que l'intérêt des Etats-Unis primait pour lui, mais a aussitôt rappelé qu'il est de l'intérêt de tous les pays du monde d'avoir la concorde, la prospérité et des institutions internationales qui fonctionnent. La vision qu'il porte est donc bien celle d'un concert d'états-nations, mais sous l'égide américaine, au sein de l'ONU.

Alors, certes, la Chine, la Russie, l'Iran se présentent comme des défenseurs de la liberté nationale, qui devrait s'épanouir dans la multipolarité. Mais précisément, cela se recoupe avec le parallèle que je faisais plus haut : lors de ses frondes contre le pouvoir monarchique, l'aristocratie a toujours mis la liberté en avant, la liberté féodale, les « bonnes coutumes » de jadis, qu'il fallait préserver. En face de cela, les monarques s'appuyaient plutôt sur la liberté des sujets, sous la protection du gouvernement monarchique. Et le second discours était généralement plus convainquant que le premier, pour la bonne raison que pour la plupart, les petits, la liberté de quelques grands signifie l'oppression. Quand la Chine et la Russie parlent de liberté nationale, cela implique leur droit à avoir une sphère d'influence, c'est-à-dire des voisins soumis. Les voisins en question, eux, préfèrent un ordre international où ils peuvent se plaindre à l'ONU et faire appel à la puissance monarchique, en l'occurrence l'armée américaine, pour les défendre. Quand les Etats-Unis disent qu'ils oeuvrent pour la liberté de navigation dans la mer de Chine méridionale, c'est exactement de cela qu'il s'agit : ils empêchent la Chine de s'imposer à ses petits voisins. Idem en Ukraine.

Donc, en réalité, quand Trump parle de la liberté des états-nations, il faut comprendre ceux que la Chine et la Russie souhaiteraient pouvoir dominer sans que les Etats-Unis ne s'interposent avec leur « gros bâton », pour reprendre l'expression de Théodore Roosevelt , l'initiateur du mouvement vers la monarchie américaine, qui avait déclaré : « « L’injustice chronique ou l’impuissance qui résulte d’un relâchement général des règles de la société civilisée peut exiger, en fin de compte, en Amérique ou ailleurs, l’intervention d’une nation civilisée et, dans l’hémisphère occidental, [...] forcer les États-Unis, à contrecœur cependant, dans des cas flagrants d’injustice et d’impuissance, à exercer un pouvoir de police international. » Le discours de Donald Trump aux Nations Unies était tout à fait dans cette veine, et je n'arrive personnellement toujours pas à comprendre comment d'aucuns ont pu penser qu'il serait un président isolationniste.

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19 juillet 2017

La guerre entre l'Inde et la Chine approche

Dans un billet publié il y a près d'un an, je traitais de la question de la probabilité d'une guerre devant advenir entre l'Inde et la Chine. J'y expliquais notamment quels facteurs pourraient pousser à cette guerre, sur lesquels je ne reviendrai pas.

Je veux juste livrer ici un point rapide qui me paraît d'autant plus nécessaire que les médias francophones ignorent largement le sujet de la crise actuelle entre la Chine et l'Inde, crise pourtant porteuse d'un risque de guerre inédit depuis le conflit sino-indien de 1962.

Je ne reprendrai pas les nombreux articles de presse anglophones qui m'ont permis de suivre l'affaire depuis plusieurs semaines, que les lecteurs trouveront recensés sur notre page Facebook La guerre de Xi. J'en livrerai simplement un résumé.

D'abord, il faut savoir que les raisons pour la Chine de chercher à s'affirmer face à l'Inde se sont faites plus pressantes ces dernières semaines, où l'on a appris presque simultanément que la croissance indienne dépassait désormais la croissance chinoise, dans le même temps que de nouveaux calculs laissaient penser que le dépassement démographique par l'Inde avait d'ores et déjà eu lieu cette année, alors que les précédentes estimations donnaient la date de 2022 pour le franchissement de ce cap. Plus que jamais, la Chine se trouve donc en passe de perdre son statut de star des pays émergeants, ce qui est de nature à créer dans ses élites un sentiment d'urgence : il faut se souvenir du bond que la Chine elle-même a connu en vingt ans pour imaginer à quelle vitesse l'Inde va désormais rattraper la puissance chinoise, sur tous les plans, et finir par la dépasser. Enfin, durant les derniers mois, l'on a assisté à un rapprochement spectaculaire de l'Inde et des Etats-Unis, en réaction à l'agressivité des ambitions chinoises dans la région, ce qui, en retour, attise l'inquiétude chinoise à l'idée que l'Inde devienne un redoutable allié de revers de l'Amérique. Et l'on sait que la peur de l'encerclement est à l'origine de nombreuses guerres.

C'est dans ce contexte que la crise du Sikkim, ou du plateau du Doklam, suivant les diverses appellations retenues, a éclaté. J'ai tenté de résumer la situation stratégique par les cartes ci-dessous.

 

CarteIndeChine

Il faut savoir que, si la frontière sino-indienne pose problème en plusieurs points, aucun point n'est plus crucial que la région du Sikkim : il s'agit du seul point de la frontière où l'Inde a l'avantage du terrain, et serait donc en mesure de lancer des offensives ou contre-offensives redoutables pour la Chine. Dans le même temps, la région ne se situe qu'à quelques dizaines de kilomètres du "Chicken's neck", le "cou de poulet" qui relie la plus grande partie du territoire indien aux provinces du Nord-Est, coincées entre la Chine, le Bangladesh et la Birmanie, et dont une partie, l'Arunachal Pradesh, est revendiqué par la Chine depuis de nombreuses décennies. Un renforcement de la puissance stratégique de la Chine dans la région non seulement affaiblirait considérablement la position stratégique générale de l'Inde en la privant d'un point fort, mais accroîtrait en outre énormément la menace chinoise sur le territoire indien, puisque si la Chine parvenait par un assaut brutal à atteindre et prendre le contrôle du "cou de poulet", les régions du Nord-Est tomberaient très facilement, avec une quasi-impossibilité pour l'Inde de les reprendre.

La région est donc stratégique dans les deux sens, défensif comme offensif, pour les deux pays.

Or, depuis plusieurs mois, et comme partout ailleurs le long de la frontière depuis plusieurs années, la Chine développe un réseau routier devant permettre d'amener facilement troupes et blindés sur la frontière. Cela provoque déjà la nervosité de l'Inde d'une manière générale, mais lorsque cela touche le Sikkim, cela tourne à la panique stratégique. Or, c'est exactement ce que fait la Chine sur le plateau du Doklam, et c'est l'origine de la crise : les Indiens ont parlé à ce sujet de "changement stratégique majeur", et sont prêts à tout pour l'éviter. C'est pourquoi ils ont envoyé des soldats pour interrompre les travaux conduits par les Chinois, en arguant notamment - je serais incapable de dire si l'argument est de bonne ou mauvaise foi - que l'endroit où la Chine construit sa route est le territoire du Bhoutan, et non de la Chine, le Bhoutan étant pratiquement un protectorat indien.

La Chine, naturellement, explique construire la route uniquement sur son propre territoire, et refuse d'entendre les craintes indiennes sur la rupture de l'équilibre stratégique. D'une manière qui rompt avec le mode habituel, depuis des décennies, de gestion des différents de frontière entre les deux pays, la Chine se montre absolument intransigeante et exige le retrait des troupes indiennes avant toute négociation. Les deux pays auraient considérablement renforcé leur dispositif militaire dans la région, portant les effectifs à environ 3000 soldats de chaque côté.

Il est peu douteux que la Chine a parfaitement conscience du caractère provoquant de la construction de cette route à usage notamment militaire, vue la situation stratégique dans la région. Et l'intransigeance chinoise, dont les médias officiels menacent de plus en plus fréquemment l'Inde de guerre, est certainement liée aux bénéfices que la Chine peut espérer tirer de cette confrontation : dans le "meilleur" des cas, l'Inde plie, retire ses troupes, et alors la Chine gagnera une position stratégique avantageuse en terminant la construction de sa route, et en accroissant son influence sur le Bhoutan, qui aura été de facto abandonné par l'Inde. La nouvelle situation stratégique, très favorable à la Chine, lui permettra alors de menacer plus facilement encore, à l'avenir, l'Inde, qui sera donc de son côté très affaiblie.

Inversement, si l'Inde refuse de se retirer, alors la Chine pourrait choisir une véritable confrontation militaire, en arguant de son bon droit -quoiqu'il soit contestable, comme toujours sur ce genre de matière - et infliger à l'Inde une correction qui, vu l'évolution de l'appareil militaire chinois, serait sans doute encore plus sévère que celle de 1962. La victoire dans une telle guerre renforcerait la situation stratégique chinoise et affaiblirait l'indienne dans un sens similaire à celui du scénario sans guerre, mais de façon encore plus appuyée. Et la Chine serait d'autant plus prompte à recourir à cette solution qu'elle peut croire à une guerre limitée, courte et victorieuse - sentiment qui est également à l'origine de nombre de guerres horribles, notamment, pour reprendre le parallèle que j'évoquais dans mon précédent billet sur la question, ainsi que dans mon dernier livre, celle déclenchée par le Japon contre la Chine en 1937. 

L'on se souviendra, notamment, que c'est également par un incident de frontière monté en épingle (et en partie monté de toutes pièces) que le Japon justifia cette nouvelle guerre - l'incident du Pont Marco Polo, et que cette entrée en guerre était la suite lointaine d'un premier conflit entre les deux puissances asiatiques en pleine modernisation, la Chine et le Japon, qui s'étaient déjà heurtées des décennies plus tôt, en 1894-1895, confrontation qui avait donné lieu à une première victoire japonaise, tout comme la confrontation de 1962 entre la Chine et l'Inde.

Je continue donc à penser, comme je le disais dans mon précédent billet, que l'Inde sera la Chine de la Chine, c'est-à-dire sera à la Chine ce que la Chine avait été au Japon durant la première moitié du XXe siècle. Et je pense que l'éclatement de ce conflit approche, et que la confrontation du Sikkim pourrait en être le point de départ, étant donné que la Chine pose des conditions de résolution qui sont pour l'heure inacceptable par l'Inde, pour les raisons stratégiques évoquées ci-dessus.

 

PS : Pour répondre à la question qui m'a été posée par mail par plusieurs lecteurs, ma récente inactivité sur mon blog est liée à une multitude de facteurs concomittants : naissance de mon premier enfant, activité professionnelle accrue, promotion de mon dernier livre, mais aussi le sentiment que j'ai pour l'heure dit l'essentiel de ce que j'avais à dire, notamment en matière de prévisions, sur ce blog et de manière plus détaillée dans mes livres, notamment le dernier. Je ne souhaite pas multiplier les redites, et attends donc que les choses avancent et que les premiers événements se réalisent avant d'envisager la suite de manière plus précise, un peu comme je le fais dans le présent billet.

Pour ce qui est du simple suivi de l'actualité sur les fronts européen et asiatique, je renvoie encore une fois les lecteurs curieux à nos pages, La guerre de Poutine et La guerre de Xi, où nous publions avec de brefs commentaires les articles de presse qui nous paraissent important, posant des jalons vers l'évolution de la situation que nous avons déjà anticipée.

Je profite enfin de ce billet pour rendre hommage à mon ami Jean-Philippe Bidault, qui nous a quittés il y a un peu plus d'un an, et avec lequel j'aurais adoré pouvoir aborder nombre de sujets d'actualité autour d'un verre.

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05 mars 2017

Interview Atlantico

Aujourd'hui je réponds aux questions d'Atlantico sur la vision cyclique historique de The Fourth Turning, livre de chevet de Steve Bannon, le conseiller de Donald Trump.

http://www.atlantico.fr/decryptage/envie-comprendre-vision-choc-monde-eminence-grise-donald-trump-voila-livre-pour-faire-on-resume-philippe-fabry-edouard-husson-2980927.html

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