A l’occasion de la publication de deux précédents billets consacrés au probable futur effondrement du système économico-politique chinois, sur ce blog et sur Contrepoints, j’ai reçu de nombreux messages mettant en doute la possibilité d’un tel effondrement et, surtout, défendant l’idée que le gouvernement chinois amassant depuis des années un stock d’or dans ses coffres, le Yuan pourrait bientôt devenir la monnaie de référence mondiale, consacrant ainsi la fulgurante ascension de ce nouveau géant et reléguant les Etats-Unis, privés de leur privilège du dollar et lourdement endettés, notamment envers la Chine, au rang d’ex-hyperpuissance, condamnée à devenir spectatrice du couronnement de son rival.

Cette idée du remplacement, à moyen terme, du dollar par le yuan est une opinion qui semble assez répandue depuis quelques années, non seulement chez les anti-américains suffisamment lucides pour ne plus croire que la Russie soit un rival sérieux des Etats-Unis mais encore assez  partisans du tout-sauf-l’Amérique pour trouver dans un pays dirigé par un Parti Communiste le champion qui pourrait porter l’alternative, mais aussi chez des commentateurs simplement convaincus que la puissance américaine est de toute façon sur le déclin après vingt ans d’hégémonie mondiale, que nous allons résolument vers un ordre multipolaire, et que le premier candidat au dépassement des USA est la Chine.

En réalité cette hypothèse m’apparaît tout à fait invraisemblable.

Oh, certes, il n’est pas invraisemblable que les dirigeants Chinois, s’étant constitué l’un des plus importants stocks d’or du monde, décident soudain d’asseoir la valeur du yuan sur ce stock d’or et d’en faire ainsi un authentique et déclaré concurrent du dollar.

Ce qui est invraisemblable c’est de croire que les Etats-Unis laisseraient faire une chose pareille, et laisseraient le dollar être marginalisé.

Tout d’abord il faut noter que les Etats-Unis ne seront pas du genre à se coucher. Jamais. Il font partie de ces quelques nations de l’Histoire, je l’ai déjà évoqué, qui ne conçoivent tout simplement pas la multipolarité. Rome était l’une d’entre elles, comme l’explique remarquablement Paul Veyne dans un article disponible en ligne intitulé Y a-t-il eu un impérialisme romain ?  Je recommande vivement la lecture de cet article, car la description de la mentalité romaine en matière de politique internationale est étonnamment évocatrice de  celle de l’Amérique.

En effet pour les Etats-Unis, comme jadis pour Rome, il n’y a que deux possibilités acceptables : être seul, ou être le maître. Être seul fut la première doctrine géopolitique américaine, la doctrine Monroe, établie en 1823, qui voulait interdire toute intervention européenne sur le continent américain, qui serait considérée comme une agression par la jeune puissance. La contrepartie de cette doctrine géopolitique était que les Etats-Unis demeureraient neutres vis-à-vis de l’Europe et se garderaient d’intervenir dans ses propres affaires.

Mais durant la deuxième moitié du XIXe siècle s’épanouit la « première mondialisation » qui fit apparaître clairement à l’Amérique ce fait qu’elle ne pourrait pas demeurer ainsi seule, isolée entre ses deux océans. Vint donc le « Corollaire Roosevelt » à la doctrine Monroe, qui fit pratiquement dire à celle-ci l’inverse de ce qu’elle disait jusqu’à présent : désormais les Etats-Unis s’estimeraient fondés à intervenir hors d’Amérique partout où leurs intérêts seraient menacés. Ne pouvant être seule, l’Amérique devait être hégémonique. Par le discours de Roosevelt,  en 1904, les USA s’autoproclamaient gendarmes du monde. A aucun moment de son histoire, depuis son indépendance, l’Amérique ne s’est perçue comme une nation parmi d’autres.

Cette mentalité, précisément, vient de l’Indépendance : pour le peuple américain, connaître à nouveau la dépendance envers une puissance étrangère serait quelque chose d’équivalent à la mort et, en définitive, le seul moyen de n’être dépendant de personne, faute d’être isolé de tous, est d’être un suzerain universel.

Voilà la ligne directrice, le principe des principes de la politique internationale américaine. Tous les autres principes, les idéaux sont subordonnés à celui-ci. C’est pour cette raison que l’Amérique a soutenu des dictatures durant la Guerre froide. C’est pour cette raison que les Etats-Unis n’abandonneront jamais le privilège exorbitant du dollar qu’ils ont gagné à la fin de la Seconde guerre mondiale, que ce soit au profit de la Chine, ou de qui que ce soit d’autre.

On se demandera : les USA auraient-ils les moyens d’empêcher cela ? A vrai dire, fondamentalement la question ne se pose pas : même si ses moyens étaient insuffisants, l’Amérique prendrait le pari, car elle considère cela comme une question de vie ou de mort.

Mais en réalité ils ont ces moyens. J’ai déjà évoqué dans un précédent billet la disproportion des forces entre la Chine et les Etats-Unis (et même entre Chine et Russie alliées contre les Etats-Unis). Dans une partie de poker, le vrai gagnant à la fin est celui qui a une arme. Si c’est bien un projet des dirigeants chinois que de tenter d’imposer le Yuan comme alternative au dollar, ils auront beau jouer aussi subtilement que possible, le but final serait en soi, étant donnée la conception américaine des rapports internationaux, une déclaration de guerre totale envers les USA, une guerre que, vue sa situation stratégique et ses capacités militaires, la Chine serait incapable de gagner.

Le drame de cette affaire est que je ne crois pas, précisément, Chinois et Américains capables de se comprendre sur ce plan-ci, et les Chinois pourraient bien, pensant jouer une partie « classique » avec un joueur capable d’accepter de perdre, chercher à pousser leur avantage malgré tous les avertissements possibles.

C’est pourquoi, pour reprendre la formule précédemment employée, la Chine ne surpassera pas les Etats-Unis, ni le Yuan ne remplacera le dollar, du vivant des Etats-Unis.

Après…