Une nouvelle fois, nous avons eu de la chance, et un attentat qui aurait pu avoir une issue épouvantable n’aura en définitive que des conséquences limitées. Notre gouvernement saura tirer profit de cette chance, qui lui permet encore et toujours de dissimuler sous le tapis de la quasi-omerta médiatique l’épaisse poussière que constitue la flambée du terrorisme islamiste en France depuis plusieurs mois. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, et l’on voit mal pourquoi cela se calmerait.

Reprenons point par point.

Oui, il s’agit bien, depuis plusieurs mois, d’une flambée terroriste. Cela a commencé fin 2014, après que la brutale ascension de l’Etat islamique ait donné une nouvelle impulsion au djihadisme international, un peu en manque de projet global depuis les lourds coups portés à Al Qaïda et la mort de Ben Laden. 

Ainsi, l’on a d’abord connu une vague de « déséquilibrés » qui ont lancé leurs voitures sur la foule. On a oublié, aujourd’hui, que l’attentat de Nantes du 22 décembre 2014 a coûté la vie à un jeune homme de 25 ans. Ensuite, il y a eu les frères Kouachi et Charlie Hebdo, Coulibaly et l’HyperCasher. Puis il y a eu Sid Ahmed Ghlam, à la mi-avril, qui projetait vraisemblablement des massacres dans des églises. Puis il y a eu l’attentat du site Seveso de Saint-Quentin-Fallavier, le 26 juin. Puis celui du site Seveso de Berre l’Etang du 14 juillet, superbement oublié par les médias, perpétré une semaine après un vol d’explosif sur le site militaire de Miramas, dont on ne nous parle plus non plus.

Et aujourd’hui, cette affaire du Thalys, dans laquelle les passagers d’un train ont dû leur salut à une poignée d’homme courageux et capables, dont deux marines américains. Et une nouvelle fois, après l’affaire de Charlie Hebdo, l’épreuve subie, parmi des « anonymes », par l’acteur Jean-Hugues Anglade a rappelé à tous que les célébrités ne sont pas plus à l’abri du danger que le citoyen lambda.

Dans ce contexte, avec une tentative terroriste d’envergure par mois ou presque, empêchée ou avortée au moment même d’être commis, et nullement par l’initiative des forces de l’ordre, l’on voit difficilement comment parler d’autre chose que d’une flambée.

Une flambée contre laquelle le gouvernement, il faut bien le dire, est impuissant.

Oh, le problème n’est sans doute pas la compétence des services français. Le problème est dans l’ampleur de la menace, qui est telle que les moyens ne peuvent suffire. Le juge Trévidic l’a dit il y a quelques mois : on n’a pas assez d’officiers de police pour arrêter tous les djihadistes repérés.

Et, de fait, cela explique les observations, à savoir l’apparente incompétence des terroristes : ils ne parviennent pas à faire sauter des cuves, se blessent en volant une voiture, sont stoppés avant d’avoir fait des victimes. Ces résultats s’expliquent vraisemblablement par le fait que ceux qui peuvent passer à l’acte sans être interceptés, dans notre pays, sont essentiellement des seconds couteaux, des djihadistes qui sont, certes, fichés, mais ne sont pas en haut des listes des services français. Ces services étant occupés à surveiller les terroristes ou groupes les plus vraisemblablement « compétents », pour la raison évidente que ceux-ci, au premier passage à l’acte, obtiendraient sans doute des résultats terribles, ne peuvent faire preuve de la même attention quand aux menaces « secondaires ». Et, naturellement, ces derniers trouvent des espaces pour agir.

Que pourrait faire le gouvernement de plus ? Rien, à mon avis. Et je voudrais ici noter une chose sur la loi renseignement. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un complot pour espionner le peuple. Je ne pense pas non plus qu’il s’agit seulement de rassurer les gens en gesticulant.

Non, je pense que nos gouvernants sont littéralement terrifiés par ce qui finira par arriver, et qu’ils cherchent à tout mettre en oeuvre pour que cela n’arrive pas.

Jusqu’ici, disais-je, ils ont eu beaucoup de chance. Certes, la chance n’a pas été du côté de ce jeune homme mort après l’attentat de Nantes. Ni auprès d’Aurélie Châtelain  , ni d’Hervé Cornara.

Cependant, il faut bien le dire, pour l’opinion publique, quand il n’y a qu’un mort, cela tient plus de l’assassinat que du terrorisme. Médiatiquement, les choses sont à peu près traitées de la sorte.

Mais ces attentats auraient pu, tous, être bien plus terrible. Si le  meurtrier d’Aurélie Châtelain ne s’était pas blessé, combien de dizaines de personnes aurait-il pu faucher à l’arme automatique durant une messe ?

Si Yassin Salhi avait réussi à faire sauter les cuves, quels auraient été les dégâts matériels et humains ?

Si les cuves de Berre-l’Etang avaient lâché, quelles en auraient été les conséquences ? Des pompiers morts ? Un gigantesque incendie dans la région ?

Et si l’homme du Thalys, Ayoub El Khazzani, n’avait pas été stoppé in limine, combien de dizaines de morts (dont un acteur connu et sa famille, ce qui n'est pas une vie humaine valant plus qu'une autre, mais a un effet médiatique important, suivant ce qu'on peut appeler l'effet Cabu : la disparition d'un visage connu rend les choses beaucoup plus "réelles" pour l'opinion publique, et donc l'appréhension de l'événement beaucoup plus émotionnelle) ? quel serait, aujourd’hui, l’impact médiatique d’une telle série d’horreurs ? le climat politique et social, en France, ne serait-il pas insoutenable ?

Si, vraisemblablement. Après l’attentat de Charlie Hebdo, il y eut quelques attaques sur des mosquées, et contre des musulman. Bien vite, tout cela a été étouffé par « l’esprit du 11 janvier » et l’élan d’union nationale. L’on a pu être tenté d’y voir le signe de la solidité de la société française.

Personnellement, je l’interprète autrement. Il s’agissait de la réaction du peuple contre la violence, dans la paix, certes. Mais aussi d’une forme de démonstration de force, l’espoir que cette démonstration d’unité de masse découragerait l’ennemi.

Que se serait-il passé si, dans les mois suivants, toutes ces tentatives d’attentat avaient obtenu des résultats plus importants ? Croira-t-on sincèrement qu’à chaque fois, les gens répèteraient la même démarche et feraient des veillées, iraient poser des bougies ? C’est mal connaître l’humain. Dans ces rassemblements, on aurait commencé bien vite à entendre un autre discours, qui aurait gonflé à chaque nouvel attentat « réussi » : on sait d’où vient le problème, le gouvernement ne fait rien, les banlieues regorgent d’armes, on est trop sur la défensive, on a été assez patient, cela a trop duré. Des réseaux auraient commencé à se constituer. Des milices à apparaître. Bientôt, ce ne sont plus des vandalisations de mosquées qui auraient été à déplorer, mais des émeutes, des lynchages, des pogroms. Par endroits, la police aurait pu laisser faire les émeutiers, voire les accompagner quand elle aurait été lasse de voir ses membres se faire tirer dessus par ceux que cibleraient les émeutiers. Cela finirait par virer à l’épuration ethnico-religieuse, avec une nouvelle Saint-Barthélémy.

Le pays se serait retrouvé dans un climat de guerre civile, climat dans lequel les dirigeants politiques ont toutes les raisons de se sentir en danger. A quel genre d’individu profite ce genre de climat ? Voilà ce qui terrifie nos gouvernants, sans doute pas tant pour le pays que pour eux-mêmes.

Alors oui, nous avons eu de la chance. Mais cette chance ne durera pas. Rien ne laisse penser que le nombre de tentatives diminuera, d’une part, et d’autre part rien n’assure que les prochaines tentatives rateront autant. Je veux dire : elles avorteront peut-être aussi, mais non sans faire de victimes, ou une seule. Quelques attentats à quatre ou cinq morts chacun ne sont pas exclure d’ici la fin de l’année. Sur le nombre de tentatives, il est évident que certaines finiront par faire mal. Et le scénario que nous avons évité jusqu’ici finira par se réaliser. Hier, déjà, par exemple, la mosquée d’Auch a brûlé. En Janvier, on avait déjà jeté des lardons dessus.

Alors que faire ? Eh bien, ma foi, rien. Il n’y a rien à faire. Nous assistons aux conséquences d’un très long mouvement, qui se compte en décennies, et pour partie en siècles, pour ce qui est du phénomène  djihadiste. Comme dit Martin Armstrong sur un autre sujet, lorsque quelque chose va certainement arriver, grimper sur la table et dire que ça va arriver n’empêche pas que cela arrivera. Cela permet juste d’anticiper un peu. De prendre ses dispositions, de se prévoir un abri, que sais-je. En tout cas, cela promet des heures noires.