Cet article a été également publié sur le site de l'Institut Coppet, comme complément de ceux de Damien Theillier et Nathalie MP, dont je recommande également la lecture.

Charles Beigbeder a récemment publié sur son blog un article, repris dans Le Figaro, dans lequel il explique que « Mieux vaut la liberté des enracinés que la démesure des libertaires ».

Je n’ai pas pu, comme un certain nombre d’amis libéraux, m’empêcher de me sentir visé, en dépit du fait que je ne suis pas « libertaire », mais libertarien.

Il y a historiquement, chez les libertaires, un égalitarisme incompatible avec la pure liberté, et un refus de l’autorité qui conduit à un excès d’autorité faisant fi du droit de propriété, bien résumé par le soixante-huitard « il est interdit d’interdire ». Les libertaires, traditionnellement, voient dans la propriété une forme d’autorité et pour cela s’en méfient, et cherchent à l’éradiquer, ce qui revient à créer une forme encore plus terrible d’autorité. Historiquement, le libertarisme est le frère jumeau de l’anarchisme socialiste, c’est-à-dire opposé au droit de propriété, lequel a naturellement enfanté le communisme marxiste, selon lequel la « société autogérée » anarchique et égalitaire, ne naîtrait qu’après une phase de dictature (du prolétariat).

Le libertarianisme, au contraire, est un anarchisme capitaliste, qui se fonde sur le droit de propriété. La différence est donc radicale. Pour le libertarien que je suis, il est autorisé d’interdire, dans le cadre du droit de propriété : les libertariens reprennent l’idée libérale selon laquelle la propriété et la liberté ne sont qu’une et même chose (la définition classique « le droit de faire ce que l’on veut avec ce que l’on a » s’applique uniformément aux deux, c’est donc qu’il s’agit de la même chose).

Mais pour nombre de mes contemporains, dont Charles Beigbeder, quelqu’un qui prône la privatisation du mariage et le droit de consommer librement quelque substance que ce soit est « libertaire ». En vérité, c’est une confusion, là encore. Car le libéral pur, ou libertarien, prône ces libertés dans le cadre du droit de propriété, alors que le libertaire le prône en dépit du droit de propriété ; pour le libertaire, cela répond effectivement à une volonté de détruire la société existante, dans le sillage des anarchistes du XIXe siècle comme Bakounine, alors que pour le libertarien, il ne s’agit que de respecter le droit de propriété des gens.

Que l’on me permette d’éclairer la différence entre libertaires et libertariens avec l’exemple du mariage homosexuel.

Remontons pour cela un peu dans le temps : 10 août 1792, la révolution, par le coup d’Etat de la Commune Insurrectionnelle, bascule aux mains des Jacobins, qui ne sont pas des libéraux mais des constructivistes voulant utiliser la puissance de l’Etat pour construire la République de leurs rêves – comme avant eux Oliver Cromwell en Angleterre, comme après eux  Lénine et Staline en Russie, Hitler en Allemagne.

Dès le 20 septembre, les Jacobins nationalisent le mariage en créant l’Etat civil : c’est l’apparition du mariage civil. Le but, pour ces anticléricaux, pour le coup prônant le déracinement de la « table rase », était de casser l’Eglise et son influence sur les moeurs. Désormais, le mariage serait dans la main de l’Etat, et les prêtres qui voudraient marier des gens non mariés devant un officier d’Etat civil seraient arrêtés. Ces dispositions sont toujours valable dans le droit français : les Français qui veulent se marier, avant d’aller voir Monsieur le Curé, le Rabbin, l’Imam ou le prêtre ordonné sur Internet d’une église groupusculaire, doivent d’abord aller demander la permission du seigneur Etat, comme les serfs modernes qu’ils sont.

Revenons au mariage homosexuel : les libertaires, qui pour le coup sont au pouvoir, l’ont mis en place sur la base de ce mariage civil nationalisé. C’est-à-dire qu’est imposé à tous les Français une conception unique du mariage, et cette conception implique soit l’hétérosexualité, soit l’homosexualité. Et tant pis pour vous si vous considérez qu’un mariage est entre un homme ou une femme, le gouvernement pense le contraire. C’est là typiquement la conséquence d’une conception libertaire ; ce n’est pas du tout libéral.

Au contraire, les purs libéraux, les libertariens, appellent quant à eux à la privatisation du mariage, un mariage débarrassé de la main de l’Etat, qui permettrait aux catholiques, juifs, musulmans d’organiser le leur, suivant leurs règles, donc réservé aux hétérosexuels, et aux autres d’organiser des unions qu’ils seraient libres d’appeler « mariage » sans avoir pour autant le pouvoir d’imposer aux tenants d’une conception plus restrictive ce point de vue.

Résumons ce premier point : confondre libéraux et libertaires, ou considérer que les libertaires sont des libéraux extrémistes, est une profonde erreur. Les libertaires ne sont tout simplement pas des libéraux. Cherchant à imposer leur vision de la liberté par l’Etat, ce ne sont qu’une autre catégorie de constructivistes.

Et j’en viens à mon deuxième point, qui est que, par cette soi-disant « modération » qui distinguerait le libéralisme de Charles Beigbeder du pseudo-libéralisme extrême que serait l’idéologie libertaire, est en réalité dissimulé une vérité plus sombre, qui est que Monsieur Beigbeder, tout comme les libertaires et à la différence des purs libéraux (libertariens), est un constructiviste de droite, c’est-à-dire un conservateur.

Reprenons le maître-concept d’Hayek : l’ordre spontané, produit des interactions libres d’individus en société. A cet ordre spontané s’opposent deux attitudes : le conservatisme et le progressisme, qui sont des constructivisme, c’est-à-dire des volontés de modeler la société selon un certain plan. Les progressistes veulent transformer la société d’une nouvelle manière : à ce camp appartiennent les libertaires. Charles Beigbeder, lui, appartient au camp des conservateurs, qui sont ceux qui veulent figer la société dans l’état qu’elle a atteint au moment où ils parlent. L’une et l’autre attitude sont opposées à l’ordre spontané, qui est visé quant à lui par les seuls libéraux authentiques.

J’illustrerai ceci par une critique d’un autre aspect du discours de Charles Beigbeder, son discours sur la nation. Il dit que, pour le libéral extrémiste (qu’encore une fois il assimile, erreur fondamentale, au libertaire) «  la nation n’est plus un héritage à transmettre mais la simple photographie passagère de la réalité d’un moment, avec son cortège de volontés éphémères et son contrat social précaire. Bref, une société de marché où tout un chacun peut entrer et sortir librement. (…)sans mention d’une unité substantielle résultant d’une civilisation et une histoire communes qui forgent une culture, un tempérament et un esprit français. Parce que je suis personnaliste et patriote, je rejette viscéralement tout libéralisme philosophique qui s’attache à détruire l’homme et la nation. »

Charles Beigbeder, comme tous les gens qui connaissent un peu l’Histoire, mais pas beaucoup, y puise trop vite des impressions dont il fait aussitôt des certitudes. Aussi dois-je rappeler qu’en 1788 la France n’était pas la nation qu’elle est aujourd’hui. En 1788, la France était un empire, c’est-à-dire un Etat régnant sur plusieurs peuples. Les rois ne s’y trompaient pas qui ne disaient pas « notre peuple » mais « nos peuples ». On parlait plusieurs langues différentes : le Français dans le nord-nord-est, le breton en bretagne, le franco-provençal à Lyon, le provençal en provence, l’Occitan par chez moi, à Toulouse, le gascon en Aquitaine, le béarnais en Béarn. Le territoire était divisé en provinces, et il n’est que de consulter la carte des Traites (impôts de circulation des marchandises) d’Ancien Régime pour constater que la moitié sud du pays était nommée « provinces réputées étrangères », de même que la Bretagne et la Franche-Comté. 

Carte_des_Traites_1732

Sous la Révolution, les conservateurs fédéralistes, qui voulaient préserver les particularités locales, furent exterminés par la guillotine afin de transformer tout le monde, uniformément, en Français, et le territoire fut redécoupé en départements, sans aucune identité historique (marque des régimes totalitaires : Hitler fera pareil en Allemagne, qu’il découpera en Gaue afin de transformer Bavarois, Prussiens, habitants de la Saxe, Hesse, en une masse d’Allemands). La IIIe République devait poursuivre cette besogne à coups de règle sur les doigts des petits enfants qui persisteraient à parler « patois » plutôt que français.

Ainsi donc, comme tous les constructivistes conservateurs « enracinés » et à courte vue historique (Eric Zemmour, notamment), Charles Beigbeder défend comme « identité nationale » un format qui n’existait pas avant-hier et a été imposé au knout par des constructivistes progressistes. Notons que ces constructivistes progressistes sont aussi bêtes, puisque dans les années 1970 ils ont commencé, çà et là, à prôner le retour aux identités locales que leurs ancêtres progressistes constructivistes Jacobins avaient consciencieusement éradiquées, à faire revivre les patois, ce qui a donné chez moi à Toulouse, du fait d’une mairie socialiste, l’annonce des stations de métro en un épouvantable patois reconstitué.

Que Charles Beigbeder soit un amoureux de la France et de son histoire, de son héritage, je le comprends. Mais il n’est pas raisonnable de croire qu’il puisse y avoir une sorte de permanence de l’idée nationale, ou qu’arrivée à un certain stade, la nation doive rester telle quelle. L’Etat-Nation lui-même n’est jamais qu’une étape vers l’Etat-civilisation, comme Toynbee l’a déjà expliqué bien avant moi. Et il est encore moins raisonnable de chercher à imposer, par l’Etat, un fixisme national en décidant que telle ou telle pratique fait partie du patrimoine.

Charles Beigbeder refuse le « libéralisme philosophique qui s’attache à détruire l’homme et la nation », mais disant cela il oublie que c’est l’Histoire qui, une après les autres, dissout les nations. Où est la nation athénienne aujourd’hui ? Fondue dans la nation grecque. Où est la nation romaine ? Fondue dans l’italienne. Où seront les nations européennes demain ? Bonne question. Laissons faire les hommes, plutôt que de les obliger à demeurer dans des nations définies par l’Etat, ce qui signifierait, justement détruire l’homme, ce que Charles Beigbeder dit vouloir éviter.

L’homme n’est pas un arbre. Vouloir le définir par des racines, c’est lui interdire tout mouvement, c’est le condamner à végéter. Il est souhaitable que l’homme sache d’où il vient, mais il serait inique de l’obliger à y rester, ainsi que le souhaitent les conservateurs comme Charles Beigbeder – tout comme, d’ailleurs, il est inique de l’obliger à s’en aller, comme le veulent les progressistes libertaires.

En Histoire comme en matière de philosophies politiques, Charles Beigbeder devrait parfaire sa culture. Il découvrirait que la liberté est comme Dieu : un peu de science en éloigne, beaucoup y ramène.