Il y a quelques jours, j'expliquais sur ce blog que l'Azerbaïdjan serait vraisemblablement la prochaine proie de l'ambition poutinienne, et le premier mouvement des grandes manoeuvres russo-iraniennes au Moyen Orient. D'ores et déjà j'avais noté que, depuis quelques semaines, les tensions se sont ranimées entre l'Arménie, soutenue par l'Iran et la Russie, et l'Azerbaïdjan, allié de la Turquie et possible alternative, pour celle-ci, au gaz russe.

Je voudrais revenir sur ce sujet car, depuis quelques jours, je me suis renseigné sur l'actualité dans ce coin du monde et, en effet, le feu couve. Non seulement l'Arménie et l'Azerbaïdjan se disputent au sujet du Haut-Karabagh, et violent de plus en plus souvent le cessez-le-feu en vigueur, mais en outre l'Azerbaïdjan lui-même connaît des fragilités : la ville de Nardaran, à 25 km de Bakou, a été en la fin du mois de novembre dernier le théâtre d'émeutes ayant fait des victimes parmi la population comme les forces de l'ordre. La révolte a été durement réprimée. Les forces du gouvernement incriminent l'Unité Musulmane, une organisation politique ayant des liens avec l'Iran voisin, qu'elles accusent de vouloir déstabiliser l'Azerbaïdjan tout entier.

Il faut dire que Taleh Bagirzade, arrêté le 25 novembre, fondateur de l'Unité Musulmane, est un islamiste qui a été formé en Iran et milite depuis une quinzaine d'années pour le port du voile, notamment.

On ne peut, bien sûr, faire totalement crédit au gouvernement Azerbaïdjanais, gouvernement autoritaire, très répressif envers la presse, et qui avance contre cet opposant les mêmes excuses que tous les dictateurs laïcs des pays du Moyen Orient. Cependant, l'article du Huffington Post que j'ai cité me paraît évacuer un peu vite la possibilité que l'Iran essaie effectivement de déstabiliser l'Azerbaïdjan. L'article dit : "les allégations de tentatives de déstabilisation de la part de l'Iran semblent également peu crédibles. Téhéran est actuellement en train de conduire une politique d'ouverture et de modération destinée à restaurer sa crédibilité et à apparaître comme un Etat responsable aux yeux de l'Occident. En outre l'Iran a suffisamment de chats à fouetter sur sa façade Ouest - avec l'Etat islamique -pour ne pas souhaiter de troubles avec l'Azerbaïdjan et cela d'autant moins qu'il existe en Iran une très importante minorité azérie, ethniquement proche des Azerbaïdjanais."

Je vois à cela d'importantes objections : d'abord, l'on sait combien le Qatar et l'Arabie Saoudite ont joué contre Assad en agitant (sur un terrain déjà très favorable à l'agitation) les islamistes sunnites en Syrie, il ne paraît pas absurde de penser que l'Iran fasse pareil en Azerbaïdjan avec les chiites religieux.

Ensuite, mener une politique d'ouverture et de modération pour séduire certains acteurs internationaux tout en conduisant simultanément des opérations de déstabilisation de certains pays ne serait pas une première dans l'Histoire, loin de là. Et il semble bien que l'Iran ne joue pas tout à fait le jeu de l'accord qui lui a été consenti : il a notamment procédé à un tir de missile balistique interdit. Le régime iranien ne compte pas suivre le plan américain, qui est que l'accord soit le prélude à une véritable ouverture de l'Iran, qui déboucherait sur la fin de la République islamique et une vraie transition démocratique et laïque ; au contraire, il semble que le régime ait trouvé dans l'accord de quoi reprendre son souffle pour mener des opérations d'ampleur, en coordination, crois-je, avec la Russie poutinienne. En l'occurrence, l'Iran agite les religieux chiites, et peut ensuite mieux reprocher au gouvernement d'Azerbaïdjan la répression

Donc, il semble que l'Iran prépare le terrain, en Azerbaïdjan, à ce que j'envisageais il y a quelques jours : un mouvement irano-russe d'importance dans la région. Faire imploser l'Azerbaïdjan sur le modèle de la Syrie serait un excellent moyen, pour la Russie et l'Iran limitrophes, de justifier une intervention. Cette intervention permettrait de prendre le contrôle de l'Oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, et de contrôler l'un des fournisseurs auprès desquels Ankara comptait se diversifier. La Turquie serait alors, plus que jamais, dans la main du Kremlin au plan énergétique.

Je pense que ce week-end pourrait être crucial, et que des choses pourraient se passer dès la semaine prochaine ou en tout cas d'ici la fin du mois. En effet ce samedi 19 décembre doivent se rencontrer en Suisse les dirigeants arménien et azerbaïdjanais pour discuter du problème du Nagorny-Karabakh ; discussion qui pourraient certes se sceller par un accord, mais aussi par rien du tout, voire une reprise plus franche des hostilités, et l'on peut penser que le dirigeant arménien sera forcément influencé par ses alliés russes et iraniens, soit qu'il ait reçu des consignes pour provoquer un incident, soit tout simplement qu'il se sente si en confiance, avec les tensions qui existent entre la Russie et l'allié turc de l'Azerbaïdjan, qu'il en vienne à provoquer de lui-même un incident en se montrant trop intransigeant.

Par ailleurs, ce lundi 21 décembre doivent être rendues publiques les conclusions d'experts quant à la boîte noire du Su-24 russe abattu par les Turcs le 24 novembre dernier ; boîte noire ouverte ce matin à grand renforts de trompettes, et pour l'analyse de laquelle Vladimir Poutine a fait appel à des experts britanniques et américains, entre autres, qui ont accepté de venir. Nous verrons bien ce que cela va donner mais il est peu probable qu'il en sorte un apaisement puisque Poutine a déclaré lui-même, il y a quelques jours, que quoi qu'il en sorte cela ne changerait rien à la riposte russe. Toutefois, l'on peut se demander, connaissant l'individu, si nous n'allons pas encore une fois assister à une formidable manipulation médiatique afin de diviser les opinions occidentales, et de justifier un nouveau tour de piste dans le Turquie-bashing, en préparation de manoeuvres d'agression et de déstabilisation déjà évoquées. 

Deux dates, donc, en début et en sortie de week-end, qui pourraient livrer d'intéressants éléments et constituer un palier important dans cette montée des tensions au Moyen Orient, et l'exécution du plan poutinien dans la région, dont le numéro de charme effectué par le président russe hier matin ne me fait pas douter une seule seconde ; au contraire, j'y vois une cynique diversion.

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L'Ogre a faim.