Depuis de nombreux mois, je suis hanté par la question de la nature exacte des guerres à venir, spécifiquement en Europe, où s'opposeront les deux plus grandes puissances nucléaires du monde, potentiellement capables de provoquer l'extermination de l'espèce.

Dans mon dernier livre, je rappelais que l'historionomie est essentiellement une question de rapports, notamment quand il s'agit de prévisions : ainsi la guerre à venir, en Europe, doit-elle être à la guerre froide ce que fut la Seconde guerre mondiale à la Première et les guerres napoléoniennes à la guerre de Sept Ans.

J'avais exposé sur ce blog, il y a quelques temps, en quoi consistait ce rapport entre les deux grandes guerres jalonnant la trajectoire de "l'impérialisme revanchard". A savoir que la première est une guerre d'enlisement, de positions, et la seconde une guerre de mouvement.

La difficulté apparaît lorsqu'il s'agit d'envisager concrètement la morphologie de la deuxième guerre de l'occurrence russe de l'impérialisme revanchard, aujourd'hui que nous sommes à l'ère atomique.

En effet, la guerre d'enlisement, de positions convient bien à l'ère des armes nucléaires : la Guerre froide, au fond, fut bien une guerre de positions de part et d'autres du Rideau de fer ; et cela bien qu'elle fut, dans le même temps, une non-guerre, puisque les armées se faisaient face sans se tirer dessus, à cause de la menace de la DMA (Destruction Mutuelle Assurée).

La question devient bien plus complexe lorsqu'il s'agit d'envisager une guerre de mouvement à l'ère nucléaire : si cette forme de non-guerre a pu permettre de concilier dissuasion nucléaire et guerre de positions, on voit mal comment elle serait applicable à une guerre de mouvement : comment pourrait-il y avoir mouvement sans combats directs ? sans positions forcées, sans lignes enfoncées ? Et donc, comment pourrait-il y avoir guerre de mouvement alors que les conditions du mouvement, contrairement à celles de la guerre de position, sont de nature à produire une escalade nucléaire et, donc, devrait tomber sous le coup de la dissuasion ? Tel est le paradoxe sur lequel je bute depuis un moment.

J'ai d'abord pensé à ce nouveau champ de bataille, le cyberespace, qui pourrait être, finalement, le théâtre d'une nouvelle forme de "guerre de mouvement". Mais cela ne me satisfait pas, en particulier parce qu'il me semble que l'idée de mouvement doit continuer à s'apprécier sur un plan géographique.

J'ai poursuivi ma réflexion en essayant de mesurer quelle "quantité" de guerre de mouvement pourrait avoir lieu en restant sous le seuil de déclenchement d'une guerre nucléaire, et je suis arrivé à une première conclusion, qui est que ce serait le cas de l'invasion des pays baltes par la Russie.

En effet,  l'invasion des pays baltes, membres de l'OTAN, provoquerait vraisemblablement une guerre ouverte entre la Russie et l'ensemble des états-membres de l'Alliance, conformément à l'article 5 du Traité de Washington, avec le risque que cela implique de voir éclater un conflit nucléaire.

Mais l'étude de la doctrine d'emploi de l'arme nucléaire sous le gouvernement de Vladimir Poutine, et de l'histoire de la pensée stratégique russe depuis les années 1970 permettent raisonnablement d'écarter cette hypothèse de guerre nucléaire.

Souvenons-nous que, sous Vladimir Poutine, la doctrine nucléaire a connu des évolutions instaurant un flou sur les intentions russes, qui a conduit certains analystes à parler de "chantage nucléaire". C'était notamment le cas lors de l'annexion de la Crimée, après laquelle Poutine a expliqué, dans un reportage de propagande, avoir été prêt à mettre les forces nucléaires en alerte. La Russie de Poutine semble donc prête à employer la dissuasion nucléaire d'une manière nouvelle, non pas pour dissuader l'adversaire d'attaquer, mais pour couvrir des offensives, en comptant sur le fait que les adversaires reculeront. Il s'agit là de choses dont j'ai déjà eu l'occasion de parler. 

Ce que je n'ai pas expliqué jusqu'à présent, c'est que compter sur une reculade de l'ennemi après une offensive conventionnelle et sous la menace d'une escalade nucléaire est une résurgence de la pensée militaire soviétique.

Dans les années 1970, la pensée stratégique se heurtait à un mur : la guerre nucléaire était l'assurance d'une destruction mutuelle assurée. Les penseurs militaires soviétiques cherchèrent à contourner ce mur et arrivèrent à la conclusion qu'une guerre victorieuse mais non-nucléaire pourrait être menée à condition d'attaquer uniquement avec des forces conventionnelles, avec des objectifs stratégiques limités, de sorte que l'adversaire préfèrerait une défaite emportant des concessions stratégiques mesurées à la poursuite de la guerre et à l'escalade nucléaire. A l'époque, la pensée soviétique envisageait principalement une invasion conventionnelle limitée à l'Allemagne de l'Ouest, qui, réussie, provoquerait l'effondrement de l'OTAN. Aujourd'hui, c'est ce même scénario qui est vraisemblablement envisagé au Kremlin, l'Allemagne de l'Ouest étant remplacée par l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie : les Russes savent être capables de s'emparer rapidement des pays baltes avant que l'OTAN n'ait le temps de réagir. Cette invasion n'impliquerait aucun usage d'armes nucléaires. Par ailleurs, contrairement à ce qu'était la situation en Allemagne de l'Ouest dans les années 1970 et 1980, il n'y a aucune espèce d'équilibre des forces dans la région : les analystes occidentaux estiment qu'il faudrait aux Russes entre trois et cinq jours pour prendre le contrôle de ces trois pays ; le succès du premier mouvement est donc certain, quand il était, il y a quarante ans, aléatoire.

Octopussy (1983) - Soviet meeting

A titre d'illustration cinématographique, en forme de clin d'oeil, voici le plan d'invasion conventionnelle de l'Allemagne de l'Ouest par les soviétiques exposé par le général Orlov (qui exagère la supériorité soviétique) dans James Bond : Octopussy. A l'époque, cependant, l'équilibre des forces conventionnelles en Europe était tel que l'escalade nucléaire était très probable : le wargame mené par Tom Clancy dans Tempête Rouge débouche précisément sur un blocage de l'offensive soviétique et une menace de guerre atomique.

Or donc, aujourd'hui, le scénario d'une attaque russe de l'OTAN dans les pays baltes ne déboucherait pas en soi sur une guerre nucléaire : ni les membres européens de l'OTAN, ni même les Etats-Unis ne seraient prêts à initier une guerre nucléaire pour la défense des pays baltes. Poutine espèrerait mettre les Alliés devant le fait accompli et se prémunir de la riposte en annexant ces territoires - puisque la doctrine nucléaire russe prévoit une frappe même en cas d'attaque conventionnelle contre le territoire russe.  De leur côté, il est peu vraisemblable que les membres de l'OTAN, spécifiquement les Américains, acceptent purement et simplement la pert des pays baltes, et la réaction plausible sera la concentration de troupes en Pologne, face au corridor de Suwalki. 

C'est à partir de là que les choses se compliquent, car si la prise des pays baltes est, de manière évidente, un objectif limité, ainsi qu'exigé par la théorie militaire soviétique pour éviter une escalade nucléaire, toute avance au-delà, en Pologne et vers l'Allemagne, constitue une opération indéfinie, aux conséquences d'un tout ordre de grandeur, en particulier si l'on imagine une entrée russe dans Berlin ; une telle incertitude fait automatiquement réapparaître le risque d'escalade nucléaire.

Or, la guerre de mouvement telle que je l'ai théorisée à travers les divers exemples d'impérialisme revanchard, et en particulier ceux d'Hitler et de Napoléon, implique trois principaux mouvements : 1) la prise des premiers territoires déclenchant la guerre avec le camp de la thalassocratie, 2) l'encerclement par surprise des forces de la coalition leur brisant les reins et 3) la prise de la capitale d'un des principaux alliés, victoire éclatante du Tellurocrate.

Ceci étant résumé, visuellement et pour les cas hitlérien et napoléonien, ci-dessous. La troisième carte montrant ce que devrait être une stricte équivalence dans le cas poutinien.

 

Fig

 Cartes extraites de mon Atlas des guerres à venir.

 

Si l'étape 1 de l'occurrence poutinienne, correspondant à l'invasion des états baltes, ne pose pas de difficultés au regard de ce que je viens d'exposer, ce n'est pas le cas des opérations 2 et 3, dont la réalisation peut donc être mise en doute.

Alors, quid ?

Doit-on estimer que ces étapes n'auront tout bonnement pas lieu, et que se tiendra simplement, de manière certaine, une confrontation russo-otanienne, de part et d'autres du corridor de Suwalki, jusqu'à ce que la puissance russe s'effondre sous l'effet des sanctions et d'une aventure militaire dans l'espace turcophone (que je traite dans mon livre) ?

Cette possibilité correspondrait au cas macédonien d'impérialisme revanchard, avec Persée, que j'ai déjà traité, c'est-à-dire la fourchette "basse" de l'avancée russe. Et il est possible que cette hypothèse limitée soit encore plus probable que je ne le pensais.

Pour autant, les deux derniers cas de l'Histoire sont bien celui de Napoléon et d'Hitler, et sont relativement récents en Europe. La profonde similitude de leur déroulement empêche d'écarter trop vite la possibilité de Poutine, dans le même contexte de l'Europe moderne, d'obtenir des résultats semblables.

Mais peut-on envisager un scénario dans lequel les Alliés laisseraient les armées russes avancer jusqu'à Berlin, voire jusqu'au Rhin - hypothèse très envisageable si elles arrivaient jusqu'à la capitale allemande - sans agiter très sérieusement la menace d'une riposte nucléaire ? En effet, si l'on peut douter qu'un tel risque soit pris pour les seuls pays baltes, laisser la Russie s'emparer de l'Allemagne serait pour les Etats-Unis, et pour les vieux pays otaniens d'Europe de l'Ouest, un danger bien trop important, presque existentiel. Je ne dis pas que ce serait parfaitement impossible, mais ce n'est pas le scénario le plus probable. Or mon intention est bien ici de m'approcher au plus serré de ce que les choses seront.

Malheureusement, en tentant seulement d'appliquer le schéma des précédents impérialistes revanchards européens, et en particulier le plus récent, celui de l'Allemagne, à la Russie moderne, je ne peux pas aller plus loin que cette réflexion.

Des armes atomiques au temps de la Grande guerre

Il m'est alors venu l'idée de prendre le problème à l'envers, et de tenter une expérience de pensée historionomique : imaginons qu'un voyageur temporel se rende en 1900 et apporte à l'Empire britannique, la République française et l'Empire allemand un stock de missiles nucléaires ; partant de là, essayons de voir comment, toutes choses étant égales par ailleurs, se serait présentée la trajectoire allemande. Gardons à l'esprit, en commençant, que les dirigeants d'alors n'étaient pas moins prudents ou plus fous qu'aujourd'hui : songeons que, si les armes chimiques apparurent et furent utilisées durant la Première guerre mondiale, leur utilisation resta limitée et par la suite, ayant compris que ces armes étaient non seulement terribles mais menaçaient, par leurs effets, de se retourner contre ceux qui les employaient, elles ne furent plus utilisées : ainsi Hitler n'employa-t-il pas d'armes chimiques lorsqu'il envahit la France, et les Alliés n'en utilisèrent-ils pas non plus pour arrêter les Allemands. Par la menace qu'elles font peser y compris sur leur utilisateur, les armes nucléaires s'apparentent aux armes chimiques. Cela nous permet de conclure, in limine, que nous devons raisonner sur l'effet des armes nucléaires pour les nations du début du XXe siècle en considérant cet effet équivalent à ce qu'il est dans le monde actuel, depuis la Guerre froide : la Wehrmacht ne se serait donc pas amusé à lancer des armes nucléaires sur tout le monde, au risque de l'extermination, alors qu'elle n'a pas employé d'armes chimiques dans notre réalité.

Dans cette hypothèse, François-Ferdinand est également assassiné à Sarajevo, l'Autriche-Hongrie veut châtier la Serbie, la Russie la défendre et l'Allemagne du Kaiser mater la Russie. En revanche, l'Allemagne ne déclare pas la guerre à la France, avec laquelle elle risque l'extermination nucléaire. Par conséquent le Royaume-Uni ne déclare pas la guerre à l'Allemagne ni à l'Autriche-Hongrie non plus. Britanniques et Français se contentent d'un embargo total vers les Empires centraux, et éventuellement travaillent à miner l'Empire ottoman. Dans le même temps, l'industrie Anglo-française d'armement soutient la production russe, d'autant plus facilement qu'elle n'a pas à nourrir une guerre à domicile.

Quoique n'étant pas entrés en guerre, Français et Anglais massent cependant des troupes à quelque distance de la frontière allemande, afin de prévenir une invasion conventionnelle, ce qui oblige les Allemands à immobiliser des troupes sur leur flanc ouest, y compris pour ne rien faire, juste au cas où : c'est une guerre froide.

Armée et soutenue par les Français et les Anglais, la Russie est pour l'Allemagne un adversaire plus coriace qu'elle ne le fut dans notre réalité. L'Allemagne n'ose pas employer ses armes nucléaires contre une Russie qui, certes, n'en a pas, mais demeure amie de la France et de l'Angleterre, dont la réaction serait imprévisible. En outre, utiliser des armes nucléaires contre la Russie diminuerait l'arsenal allemand et donc sa capacité de dissuasion contre les ennemis de l'Ouest.

La guerre s'enlise donc sur le front russe, et ruine peu à peu l'économie des belligérants, en même temps que les pertes grimpent, tandis que la France et l'Angleterre conservent leurs forces intactes.

Après plusieurs années, peut-être un peu plus tard que dans notre réalité, vers le début des années 1920, la lassitude des populations provoque des révolutions en Allemagne, en Russie, et dans les différentes composantes nationales de l'Empire austro-hongrois. L'Autriche-Hongrie éclate, et malgré une paix signée rapidement avec les révolutionnaires russes, le gouvernement allemand ne parvient pas à apaiser la contestation et est renversé à son tour. L'Empire allemand sombre dans les troubles et se démembre : la Bavière fait sécession, la France attise le séparatisme alsacien. Français et Britanniques, craignant le nouveau pouvoir communiste en Russie dont l'alliance est perdue, profitent de ce que les deux empires russe et allemand sont en déliquescence pour financer le nationalisme polonais et la reconstitution d'un Etat polonais par sécession des deux puissances. Au fond, tout ce que je dis là est une forme de projection à rebours de ce qu'il est arrivé à l'URSS, on l'aura compris.

Dans l'Allemagne humiliée par sa propre implosion, indignée par son dépeçage soutenu avec plus ou moins de discrétion par Anglais et Français, la France intégrant l'Alsace sécessioniste dans un partenariat mêlant union douanière et alliance militaire, Adolf Hitler (ou un autre, mais il ne me paraît pas utile de changer ça) ravive la fibre pangermaniste, lance une guerre de reconquête de la Bavière, qui soulève des protestations franco-anglaises, mais pas d'autre réaction.

Arrive la guerre d'Espagne, où Hitler finance le camp nationaliste et se livre à une guerre indirecte avec Staline.

Hitler finance et soutient en France et en Angleterre (oswald Mosley) une propagande fasciste accusant les gouvernements occidentaux de laisser prospérer les communistes (de la même manière qu'aujourd'hui la propagande poutiniste accuse les gouvernements européens de favoriser l'islamisme). Le Front populaire français est alors particulièrement vilipendé.

L'Aurtiche est annexée, et Hitler tourne son regard vers la Pologne, avec l'intention de restaurer la continuité territoriale allemande vers l'exclave de Koenigsberg. Celle-ci a l'inconvénient d'être devenue une alliée de la France et de l'Angleterre, et à ce titre est considérée comme se trouvant sous leur parapluie nucléaire. Cependant, Hitler peut penser que Français et Anglais ne risqueront pas une guerre nucléaire pour le salut de la seule Pologne, et décide d'attaquer. Français et Anglais réagissent comme lors de l'agression de leur allié russe en 1914, massent des troupes à la frontière et adoptent un embargo total à l'encontre de l'Allemagne, mais ne déclarent pas la guerre. Le lecteur constatera que cette hypothèse n'est pas gratuite, puisque proche de ce que firent les deux puissances dans notre réalité : si elles déclarèrent effectivement la guerre, ce ne fut qu'une drôle de guerre, sans combats ou presque, tandis que la Pologne était dépecée. En présence d'armes nucléaires et d'un risque d'anéantissement atomique, a fortiori, il en aurait donc été de même.

A ce stade, nous sommes dans l'équivalent de ce que sera pour nous l'invasion russe des pays baltes, avec ce face-à-face conventionnel sans combats directs. C'est à partir de maintenant que notre expérience de pensée devient plus intéressante.

Faisons un bond dans le temps pour anticiper la suite et la fin de la guerre, au-delà du front de l'Ouest : Hitler, assuré d'une situation figée à l'Ouest, pourra lancer l'invasion de la Russie de Staline, qui n'a alors pas d'armes nucléaires mais, une nouvelle fois, reçoit le soutien britanno-français (comme elle a effectivement reçu le soutien anglais dans notre réalité). L'immensité, la détermination idéologique russes ainsi que le soutien matériel des Français et des Britanniques provoquent un nouvel effondrement de l'Allemagne, le tout accouchant d'un après-guerre relativement proche de ce que nous avons connu - peut-être exception faite du rôle des Etats-Unis.

Revenons donc à la guerre de mouvement sur le front ouest. Peut-on envisager un scénario conduisant Hitler jusqu'à Paris ? Si oui, nous aurons un scénario pouvant amener Poutine à Berlin. Nous touchons donc au coeur du sujet.

On peut penser que, avant qu'Hitler ne se tourne vers l'Union soviétique, dont il n'aurait pas eu à craindre l'attaque, puisque lui-même disposant d'armes nucléaires alors que Staline n'en avait pas, il aurait tenté d'avancer ses pions, comme il l'a fait dans la réalité, en Scandinavie, dans les Pays-Bas, en Belgique. Dans notre scénario, ces états étaient neutres ou alliés des Français et des Anglais et, si ceux-ci auraient lancé les mêmes actions conventionnelles  qu'ils ont lancées dans notre réalité pour défendre ces états, ils n'auraient sans doute pas joué l'escalade nucléaire.

Comme dans notre réalité, donc, les Allemands se seraient emparés du Danemark, de la Norvège, des Pays-Bas et auraient pénétré en Belgique et au Luxembourg (et sans doute également en Alsace, dont nous avons dit qu'elle serait devenue indépendante). Sur ces zones périphériques, des affrontements conventionnels auraient pu avoir lieu sans encore provoquer d'escalade nucléaire.

Et puisque l'essentiel de la Bataille de France, ayant conduit à l'effondrement de l'armée française, s'est produit en Belgique, cette bataille aurait donc eu lieu, à quelques détails près.

 

carte-bataille-de-france-3

Carte extraite de L’Histoire, avril 2010, n° 352, p. 53. Trouvée ici.

L'on aurait alors vu un encerclement semblable de l'armée française à la pointe nord du pays, voire en territoire belge, et l'équivalent de l'encerclement de Dunkerque. La route de Paris, comme il en fut dans la réalité, aurait été ouverte.

Et c'est là que nous sommes obligés d'observer une divergence : Hitler n'aurait pas pu envoyer ses troupes envahir tout le nord de la France, car cette menace existentielle sur la République aurait justifié l'emploi des armes nucléaires, utiles pour sanctuariser le territoire. Il y aurait donc eu, comme dans la réalité, une armée franco-britannique brisée, ayant perdu une énorme partie de son matériel conventionnel, et une masse de prisonniers alliés aux mains des Allemands, mais ceux-ci auraient dû arrêter leur offensive à la frontière franco-belge, ou à quelques kilomètres à l'intérieur des terres françaises, afin d'éviter une escalade nucléaire. Paris ne serait pas tombée.

Cependant, on peut à partir de ce moment explorer deux scénarios différents et encore plausibles :

- soit la situation se serait figée ainsi, et Hitler, utilisant ses otages français et anglais, aurait pu limiter le soutien des deux puissances à la Russie soviétique ce qui aurait rendu la guerre plus longue et plus douloureuse à l'Est.

- soit le désastre en Belgique aurait permis de provoquer un coup d'Etat pro-fasciste en France, et obtenir une sorte de régime de Vichy, mais sans occupation allemande. La guerre aurait repris sous une autre forme, via une guerre civile en France, les pro-fascistes étant soutenus, équipés et peut-être discrètement épaulés par des troupes par Hitler, les démocrates par l'Empire britannique.

Dans les deux cas, la guerre se serait terminée comme mentionné plus haut, mais dans le second cas il est vraisemblable que l'Amérique aurait pu avoir un rôle à jouer, en raison de l'effondrement français.

 

Retour dans le monde d'aujourd'hui

Je crois que cette petite expérience de pensée est riche d'enseignements et permet d'envisager avec plus de clarté la possibilité et en quoi consisterait une guerre de mouvement en Europe.

Des mouvements importants seront possibles en restant sous le seuil de l'escalade nucléaire : la prise des pays baltes, ainsi que cela a déjà été dit, mais aussi un déploiement de forces dans la Baltique et d'éventuelles opérations conventionnelles contre les forces ramenées par l'OTAN et massées en Pologne face au corridor de Suwalki ; ces mouvements correspondant respectivement à l'invasion par Hitler, dans notre scénario, de la Norvège et du Danemark, d'une part, et la conduite de combats conventionnels contre les Français et les Anglais dans le Benelux, d'autre part.

Les combats en Pologne pourraient déboucher sur l'encerclement mentionné en 2) dans la carte reproduite au début de mon raisonnement, puisque nous avons vu que dans notre scénario alternatif, l'encerclement de Dunkerque, ou quelque chose approchant, aurait pu avoir lieu.

C'est l'étape 3) qui n'aurait pas lieu, ou pas vraiment : la prise de Paris dans notre scénario alternatif, et dans nos prévisions actuelles la prise de Berlin, trop fermement couverte par le parapluie nucléaire américain.

En revanche, on peut envisager que la chute, au moins partielle, de la Pologne, et la prise d'otages des forces otaniennes par un encerclement russe dans ce pays compliqueraient la suite de la guerre. Des pays de l'OTAN voudraient négocier, et la machine propagandiste du Kremlin pourrait susciter des troubles, notamment en Allemagne, et en particulier l'ex-RDA. Le territoire de l'Union européenne, et spécifiquement l'Allemagne, pourrait alors devenir le théâtre d'une guerre hybride à grande échelle, par factions interposées.

Tout ceci étant compatible avec l'état des forces nucléaires en Europe actuelle. Cela fait donc une quantité significative de guerre de mouvement demeurant en-dessous du seuil de l'escalade nucléaire, et nous pouvons donc résoudre notre paradoxe et écarter l'idée de "non-guerre".