Ceci est un entretien que j'ai eu avec un journaliste d'Atlantico, mais pour une raison qui m'échappe il n'a pas été publié.

Comme je n'aime pas travailler pour rien, je le reproduis ici.

1-Dans un article publié par Foreign Affairs, le professeur Graham Allison, de la Harvard Kennedy School, met en garde contre l'idée -défendue depuis l'élection de Donald Trump- que l'ordre libéral occidental serait menacé, principalement en raison du fait que cet ordre libéral relève plus du mythe que de la réalité. En quoi cette notion "d'ordre libéral" serait-elle un mythe?

Allison explique que, lorsque des universitaires ou des politiciens américains redoutent qu’avec Donald Trump prenne fin l’ordre libéral international établi par l’Amérique depuis 1945, ils impliquent trois affirmations qui sont partiellement vraies, mais partiellement fausses : d’abord le libéralisme serait la cause de la « longue paix », ensuite la construction de cet ordre libéral aurait été le principal motif de l’action américaine dans le monde, enfin Trump serait la principale menace sur cet ordre aujourd’hui. Allison remarque, à juste titre, que la longue paix est avant tout un effet de l’apparition et de la diffusion parmi les grandes puissances des armes nucléaires, qui leur interdit de s’affronter directement, et que le principal moteur de l’action de l’Amérique a été l’endiguement du communisme - de préférence par l’établissement de démocratie libérale, mais parfois de manière plus brutale.

Je serai plus mesuré sur l’idée que cet ordre libéral relèverait plus du mythe que de la réalité - ce que du reste Allison ne dit pas. En effet, après la chute de l’URSS, la paix a perduré et la démocratie s’est étendue, et les Etats-Unis ont laissé tombé des régimes autoritaires qu’ils avaient soutenu en raison de leur anticommunisme une fois que le danger communiste était disparu, et ne justifiait donc plus le maintien de régimes dont la nature est contraire aux idéaux américains.

2- Il peut être dangereux de croire en sa propre propagande. Quels sont ces dangers, et quelles sont les conséquences engendrées par les défenseurs de cette idée d'un ordre libéral en danger? Quelles sont ces menaces réelles qui pourraient être masquées par une telle perception?

Ce qui est très inquiétant, c’est que depuis quelques années les élites occidentales ont tendance à s’attribuer le monopole des valeurs démocratiques et libérales, et assimilent leurs adversaires « populistes », à des fascistes, des ennemis de la liberté et de la société ouverte. C’est dangereux parce que les démocraties occidentales étaient justement libérales de plusieurs façons : conservatrice ou progressiste, souverainiste ou supranationaliste, etc. Aujourd’hui, un pôle prétend purement et simplement dénier à l’autre le droit de s’exprimer en le condamnant comme antidémocratique et dangereux pour les libertés... ce qui conduit précisément à des mesures antidémocratiques et liberticides, comme les lois fake news, la mise en doute de la légitimité des élections par l’accusation des « agents de l’étranger » - rhétorique qui, usuellement, est le fait de tyrans, mais largement repris par les Démocrates aux USA et les élites européennes de ce côté de l’Atlantique.

La menace réelle masquée par cette perception, c’est donc d’une part celle qui pèse sur nos démocraties, dont les élites ne semblent plus supporter la contradiction démocratique, et d’autre part celle qui consiste à voir en Trump le principal danger pour la démocratie et la liberté en Occident, ce qui est absurde, en négligeant de le soutenir dans le bras de fer qu’il a entamé contre la Chine, danger global pour la démocratie - ce qui est tragique.

3-En miroir de la victoire de Donald Trump, cette notion d'ordre libéral a pu être également présentée sous la narratif d'un passage de témoin entre Barack Obama et Angela Merkel, jusqu'à Emmanuel Macron. Comment évaluer une telle perception, en quoi pourrait-elle se révéler contreproductive?

J’ai déjà un peu répondu précédemment. Le témoin semble être passé à Merkel et Macron parce qu’ils représentent les chefs de grands Etats occidentaux qui appartiennent encore à ces élites occidentales issues des décennies passées, et qui perdent peu à peu toutes leurs places en Occident : tout les six mois un pays occidental bascule dans le « populisme », c’est-à-dire le rejet des anciennes élites. On devrait en fait se féliciter de ce qu’il s’agit d’une révolution démocratique, d’une authentique alternance, mais il est vrai que l’on entend surtout s’exprimer, en France, les élites cramponnées au pouvoir et les médias largement subventionnés qui, de fait, font partie de la même caste : la vielle classe politique et la vieille classe médiatique sont la noblesse et le clergé d’aujourd’hui. Cette perception est évidemment contreproductive parce qu’elle vient encore nourrir l’impression populaire de la déconnexion de ces élites, et que cela ne fera que précipiter leur chute. Le temps d’Angela Merkel est compté à la tête de l’Allemagne, et Emmanuel Macron devra choisir entre prendre le train populiste en marche en intégrant à sa politique les nouvelles revendications démocratiques, en particulier en matière d’immigration, ou s’apprêter à être battu à son tour en 2022.