Une nouvelle fois Atlantico m'a posé des questions auxquelles j'ai répondu mais pour une raison qui m'achappe cela n'a pas été publié. Voici l'entretien.

1. Lundi 12 octobre se tient le Forum de la Paix à Paris. Y participent de nombreux chefs d'Etat, ou d'institutions supranationales, mais pas Donald Trump. On y retrouve aussi de nombreux donateurs influents comme certains acteurs majeurs de la Silicon Valley (Google, Facebook, eBay, Microsoft) ou encore les Open Society Fondations de George Soros. Les points de vue moins mondialistes sont absents. Cependant n'est-il pas contre-productif, voire antithétique de penser l'avenir de la paix sans y associer les populistes qui deviennent incontournables aujourd'hui ? Peut-on cultiver la paix comme un entre-soi ?

J’ignore s’il y a eu une réelle volonté d’écarter les populistes. Trump sera absent, c’est un fait, mais cela relève de sa volonté : il n’apprécie guère ces manifestations de multilatéralisme qui tiennent un peu de la réunionite à l’échelle internationale. Il préfère déjeuner avec Emmanuel Macron à l’Elysée.

Il faut en effet savoir de quoi l’on parle : le Forum sur la paix n’est pas une conférence de paix, où il s’agirait d’arriver à un accord sur quoi que ce soit, mais d’une nouvelle manifestation créée par la diplomatie française, et censée être un événement annuel à l’avenir. Lorsque l’on en regarde le programme, l’on voit qu’il s’agit d’instaurer du dialogue. Le but est que les gens se parlent - c’est le principe d’un forum. Les intentions en sont louables, mais il est évident que ceux qui viennent se parler lors d’un tel événement sont ceux qui le veulent. Il n’est donc pas surprenant d’y trouver essentiellement des participants qui prônent le dialogue et l’échange et moins les populistes qui, sans être nécessairement pour la confrontation et le pur repli sur soi, ont plus tendance à se préoccuper de souveraineté et de préservation nationale.

L’événement en soi doit donc être jugé sur ses prétentions : s’il s’agit d’installer durablement en France une manifestation diplomatique de grande ampleur, ce peut être un instrument de rayonnement supplémentaire dans un domaine qui est déjà l’un des points fort de la France. S’il s’agit de révolutionner les relations internationales, ou même simplement de produire des résultats concrets en matière de progrès du multilatéralisme alors que les grandes acteurs internationaux poursuivent leurs agendas de leur côté, voire ne participent même pas, le succès est peu probable. Mais je ne pense pas qu’une telle ambition soit réellement poursuivie, ce serait très naïf.

2. Quelle paix proposent Emmanuel Macron et tous les adversaires du populisme aujourd'hui ?

Ce qui est frappant c’est que dans le climat actuel, un Forum sur la Paix sonne plutôt comme défendant l’idée qu’il faut préserver une paix menacée que de bâtir une paix nouvelle. Il signifie plutôt la crainte de voir se déliter l’ordre international que l’enthousiasme de mettre en place un meilleur paradigme. Ce qui est proposé, c’est donc une défense de l’ordre existant. Cela transparaît d’ailleurs dans les discours d’Emmanuel Macron de ces derniers jours, qui a parlé d’abord des années 1930, et ce 11 novembre a, dans son discours, insisté sur le retour du nationalisme comme menaçant la paix et l’ordre mondial.

Cet ordre mondial qu’Emmanuel Macron cherche à défendre, c’est ce que l’on appelle, et qu’il appelle lui-même, le multilatéralisme, c’est-à-dire une gestion collective des affaires mondiales, par des accords internationaux, la création et la participation à des institutions internationales. C’est l’ordre mis en place une première fois avec la SDN au lendemain de la Grande Guerre, jusu’à son échec de 1939, puis établi après 1945 jusqu’à nos jours.

L’ennui c’est que le multilatéralisme est assez largement une illusion, une histoire que se racontent, notamment, les pays européens pour s’assurer qu’ils sont encore au centre du jeu depuis qu’individuellement ils ne rêvent plus de la première place mondiale.

Ce que l’on voit depuis 1945, c’est bien plutôt un unilatéralisme américain tempéré par la délibération collective. Les grandes institutions internationales du « multilatéralisme » sont des créations américaines : le FMI, la Banque mondiale, l’OMC, l’ONU... L’Amérique a utilisé ces institutions pour forger l’ordre international actuel. Les Européens ont le sentiment que ce sont le produit de délibérations collectives et volontaires, ce qui n’est pas faux évidemment, mais le tout piloté par les Etats-Unis qui se sont ainsi assuré le soutien des pays les plus puissants du monde, et contraint leurs ennemis de jouer leur jeu : l’URSS de Staline se serait sans doute volontiers passée d’ONU si cela n’avait tenu qu’aux Soviétiques. L’Union européenne elle-même est, initialement, une création américaine partielle, afin d’endiguer l’Union soviétique.

Il n’y a donc jamais vraiment eu de multilatéralisme. L’ordre international post-1945 est un ordre dans lequel les Etats-Unis se sont posés comme le premier d’entre leurs pairs, mais la perception de cette réalité est quelque peu différente selon les acteurs : les Américains se voyaient surtout comme les premiers, et les autres comme les pairs. Et ce genre de système est instable et ne tend en réalité qu’au renforcement croissant de la puissance et de l’autorité, sinon de l’autoritarisme, du « premier ».  

Et nous arrivons au moment où la constatation de ce que ses partenaires se prennent toujours pour ses pairs alors qu’il les voit lui-même comme des vassaux est de plus en plus irritant pour le suzerain américain. D’où l’absence de Trump, qui agit un peu comme nos rois qui refusaient de se laisser convoquer par les Etats Généraux, afin de rappeler qui était le chef, au-delà des affirmations de principe.

3. Ce genre de conférence a-t-elle encore un sens à notre époque ? Ne faudrait-il pas renouveler le mode de fonctionnement des discussions multilatérales ?

Je le répète, il ne s’agit pas d’une conférence mais d’un forum. C’est différent parce qu’une conférence a général comme objectif d’aboutir à un résultat spécifique, généralement un accord. Là, il s’agit surtout de s’assurer que les gens se parlent et échangent leurs vues sur certaines questions. Cela aura forcément toujours un sens.

En revanche, il ne faut pas croire que cela correpsond à la réalité de l’ordre international, qui est que le système mis en place par les Etats-Unis il y a plus de soixante-dix ans tient toujours, mais se renforce, à l’image des accords du GATT qui se sont transformés en OMC en 1995 ; quand l’acceptation de règles communes débouche sur la création d’institutions chargées de gérer l’application de ces règles, c’est qu’un processus d’intégration est en cours. Cette intégration, c’est celle des différentes provinces de ce qu’il faut appeler l’empire américain dans un ordre toujours plus soumis à la puissance américaine. Ce que l’on voudrait parfois nous présenter comme le basculement vers un monde multipolaire, l’émergence de la Chine et la réémergence de la Russie, ne sont en fait que les ruades des vassaux les plus puissants. Mais à long terme, c’est le renforcement de l’emprise américaine qui s’annonce. Les discussions « multilatérales », de plus en plus, seront des délibérations pour accomoder les vassaux avec les volontés impériales américaines.